Mardi 13 mars a eu lieu la première d’Isegoria, le débat citoyen. Ce projet propose de faire se rencontrer des individus, quels que soient leurs parcours, leurs modes de vie, leurs orientations politiques, leurs confessions ou leurs idéologies, et de les faire débattre et échanger à propos de grands enjeux qui font le monde d’aujourd’hui et feront les mondes de demain...
Voici le compte rendu de la première rencontre sur le thème du commerce équitable. Autour de notre témoin, Julien Bayou, chargé de mission "Relations avec les plates-formes d’ONG du Sud" pour Coordination SUD, qui a été six mois assistant de communication chez Max Havelaar et a rédigé un mémoire intitulé "Le commerce équitable, une approche économique : fondements théoriques et leviers de croissance", six citoyens : Laurent Soulat, professeur d’économie à Paris 1 et à l’Ecole Supérieure de Commerce et de Management Tours Poitiers (ESCEM) ; Anne Sophie N., doctorante en Sciences économiques et membre du Groupe d’Economie mondiale de Sciences Po ; François Collet, directeur associé de l’agence de communication Heaven ; Mélisande Roche, étudiante en histoire et sciences politiques à Paris 1 ; Pierre Abruzzini, communicant et créateur du site Des Mots Des Couleurs et Pierre Henri T., ingénieur du son.
Comment est né le commerce équitable ?
Le commerce équitable est né du constat des problèmes posés par le commerce international. Dans un commerce mondialisé, les petits producteurs du Sud dépendent à la fois des cours du marché et de l’achat de leurs productions par des intermédiaires. Si l’on ajoute à ces risques économiques les ravages que peuvent causer des accidents climatiques, humains ou politiques, il est clair que ces producteurs vivent bien souvent dans des conditions de misère, qu’ils s’endettent et fuient les campagnes ou se lancent dans la monoculture de produits plus rentables.
Dans les années 1960, de nombreuses ONG, principalement anglaises et néerlandaises, marquées par une charité chrétienne forte, décident de remédier à ces inégalités entre Nord et Sud et de moraliser l’économie sans s’attaquer frontalement au capitalisme mais en tentant de le corriger de l’intérieur. Le principe de base est simple, en échange d’une rémunération plus importante, le producteur s’engage à respecter des critères sociaux et environnementaux. Progressivement, l’assistance charitable va laisser place à une base partenariale.

Le prix payé au producteur du Sud est alors plus élevé, ce qui lui garantit un revenu minimum indexé à la hausse sur les prix de la Bourse. Quant au prix à la caisse payé par le consommateur du Nord, il est lui aussi, en général supérieur à celui d’un produit non équitable. Mais grâce à la compression des intermédiaires, la différence prix est souvent marginale.

Le commerce équitable fonctionne selon deux modèles distincts. D’abord, la filière intégrée, voie historique, voie des ONG, comme Oxfam. Ce système qui veut transformer les pratiques commerciales est peu développé et gère de faibles volumes de produits qu’il distribue de manière limitée grâce à des bénévoles dans des magasins "alternatifs". Ensuite, on trouve la filière labellisée, apparue en 1988 aux Pays-Bas, qui cherche un accroissement des débouchés et un surplus de crédibilité. L’organisation Fairtrade Labelling Organization (FLO) s’appuie sur un réseau international et permet à des entreprises de s’engager dans la voie équitable en échange d’un label Max Havelaar. Cette filière veut fédérer un maximum d’acteurs et doit pour cela gérer d’importants volumes. Pour maximiser les revenus des producteurs, on privilégie la distribution dans les grandes surfaces. L’objectif n’est donc plus de transformer le commerce mais de le réguler.
La montée des critiques
Assurer un revenu décent à tous, garantir les droits inaliénables des personnes, pratiquer un commerce juste, éthique, qualitatif, égalitaire et durable, voilà la base du commerce équitable qui, depuis quarante ans, prend de l’ampleur. Pourtant, les critiques ne manquent pas. Ce commerce serait un commerce non pas équitable mais, tout au plus, moins inéquitable, et qui favoriserait la création de poches de richesses et donc d’inégalités entre les producteurs du Sud. Ce commerce créerait une relation de dépendance du Sud au Nord que certains n’hésitent pas à qualifier de néocolonialisme. Il manquerait de transparence et d’indépendance. Il favoriserait les grandes surfaces et serait enfin une caution à la mondialisation qui permettrait aux consommateurs du Nord de s’acheter une bonne conscience sans remettre en cause leur modes de vie. Toutes ces critiques peuvent et doivent être entendues mais partent du principe que le commerce équitable est une alternative au commerce international et non pas un exemple. Lors de ce débat, nous nous sommes intéressés particulièrement à trois grandes critiques.

Les externalités négatives : droits sociaux versus écologie !
Le commerce équitable se propose de prendre en compte dans ses coûts ce que les économistes appellent les externalités négatives. Internaliser les externalités négatives, c’est, plus simplement, prendre en compte les coûts humains, sociaux et environnementaux d’un processus de production et les intégrer dans le coût final du produit. C’est donc donner la valeur d’un produit en incluant le coût de ses impacts. Par exemple, il s’agit de prendre en compte le fait que les familles déscolarisent leurs enfants pour les faire travailler ou que l’usage de produits chimiques pour les cultures détruit les terres cultivables.
Mais comment est finalement calculé ce surcoût ? Il est évident que la prise en compte de ces externalités est complexe tant elles varient dans le temps. Ainsi, le surcoût est souvent aléatoirement défini ou basé sur un critère choisi préalablement, comme le prix de la scolarisation des enfants. Ces différences de calculs sont ensuite noyées dans la chaîne de distribution avec plusieurs variables (usage ou non du bénévolat, variations sur les quantités de stocks, usage ou non de la publicité, transformations ou non des produits).
Le commerce équitable veut donc prendre en compte ces coûts mais le fait de manière plus qu’aléatoire. Première limite.
Plus encore, ce qui frappe certains mouvements écologistes, c’est que la primauté est donnée aux droits sociaux sur les droits environnementaux. Pour le dire vite, le commerce équitable favorisera un producteur qui garantit de ne pas faire travailler d’enfants et de payer correctement ses employés, même si celui-ci utilise des pesticides toxiques plutôt que des techniques biologiques. Bien sûr l’idée est discutable. Le commerce équitable met en avant le respect des normes sociales, et pas les critères de qualité environnementale. Et l’argument écologique est un des plus virulents à être opposé à cet autre commerce. Tous les produits agricoles périssables sont ainsi transportés du Sud au Nord, en avion plutôt qu’en bateau. Par exemple, on préfère acheter des roses du Kenya que l’on fait venir en Europe en avion, moyen de transport polluant s’il en est, plutôt que d’acheter des roses qui viennent de moins loin mais qui seraient produites dans des conditions sociales moins éthiques. Privilégier l’homme ou l’environnement, les choix ne sont malheureusement pas toujours compatibles...
Nord et Sud ou Sud pour le Nord ?

Le commerce équitable se propose d’intégrer les pays du Sud dans le commerce internationale, sur une base égalitaire. Et pourtant, la question se pose, à qui profite finalement le commerce équitable ? Un peu plus de revenus aux petits producteurs du Sud, un commerce en pleine expansion dans les grandes surfaces depuis près de dix ans en France et quelques années de plus en Scandinavie ou en Suisse. Mondialiser ce marché de l’alimentation c’est , d’une certaine façon, faire produire du café et autres biens de consommations non essentiels pour les consommateurs du Nord à des individus du Sud qui pourraient cultiver pour obtenir leur nourriture et leur subsistance et souveraineté alimentaires. Notre pouvoir d’achat oriente donc les politiques agricoles du Sud. Et les petits producteurs sont ainsi obligés d’acheter à des prix bien plus élevés de la nourriture pour eux... Etrange paradoxe !

De l’exemple aux actions citoyennes !
L’autre grande critique sur laquelle nous sommes revenus, c’est le fait de savoir si nous pouvons changer le monde en faisant nos courses. Nombreux sont ceux qui fustigent la posture de ce "consomm’acteur", modèle vanté par le commerce équitable. Il est clair que peu de gens sont prêts à payer cet "impôt volontaire", à payer plus cher pour ce nouveau label de consommation éthique et moral. On voit par exemple que le commerce équitable représente aujourd’hui 1 à 2 % du commerce mondial et que le poids de son organisation est infime. Alors faut il parier sur ce consumérisme politique ?

C’est évident, le pouvoir d’achat des citoyens ne pourra injecter seule une dose d’éthique suffisante pour changer de manière significative le commerce mondial. Ce qui ne doit pas nous empêcher de réfléchir sur nos modes de consommation. Le commerce équitable n’est donc pas une alternative capable en soit de se substituer au capitalisme marchand. Il reste un exemple à suivre qui se base pour l’instant sur des produits agricoles et artisanaux ciblés et sur des relations entre Nord et Sud. Difficile donc de généraliser le principe. Mais alors que faire pour qu’un commerce éthique naisse ?
Deux solutions envisageables. L’incitation à consommer propre et éthique d’une part. La réglementation du marché mondial pour une égalité des prix, d’autre part. Certains diront que l’incitation n’est encore qu’une action à la marge. Et d’autres diront que la réglementation a montré son échec et qu’elle ne fait que jouer le jeu de ce marché sans le remettre en cause.
La solution pourrait venir de l’action citoyenne plus directe. D’autres exemple ne manquent pas. C’est le cas des AMAP (Alliances pour le maintien d’une agriculture paysanne) qui souhaitent réinstaurer un contact direct entre producteur et consommateur, un échange juste, un sens de la responsabilité, un circuit court qui relocalise l’économie.
Mais, parce qu’il ne faut pas confondre pouvoir d’achat et pouvoir citoyen, il faut prendre conscience du fait que le citoyen a plusieurs possibilités pour agir. Le citoyen doit être un consommateur responsable. Il doit être un citoyen électeur qui propose des solutions politiques et qui sollicite tous les acteurs de la société. Il doit être un citoyen militant qui agit pour cette nécessité d’équité. Voilà les différents visages citoyens que chacun peut adopter. Soyons complémentaires, unissons ces forces, connectons-nous et cet autre commerce deviendra possible...

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