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Le rôle de la monnaie : Keynes vs Friedman

John Maynard Keynes et Milton Friedman incarnent deux approches antagonistes du rôle de la monnaie en matière de politique économique. Depuis une trentaine d’années, ce sont les « monétaristes », dans la lignée de la thèse de Friedman, qui ont le vent en poupe. Des signes de changement assez profond sont toutefois nets, depuis quelques années.

Qu’est-ce que la monnaie ?

Il en existe, fondamentalement, deux approches.

Selon la première, la monnaie est une richesse en soi : c’est celle avec laquelle sont mesurées toutes les autres, mais c’en est une elle-même, qu’il est donc raisonnable de vouloir détenir pour elle-même.

Selon la seconde, la monnaie n’est qu’un strict instrument de mesure : c’est un pur signe, ce n’est pas une richesse en soi, qu’il n’est donc pas raisonnable de vouloir détenir pour elle-même.

Cette seconde approche s’est imposée dans la seconde moitié du XXe siècle, du moins en matière d’autorité universitaire dans le domaine de l’économie. Du point de vue politique, l’impact aura été considérable.

La création du concept de banque centrale : la portée de la pensée de Locke

A une époque où plusieurs monnaies étaient en circulation (or, argent, bronze...) et finançaient des opérations de type différent (crédit pour la consommation ou pour l’investissement), Locke a imaginé un système intégré à l’échelle d’un territoire national permettant de conjurer tout risque de faillites bancaires en cascade : l’irrigation du marché national (ensemble des transactions ayant lieu sur un territoire national) par une monnaie unique, émise par le souverain, dont la valeur ne devait dépendre que de sa quantité mise en circulation.

Pour faire court, Locke a théorisé une homogénéisation de deux valeurs différentes de la monnaie. Si je vous prête de l’argent pour que vous achetiez du pain, le taux d’intérêt que je vais appliquer à ce prêt sera le coût du risque que je prends (vous n’êtes peut-être pas solvable) et, surtout, de la valeur de la monnaie que je vous prête (la matière précieuse qui, même si elle s’use peu et ne s’altère pas, a une valeur dite "d’usure").

Mais, si je vous prête de la monnaie pour que vous achetiez du blé que vous allez revendre ou que vous allez transformer en pain, le taux d’intérêt que j’applique devient, en plus du risque que je finance, la part du bénéfice attendu de votre travail de commerçant ou de transformateur : c’est une commission prélevée sur la genèse d’un revenu.

Locke a travaillé dans le sens d’une homogénéisation de ces deux valeurs de la richesse : la richesse en tant que stock et la richesse en tant que flux de revenu. Cette homogénéisation était concrétisée dans la création d’une banque centrale, garante de la valeur de la monnaie mise en circulation en vertu de l’autorité politique décidant de la quantité de monnaie émise : ce n’est plus l’or détenu dans les coffres qui est le gage de cette valeur, c’est l’autorité du Prince.

Pour ceux que cela intéresse, je recommande la thèse de Claude Roche publiée chez l’Harmattan, difficile à lire, mais remarquable  : La Loi dans la pensée économique libérale (classique).

La monnaie selon Keynes : une équation à trois termes

L’équation de Keynes est la suivante : Y = C + I où Y est le revenu, C la consommation et I l’investissement. Cette équation est faite pour établir qu’une augmentation de l’investissement, d’Etat pour l’économie nationale, finance à terme l’augmentation de revenu en générant l’augmentation de l’épargne (via la capacité d’épargne).

Sa théorie a été très directement appliquée par Roosevelt. Elle sous-tend les politiques dites "budgétaires" ou "de relance par la demande" : des investissements d’Etat (dans les infrastructures, la recherche, l’industrie...) injectent du pouvoir d’achat qui relance l’économie en rendant plus solvable une demande qui ne l’est pas suffisamment. A noter : la quasi-totalité des fleurons privés de notre économie est directement issue de ces investissements d’Etat, de "capitalisme à la française", des Trente Glorieuses (gestion de l’eau, aéronautique, banque, automobile...).

Pour mémoire, en 1929, c’est à une crise de l’investissement que l’on a assisté : les entreprises avaient investi dans des équipements qui ne parvenaient pas à être saturés faute de demande solvable, et qui constituaient donc des capitaux dont la rentabilité était en baisse ; pour pallier cette baisse elles ont dû faire pression sur les salaires et licencier, ce qui a aggravé le problème, et le cercle vicieux a fini par imploser.

La monnaie selon Friedman : une équation à quatre termes

Selon Friedman, PV = MQ où P est le niveau général des prix, V la vitesse de circulation de la monnaie, M la masse monétaire et Q le volume de transactions. Son équation est faite pour établir que l’effet monétaire s’annule : une augmentation de M, c’est-à-dire de la quantité de monnaie mise en circulation, a pour effet d’augmenter P, le niveau général des prix, mais n’a aucun impact sur Q, le volume des transactions qui dépend essentiellement de V, la vitesse de circulation de la monnaie (le nombre de fois où une unité change de mains par unité de temps).

Pour démontrer son équation, Friedman a contesté les travaux de Keynes qui avait supposé que V était une constante, alors que Friedman a établi qu’elle ne l’était pas. Un point, du reste, sur lequel il avait raison. Soit dit en passant, il a tout de même emprunté "son" équation à Jean Bodin, XVIe siècle, qui l’avait écrite avant la création des banques centrales.

En tout état de cause, Friedman a "démontré" que plus ou moins de monnaie en circulation n’avait d’impact que sur l’inflation et aucun sur "l’économie réelle" ou "la réalité des échanges", et a établi qu’il convenait de lutter contre l’inflation en confiant cette tâche à des organismes indépendants du pouvoir, les banques centrales. Tout le débat sur l’indépendance de la BCE tient dans le succès de cette théorie.

Pourtant, même s’il est exact que la vitesse de circulation de la monnaie n’est pas une constante, il est faux de prétendre que la quantité de monnaie émise n’a jamais aucun impact sur la réalité des échanges. Et, au fond, tout est là : si Keynes ne s’est pas totalement trompé, il est insensé d’avoir établi notre système monétaire international sur la base des travaux de Friedman.

A l’heure actuelle, de plus en plus d’économistes sont alarmistes et émettent des critiques très vives sur ce système : Galbraith fils, Ken rogoff (chef économiste au FMI), Stiglitz (ancien vice-président de la Banque mondiale), Krugman... On est largement sortis de l’affrontement idéologique "gauche - droite", pour faire court, et on est passés à une contestation interne à la pensée économique la plus orthodoxe. Ce n’est pas rassurant, mais ça permet d’espérer qu’on va parvenir à changer la donne.



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Les réactions les plus appréciées

  • Par ronchonaire (---.---.---.225) 20 décembre 2007 09:51

    La « monnaie selon Keynes » ne se résume pas à l’équation que vous reportez, qui est du reste une représentation de l’économie réelle, pas de l’économie financière.

    Y=C+I, avec I=S (S étant l’épargne). Or, S détermine la demande de monnaie et dépend avant tout du taux d’intérêt (il manque donc une étape à votre raisonnement).

    Il s’agit d’ailleurs d’une des différences principales entre keynésiens et néo-classiques : pour les keynésiens, l’épargne est un comportement à part entière, fonction du taux d’intérêt, alors que pour les néo-classiques, l’épargne n’est qu’un résidu (c’est ce qu’il reste après avoir consommé).

    Les « friedmaniens » considèrent donc que la monnaie ne doit être créée que pour accompagner l’activité économique (si vous créez 100 de revenu, vous devez créer 100 de monnaie en contrepartie) et ne doit surtout pas être créée en plus grande quantité, sous peine d’inflation. Les keynésiens quant à eux considèrent que l’on peut utiliser le taux d’intérêt comme variable de politique économique, selon que l’on veut stimuler la consommation (en baissant ce taux) ou l’épargne (en l’augmentant).

    En pratique, la différence entre ces deux écoles est toutefois beaucoup moins marquée : le taux d’intérêt est une variable clé de la politique monétaire et économique, suggérant une prédominance des influences keynésiennes. Pourtant, la plupart des Banques Centrales, en particulier dans les pays développés, mènent des politiques monétaires très conservatrices, dans la droite ligne des idées de Friedman.

  • Par Groseille (---.---.---.78) 20 décembre 2007 10:14

    Je vous remercie de ces précisions utiles qui apportent de la clarté au propos. Vous reformulez avec précision ce que j’ai souhaité écrire. J’ajoute que pour tout observateur de l’économie agricole, il ne fait pas de doute que l’épargne est bien « un comportement à part entière. » En revanche, je m’étonne de votre phrase qui minimise l’écart entre les deux « écoles » qui confère une « prédominance » aux keynésiens, parce que précisément, dans le SMI actuel, l’autorité qui est chargée de définir les taux d’intérêts, selon les préconisations de Friedman, n’est pas soumise au pouvoir politique (du moins doit-elle en être le plus émancipée possible). Or, je pense que le débat sur l’indépendance de la BCE n’a pas beaucoup de sens dans ce contexte : indépendante ou pas, la BCE ne pourrait de toute façon pas avoir beaucoup de marges de manoeuvre. Même si c’est à une autre échelle, la fameuse phrase de Bérégovoy (« les taux d’intérêts, je les monte quand je veux, je les baisse quand je peux ») reste d’actualité.

  • Par ronchonaire (---.---.---.225) 20 décembre 2007 10:59

    Je souhaitais simplement indiquer que le taux d’intérêt comme variable de politique monétaire, c’est avant tout la reconnaissance des théories keynésiennes sur un point : l’épargne est un choix à part entière et non pas un reliquat comme chez les néo-classiques.

    En revanche, il est effectivement difficile de nier que les politiques monétaires en tant que telles sont largement inspirées du conservatisme prôné par Friedman. Il suffit d’ailleurs de jeter un oeil aux statuts du FMI où à ceux de la BCE pour s’en convaincre.

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