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Accueil du site > Actualités > Economie > Le patriotisme économique, ou le bal des hypocrites

Le patriotisme économique, ou le bal des hypocrites

Depuis plus de dix ans, l’industrie française subit une hémorragie. Ce sont 700 000 emplois du secteur secondaire qui ont disparu dans les méandres de la croissance molle. Face à ces difficultés, la nécessité d’une action concertée avec les pouvoirs publics se fait sentir. Malheureusement pour l’industrie nationale, les pouvoirs publics lui préfèrent aux actes les longs discours.

Si les Français apprécient le sens de la formule, certains sont aussi soucieux de les voir suivies de faits. L’actualité économique de ces six derniers mois a malheureusement donné aux observateurs quelques raisons de se lasser. Trop souvent en France en effet, des initiatives inspirées sont lancées. Mais alors qu’ils pourraient donner à l’économie nationale le souffle qui lui manque, ces projets en restent bien souvent au stade déclaratoire. Que l’on considère le redressement productif, le patriotisme économique, les investissements d’avenir ou l’innovation, les grandes ambitions de l’État en vue de redynamiser l’activité économique donnent aujourd’hui toutes l’impression d’être passées à côté de leur objectif.
 
Le redressement productif au pays de Molière
 
S’il est une déclaration jetant le trouble quant à la compréhension qu’ont les pouvoirs publics de leur propre responsabilité c’est bien celle d’Arnaud Montebourg à l’occasion de sa visite à l’usine ArcelorMittal de Florange. Invité jeudi 27 septembre par les 2500 salariés du site qui craignent pour leur emploi, le ministre du Redressement productif a invité ses hôtes à « rester combatif ». Alors que la même semaine, la presse annonçait le franchissement du seuil symbolique des 3 millions de chômeurs en France, le volontarisme du ministre apparaît pour le moins convenu. Car Arnaud Montebourd n’est-il pas censé incarner l’État prenant une part active à la résolution de la crise et de ses symptômes les plus douloureux ? Où est cet État qui sauve les emplois quand des sites de productions sont fermés, celui qui favorise l’investissement des entreprises et sème les graines de la croissance de demain, celui qui favorise l’embauche en levant les barrières fiscales obsolètes et devenues paralysantes pour les recruteurs ?
 
Loin des espoirs annoncés par l’intitulé de sa fonction, Arnaud Montebourg n’a fait qu’aveu d’impuissance à Florange. Ou peut-être n’a-t-il tout simplement pas la même compréhension que François Hollande de ce qu’est le « redressement productif ». Durant sa campagne pour les présidentielles de 2012, l’actuel président de la République s’était pourtant engagé de façon très précise sur la façon dont il porterait le « redressement productif » en France. Le 25 février 2012 à Florange même, devant les mêmes salariés rencontrés par Arnaud Montebourg quelques mois plus tard, François Hollande faisait alors une promesse  : celle d’amener les députés socialistes à porter une proposition de loi « pour que, quand une grande firme ne veut plus d’un outil de production, cela devienne une obligation de le céder à un repreneur ». Dans la bouche du candidat socialiste, l’idée de redressement productif avait alors du sens. Dans celle de son ministre aujourd'hui, elle semble ne plus en avoir du tout. Peut-être même n’en a-t-elle jamais eu. Il n’y aurait rien de surprenant à cela : l'économie française est coutumière de ces envolées lyriques prononcées par des politiques de tous bords, de ces discours auxquels les actes ne succèdent pas, de ces idées pourtant bonnes que l’on ne concrétise jamais vraiment.
 
Le patriotisme économique entre guillemets
 
Le gouvernement actuel n’a en rien le monopole de ces concepts développés pour renforcer le secteur industriel, mais dont l’apport se résume à des espoirs aussi brefs que vagues. En 2005, une déclaration de Dominique de Villepin, alors premier ministre, avait fait l’effet d’une bombe : celui-ci avait alors invité les acteurs économiques à se rassembler « autour d’un véritable patriotisme économique  ». Au cours de débats passionnés, le concept avait su démontrer sa résistance et toute sa pertinence : il s’agissait de remettre l’ensemble des acteurs nationaux au cœur de l’économie, en facilitant la participation des ménages français à l’actionnariat des entreprises nationales, en pratiquant la diplomatie économique pour accompagner les champions industriels à l’étranger. Il s’agissait, en somme, de créer les conditions d’une solidarité économique nationale cohérente entre l’État, les entreprises et les citoyens. Que reste-t-il aujourd’hui de cette idée en France ? Une fois encore : rien, ou presque.
 
En dépit d’un réel travail parlementaire sur le sujet, le patriotisme économique n’a malheureusement pas essaimé en France. Les épargnants ne sont pas redevenus parties prenantes de leur économie, et le gouvernement n’épaule diplomatiquement aujourd’hui pas plus qu’hier les entreprises françaises dans leur quête de développement à l’étranger. Pire encore, le concept même de patriotisme économique est devenu une sorte de joker rhétorique aux mains des députés et ministres. À cet égard, le ministre du Redressement productif s’est également illustré en employant autant que faire se peut le terme comme un synonyme pour désigner le « made in France », galvaudant ainsi le concept de telle sorte que plus aucune ETI ne puisse espérer en tirer un jour de bénéfice significatif. Oubliées les synergies et les stratégies de marchés coordonnées entre pouvoirs publics et industrie. Le patriotisme économique est ainsi devenu ce que redoutait tant le député Bernard Carayon, qui l’a popularisé en France : une caricature de lui-même, une « ligne Maginot économique ». Mais si les différents gouvernements français apprécient les concepts, et semblent aimer encore plus de les vider de leur substance, ce n’est pas le cas de tous les pays du monde.
 
ITER, allégorie d’une industrie française à l’abandon ?
 
La France fait preuve d’un manque de dynamisme politique aussi regrettable que remarquable. En prenant un peu de recul, il est en effet possible de prendre conscience du préjudice que l’État inflige à l’économie nationale en ne considérant pas avec plus de sérieux certaines des opportunités d'action qui s’offre à elle en matière industrielle. Par effet de contraste, le constat n’en est que plus désarmant lorsque l’on observe les avantages que retirent ainsi des pays tiers. S’il ne fallait pour ça retenir qu’un exemple, il s’agirait de celui d’ITER. Ce projet scientifique international a vu le jour sous l’ère Reagan et a débouché, après plusieurs dizaines d’années de négociation internationale, sur la décision de construire un réacteur nucléaire expérimental à la pointe de la technologie sur le site de Cadarache, petite commune de la région PACA. Aubaine économique pour l’ensemble des industries de la filière du nucléaire, ITER avait mis les entreprises françaises de ce secteur high-tech en branle. En 2006, elles avaient anticipé l’arrivée des premiers appels d’offres de ce projet et s'étaient regroupées, pour certaines, en créant Capénergie, un pôle de compétitivité implanté près de Cadarache, regroupant des acteurs spécialistes de la filière énergétique. Ils avaient ainsi l'espoir de voir naître une véritable émulation stratégique et technologique, et d'assister à l'émergence d'un vaste tissu de sous-traitance dans la filière nucléaire. Ces industriels ont aujourd’hui oublié l’enthousiasme des débuts. Car ITER n’a créé d’emploi pour la France que dans le secteur du BTP. La plus-value technologique, elle, est réalisée par des acteurs étrangers.
 
A la grande statisfaction, par contre, de pays comme l’Inde ou la Corée. Ceux-ci ont obtenu de concevoir des composants hautement technologiques du réacteur et de stimuler ainsi des industries hautement techniques qui continueront de tirer leur croissance dans quelques années. Alors qu’on en entend très peu parler en France, le projet ITER suscite un tel intérêt pour les parties prenantes étrangères que leurs représentants officiels se déplacent pour en constater l’avancement. Le ministre des sciences et des affaires culturelles japonais s’est ainsi rendu à Cadarache en juillet 2012 pour en visiter les bâtiments. Serait-ce cela, la diplomatie économique ? À bien y regarder, cette visite n’en est que la plus élémentaire expression ; le gros de l’effort en la matière a été réalisé bien avant par le Japon ! En 2005, ce pays était en lice avec la France pour obtenir le droit d’accueillir le projet ITER. Le Japon avait accepté de se retirer de la compétition en échange de l’obtention de 20 % des contrats du projet ainsi que l’intégration de 20 % de Japonais dans la composition du comité scientifique du projet ITER. S’il est un pays qui a compris en quoi le redressement productif et le patriotisme économique étaient porteurs de sens, c’est donc bien le Japon. La France, pourtant dispendieuse, ne peut que faire pâle figure : qu’a-t-elle gagné au cours de cette négociation sinon le droit de financer ce projet, conjointement avec l’Union Européenne, à hauteur de 40 % en sa qualité de pays hôte ?
 
L’industrie française est aujourd’hui exsangue et l’actualité nous le rappelle tous les jours. Pour autant, sa situation n’a rien d’exceptionnel : tous pays développés ont connu la crise pétrolière, puis financière. Le Japon avait posé un genou à terre au début des années 1980. Ce pays a pourtant su préserver son industrie en favorisant sa performance. L’implication des pouvoirs publics n’y est d’ailleurs pas pour rien. La France aussi dispose des opportunités et des ressources matérielles, intellectuelles et conceptuelles pour construire une industrie saine et bien portante. Encore faudrait-il pour cela que son personnel politique cherche à panser les blessures de la compétition internationale avec des gestes forts, et non des mots.

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4 réactions à cet article    


  • Robert GIL ROBERT GIL 9 novembre 2012 08:02

    nombre de nos fleurons industriels ont été privatisés, puis par le biais d’OPA hostiles ou d’alliances contraires aux intérêts nationaux ( mais faites alors avec la bénédiction des différents gouvernements), la plupart, je dis bien la plupart c’est important de le savoir, de ces grandes entreprises françaises ont été démantelées mécaniquement, je dirais même minutieusement par leurs acquéreurs qui n’étaient autres que les ex-concurrents...........

    voir :
    http://2ccr.unblog.fr/2012/07/09/ou-sont-passe-nos-usines/


    • spartacus spartacus 9 novembre 2012 17:20

      Pour l’industrie automobile, les gouvernements successifs ont étés très patriotiques.


      Radars, péages, taxes sur le carburant, parkings payants, taxes sur les assurances, taxes pollution, villes interdites, limitation de vitesses, etc, etc...

      On est drôlement étonné que les fabricants français se cassent la figure. 

      Oui que c’est bizare ?

      • Robert GIL ROBERT GIL 9 novembre 2012 22:06

        tu oublies les primes a la casse, les renflouements des deficits, les subventions sans contreperties, le devellopement des routes et des autoroutes dans tout les sens, les aides pour aider a trouver de nouvelles technologies...j’en passe et des meilleurs. Si on fait le calcul l’automobile reviens trés cher a nos portemonnaies mais c’est seulement une minorité qui en profite, 70% des depenses d’infrastructures sont consacre directement ou indirectement a l’automobile, c’est beau le systeme capitaliste : socialisation des pertes et privatisation des benefices !


      • non667 9 novembre 2012 18:54
        Le patriotisme économique, ou le bal des hypocrites

        un article sur le patriotisme économique sans évoquer le F.N. quel hypocrite !

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Matthieuzian


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