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Le système Toyota pour les Nuls

Le Monde du 25 mai 2007 vient de publier un excellent article sur le système Toyota intitulé "Pourquoi Toyota n’est pas français", sous la plume de Frédéric Lemaître (1). Cet article fait l’éloge du système de production Toyota mais n’en fait malheureusement qu’une description superficielle. Le système de production Toyota est d’ailleurs largement inconnu est France, et cet état de fait est bien illustré par les articles laconiques de Wikipedia en version française en rapport avec le sujet. Dans cet article, je propose d’exposer brièvement les tenants de la philosophie du système Toyota.

Le système Toyota est plus connu par les professionnels sous le nom de "Lean Manufacturing", un concept qui repose sur trois piliers principaux. Ces trois piliers sont d’ailleurs liés entre eux au point qu’il est difficile de les traiter séparément, mais je vais quand même tenter de le faire.

Premier pilier : Qualité totale (ou Total Quality Management)

Le concept de qualité totale est né aux Etats-Unis mais a surtout pris son essor au Japon après la Seconde Guerre mondiale, pour mieux revenir aux Etats-Unis et dans le reste du monde dans les années 80. Un des principaux gourous du TQM c’est Edwards Deming, un statisticien qui développa des techniques du contrôle de qualité basées sur l’analyse statistique d’échantillons, mais aussi toute une philosophie de management tournée vers l’optimisation systématique du niveau de qualité. Deming est invité en 1947 au Japon, un pays qui cherche à reconstruire son industrie en ruine. Ses techniques sont largement adoptées par les entreprises japonaises et le gouvernement japonais crée même un Prix Deming dès 1950 pour récompenser les entreprises ayant atteint un haut niveau d’excellence en matière de qualité. Grâce à l’utilisation de ces techniques augmentées de leur propre savoir-faire, les Japonais rattrapent rapidement leur retard. Dès le début des années 80, les voitures japonaises, naguère la risée des Américains, se vendent comme des petits pains sur le marché américain, alors que les trois grands de Détroit sont au bord de la faillite. Les Américains découvrent avec stupéfaction que l’artisan de ce renouveau japonais est un de leurs compatriotes pourtant ignoré aux Etats-Unis. "If Japan can, why can’t we ?" s’interroge NBC en 1980 (Si les Japonais peuvent le faire, pourquoi pas nous ?) (2). Cet épisode marque les débuts de l’adoption plus ou moins réussie des techniques de qualité totale aux Etats-Unis puis dans le reste du monde.

Les principaux principes du concept de Qualité totale sont bien résumés dans les quatorze points proposés par Deming dans son livre "Out of the Crisis" (Hors de la Crise, 1986) (3). Deming y vante les vertus d’une vision à long terme et stigmatise les pratiques managériales occidentales où les dirigeants ont les yeux rivés sur les résultats trimestriels. Il promeut des techniques de management basées sur des relations de confiance avec les employés et avec les fournisseurs, l’élimination du "management par la peur" (peur du patron, peur de perdre son emploi, peur de proposer des idées), et l’élimination du management par objectifs. Plutôt que de se concentrer sur la qualité produit, le concept de Qualité totale est basé sur l’amélioration continue des processus de fabrication (le Kaizen). L’idée c’est que si le processus de production est irréprochable, alors il en découlera automatiquement que les produits seront de qualité. Deming insiste aussi sur le travail d’éducation de la main-d’œuvre par le perfectionnement professionnel mais aussi par toutes autres activités extraprofessionnelles stimulantes (musique, histoire, lecture, etc.). La philosophie de Qualité totale place une attention particulière sur l’importance des employés qui doivent être traités avec respect, et sont encouragés à proposer des améliorations. Même un simple ouvrier de production chez Toyota a le pouvoir d’arrêter toute une chaîne de production si un défaut de fabrication est détecté. Au final, Deming attribue 95% des problèmes de production au management de l’entreprise, et seulement 5% aux ouvriers car, dit-il, les ouvriers sont bien souvent prisonniers d’un système de production mis au point par le management et ils n’ont souvent aucun pouvoir de le changer.

Second pilier : Just-in-Time Management (le Juste-à-temps ou JAT)

Le Juste-à-temps a été developpé par Taiichi Ohno chez le constructeur japonais Toyota. Il s’agit d’une technique de production basée sur l’élimination des sept types de gaspillages qui sont : 1) les excès de production, 2) l’attente et les queues, 3) le transport, 4) les stocks, 5) les mouvements inutiles, 6) les opérations inutiles, et 7) les défauts de fabrication. Le cœur du JAT c’est la gestion en flux tendu et une production "tirée" par la demande (ou "pull" production) (4). Autrement dit, la production est déclenchée par une commande du client (sans demande, pas de production), alors que les systèmes de production classiques produisent quitte à stocker les produits finis jusqu’à trouver preneur, ce qui n’est pas toujours gagné...

Les techniques utilisées en JAT sont nombreuses mais voici les plus courantes.

- L’utilisation de Kanbans (Kanban signifie "signal" en japonais), qui sont des techniques visuelles de gestion des stocks, très simples mais très efficaces. Des fiches de couleurs sont utilisées par un opérateur pour signifier un besoin en composants et sont visibles de loin par les opérateurs qui fabriquent ces pièces. Le Kanban signale le besoin de réapprovisionner en pièces.

- Les Poka-Yokes, ou dispositifs anti-erreurs, sont utilisés en production pour éliminer les possibilités d’erreurs, ou pour détecter les erreurs à la source. Ces dispositifs anti-erreurs nous les rencontrons dans la vie quotidienne : par exemple les cartes de mémoires d’appareils photo numériques sont biaisées d’un côté ce qui rend impossible de les introduire à l’envers. Les mêmes techniques sont utilisées en production pour réduire les possibilités d’erreurs. On parle de qualité à la source.

- Réduction de la taille des lots de production pour réduire les stocks. En conséquence, les lots commandés aux fournisseurs sont plus petits mais commandés plus souvent.

- Relations de confiance et sur le long terme avec les fournisseurs. Les flux tendus réduisent les stocks mais rendent le système plus fragile. Toyota ne stocke que l’équivalent de quelques heures de production et il faut donc collaborer pleinement avec les fournisseurs pour être sûr de bien recevoir les pièces à temps. Dans les cas extrêmes, on parle de synchronisation, comme le fait Renault qui reçoit une livraison toutes les 36 minutes de son fournisseur Vallourec pour son usine d’assemblage de Méganes à Curutiba, au Brésil (5).

Troisième pilier : Le respect des autres

Le respect des autres peut être divisé en deux parties : la première du point de vue des employés et la seconde du point de vue du management.

Dans les systèmes de production traditionnels, les ouvriers font des tâches répétitives et l’on ne leur demande pas souvent de réfléchir. C’est l’inverse en Lean Manufacturing : on explique aux ouvriers l’importance de leur travail et ils sont conviés aux efforts d’amélioration de la production. Ils ont tous une responsabilité dans le système et travaillent de concert avec leurs collègues dans des activités de groupe destinées à résoudre des problèmes et proposer des améliorations. La qualité, c’est la responsabilité de chacun, et pas seulement des autres, et chacun doit inspecter sa propre production.

Le management a la responsabilité de créer des conditions de travail qui facilitent les bonnes relations et la bonne communication. Le management doit encourager les relations de confiance et promouvoir les activités d’apprentissage et de perfectionnement. Il doit être à l’écoute des employés et faciliter le travail d’équipe. Pour encourager les activités d’amélioration, le management doit s’engager à ne pas réduire les effectifs suite aux améliorations proposées par ses employés.

Conclusion

Les résultats du système de production de Toyota sont spectaculaires. Déjà en 1987, Toyota arrivait à mettre sur le marché un nouveau model en 46 mois, contre 60 mois pour ses concurrents américains et européens, et avec la moitié moins d’ingénieurs mais aussi beaucoup moins de défauts (6). Depuis, Toyota n’a cessé de faire la course en tête. Développer un nouveau modèle ne prend maintenant que de l’ordre de 18 mois, et Toyota envisage de réduire ce temps à 12 mois dans les cinq ans. Toutes les enquêtes qualité confirment la performance de Toyota. Consumer Reports (l’équivalent Américain de "Que Choisir ?") publie tous les ans des statistiques sur la fiabilité des marques automobiles. Les résultats 2007 montrent qu’au bout de cinq ans d’âge, le nombre de problèmes rencontrés par les clients par 100 véhicules est de 35 pour Toyota, 70 pour Ford, 85 pour GM et 95 pour Volkswagen. Au bout de dix ans, ils sont respectivement de 65, 120, 160 et 175.

Ces résultats expliquent le succès de Toyota, qui gagne maintenant des parts de marché aussi sur le marché européen en général, et français en particulier. Toyota engrange entre 2000 et 2500 dollars de plus-value par véhicule, et pour chaque véhicule qu’il vend. La cerise sur le gâteau c’est la place de numéro 1 mondial acquise cette année au dépend de GM.

Ce système de production est intéressant mais il soulève pas mal de questions : est-il adaptable dans les entreprises françaises ? Quelles adaptations seraient nécessaires ? Existe-t-il un effet culturel dans le miracle Toyota qui rendrait son adaptation d’autant plus difficile ? Peut-être que ces questions mériteraient d’être adressées dans un autre article...

(1) F. Lemaître, "Pourquoi Toyota n’est pas français ?", Le Monde, 5 mai 2007

http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3232,36-914847,0.html

(2) "If Japan Can, Why Can’t We ?", Wikipedia :

http://en.wikipedia.org/wiki/If_Japan_can..._Why_can’t_we%3F

(3) E. Deming, "Out of the Crisis", 1986, Cambridge, MA : MIT Center for Advanced Engineering

Pour en savoir plus, les deux vidéos suivantes présentent les 14 points, expliqués par Deming lui-même (en langue anglaise, parfois difficile à comprendre les explications de Deming qui a 90 ans)

http://jacobs.indiana.edu/Videos/Real/Deming1.rm (Points 1-7)

http://jacobs.indiana.edu/Videos/Real/Deming2.rm (Point 8-14)

(4) Pour en savoir plus sur les différences entre systèmes "Pull" et "Push", cette vidéo des années 80 préparée par Hewlett Packard illustre la différence des deux systèmes grâce à un jeu de rôle. La vidéo est toujours d’actualité et est un classique projeté dans les écoles de management. En langue anglaise.

Stockless Production at HP :

http://www.pom.edu/Videos/Stockless%20Production%20-%20HP.wmv

(5) Gallois, Devulder et Ferriera, 2000, "Global Synchronous Manufacturing and Logistics Organization : A Success Story", Supply Chain Forum, #1, 2000, p.56-69.

(6) Womack, Jones and Roos, "The Machine that Changed the World : the Story of Lean Production", HarperPerennial, 1991.

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  • vote :
    Par L’enfoiré (xxx.xxx.xxx.163) 28 mai 2007 11:06
    L'enfoiré

    Bonjour,

    Quand j’ai lu ton article pour la 1ère fois, ma réaction a été simple : "Mais c’est bien sûr". Tout y est, rassemblé, efficace. L’occident a raté de trop grosses marches dans le progrès. Produire en oubliant la qualité à tous les niveaux. L’argent pour certains a remplacé l’idéal. Pitié pour nous. Ca fait mal déjà, mais attendons encore un peu, ça va être pire. .

  • vote :
    Par faxtronic (xxx.xxx.xxx.187) 28 mai 2007 11:16
    faxtronic

    A l’auteur

    enfin, enfin

    Tu sais (tu moins j’espere), que ce systeme est enseigné couramment dans les ecoles d’ingé depuis longtemps. C’est tres connu, du moins parmi la jeune generation. Est ce appliqué en europe ? C’est le probleme des gerants de sociétés. Les cadres sont prets en tout cas.

    Et j’aimerais que tu compare avec ce qui est ait au Japon (hors la theorie, mais en pratique) les choses ne roulent pas systematiquement, cela depend de la gerance de la société, et c’est nullement culturel ( je connais bien le japon), car souvent ua japon, c’est comme en france, les ordres viennet du haut et rien ne remonte.

    Cette methgode est bonne, mais elle ne depends pas de la culture, mais du style de management.

  • vote :
    Par JL (xxx.xxx.xxx.200) 28 mai 2007 10:45
    JL

    Article bien écrit, bien documenté. Bonne pub pour Toyota ...

  • vote :
    Par Nicolas (xxx.xxx.xxx.68) 28 mai 2007 11:37
    Jason

    Merci pour cet excellent article très bien documenté. Tout dépend de la culture d’entreprise, et gérer le changement, au sein d’un groupe quel qu’il soit, est toujours un exercice périlleux. Les mentalités, les rapports sociaux, les traditions et l’histoire qui les accompagnent, la politique, le syndicalisme, bref, il y a tout un train de données qu’il faut prendre en compte.

    Mais on peut se poser la question : est-ce que devenir le N° 1 mondial est un but en soi ? Pour beaucoup d’entrepreneurs, il leur suffit simplement de continuer à exister...

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