On sent ce que peut avoir d’exagéré le fait de parler de cauchemar pour notre vie tranquille, où les effets de la crise ne sont pas encore assez visibles, très loin de la misère des années trente. L’histoire ne se répète donc pas, ou plutôt, comme dit Marx, "la première fois comme tragédie, la seconde comme farce" (après Mussolini on a Berlusconi) ! C’est bien la même erreur, qu’il faut combattre, et qu’on retrouve dans le management à la mode, même si l’horreur n’en est pas comparable. En tout cas, pour l’instant, grâce aux interventions étatiques musclées, il n’y a pas d’effondrement comparable à celui du communisme, ni de baisse significative de la production. L’étonnant, c’est qu’apparemment rien ne se passe. Comme Hegel le constatait en 1800, il faut bien admettre que tout continue...

"Je vais avoir cinquante ans. J’ai vécu trente ans dans une époque éternellement agitée, pleine de crainte et d’espoir, et j’espérais qu’on pût un jour être quitte de la crainte et de l’espoir. Je suis forcé d’admettre que tout continue" (Hegel, Systemfragment).

La situation reste constamment indécise mais l’économie ne s’arrête pas tant que le système monétaire tient bon. Une dévaluation du dollar semble pourtant inévitable, ne serait-ce qu’à cause des sommes injectées, et il est impossible d’ignorer malgré tout les déséquilibres qui se creusent et n’ont pas été résolus. Il y a une absolue nécessité de destruction de dettes des pays les plus riches et d’une inflation qui "euthanasie" les rentiers, seulement, ce n’est pas du tout l’intérêt des pays émergents qui n’ont pas eu le temps d’amasser de telles dettes. Il faut souligner cependant la formidable inertie du système, en rapport avec sa taille mondiale, qui fait qu’on est déjà mort et qu’on ne le sait pas, qu’on peut courir dans le vide sur notre lancée pendant un temps étonnamment long avant le grand plongeon. En même temps, tout peut s’écrouler très vite, mais se redresser presque aussi vite parfois.

D’ailleurs, il faut également souligner à quel point nos gouvernants ne savent pas ce qu’il faut faire en dehors des moments les plus dramatiques, la très grande difficulté qu’il y a à faire une analyse juste de la situation, la multiplicité des théories partielles ne pouvant rendre compte de l’évolution de la crise dans toutes ses dimensions. Il n’y a pas comme certains l’imaginent un complot de nos dirigeants qui sauraient très bien ce qu’il faut faire, il y a un sauve-qui-peut généralisé où, bien sûr, ceux qui sont aux commandes ménagent d’abord leurs propres intérêts, presque naïvement ! Les politiques keynésiennes ont montré leur pertinence à court terme mais à ce niveau, on ne peut empêcher un retour de bâton cinglant, la question étant de savoir comment en sortir, ce qui ne peut se faire sans pas mal de casse, et donc de savoir qui va trinquer.

On est confronté là au réel dans sa complexité. On pourrait avouer simplement n’y comprendre rien et ne pas savoir ce qui va se passer mais la finance illustre justement la supériorité des prévisions malgré tout, du "crédit" qu’on y fait, sur pas de prévision du tout, ni de crédit. Les krachs sont très impressionnants mais ils ne détruisent pas toute la richesse créée par les investissement financiers, loin de là. La productivité de la finance est statistique, probabiliste, ce qui inclue les moments de crise et les faillites financières qui font de la spéculation une activité incertaine par nature mais la crise étant intégrée à son fonctionnement, elle ne menace pas le système qu’elle régénère au contraire (Schumpeter parlait de "destructions créatrices").

Il ne s’agit pas de faire comme certains qui nous prédisent toujours l’effondrement pour les prochains mois sans prendre en compte les forces d’inertie et la réactivité à l’information. Il est courant dans ces affaires de se tromper de 10 ans, sinon plus, et d’être surpris au moment même où l’on ne voit plus rien venir. Les dates sont on ne peut plus incertaines de l’événement improbable par rapport aux probabilités du quotidien, ce qui est certain, c’est qu’on revient inévitablement au réel un jour ou l’autre et qu’il y a des ruptures nécessaires, des restructurations brutales. L’important, ce sont les dynamiques en cours, les déséquilibres matériels et générationnels, les bouleversements technologiques et géopolitiques, les contraintes écologiques. Rien à voir ici avec le prophète de malheur qui prédit une fin du monde qui n’est pas arrivée et n’a plus de raisons de se produire une fois passée l’échéance fatidique, alors que dans notre cas, si les dates sont incertaines, les menaces, elles, sont beaucoup plus certaines.

D’ailleurs, pour une part, les menaces sont cycliques (générationnelles entre autres) car, dans le vivant, les cycles consistent à se confronter alternativement à l’excès et au manque. Dans le tâtonnement de notre exploration d’un réel qui nous échappe, il se produit inévitablement des bulles qui se forment par effet boule de neige auto-entretenu, exagération difficile à évaluer par manque d’un tiers suprême qui pourrait nous dire quand on exagère et contredire avec autorité les croyances majoritaires. C’est un peu comme dans les guerres. Il faut sans aucun doute surestimer sa puissance pour se lancer dans une guerre qu’on va perdre, mais comment savoir avant ? Telle est la question ! Seule l’expérience est décisive, l’évidence du désastre. Notre maladie première, malgré toute notre science accumulée, c’est notre ignorance...

Notre rationalité limitée n’empêche pas que notre savoir soit loin d’être complétement nul, de même que les crises financières n’annulent pas la productivité du capital. Ce sont au contraire des moments où apparaît aux yeux de tous notre dépendance totale de la finance qui dicte ses conditions aux Etats alors même qu’elle est prise la main dans le sac. Il est normal de vouloir se débarrasser de cette dépendance, sauf que nous sommes confrontés ainsi à la puissance de la finance et de ses paris sur l’avenir, puissance qui n’est pas réductible à une puissance d’oppression ou de contrôle, comme le prétend une certaine vulgate de gauche, mais qui est bien une puissance de production. Les politiques sont confrontés à cette puissance et comprennent vite tout le pouvoir effectif qu’ils peuvent tirer de s’y soumettre. On n’arrêtera pas la collusion des politiques et de la haute finance, on n’empêchera pas ces puissances de se rencontrer ni les échanges de bons procédés, on n’en a certes pas fini avec les affaires...

C’est la démocratie qui en prend un coup, du moins au niveau du mythe car dans les faits, la ploutocratie est plus que centenaire ! On peut s’en énerver mais la prétendue "servitude volontaire" accusée de tous nos maux est très explicable la plupart du temps par l’efficacité matérielle et non par quelque maléfice. Chacun tire partie du système même à en réprouver les injustices ou le fonctionnement, question de vie ou de mort peut-on dire, de participation à la société telle qu’elle est. Il faut bien le dire, si tout le monde était prêt à s’appauvrir considérablement, un peu comme à Cuba, il n’y aurait pas de problème, on pourrait se passer de la finance et du capitalisme mais c’est une vue de l’esprit des décroissants, une baisse de 10% du budget est déjà insupportable, touchant les plus démunis. On veut maintenir notre niveau de vie et les prestations sociales, ce qui nous rend dépendants des emprunts et donc de la finance internationale. C’est un cercle vicieux dont il est illusoire de penser qu’on pourrait sortir à brève échéance et qui ne peut être brisé même par un effondrement monétaire, sans doute, pas plus qu’une hypothétique révolution (vue de l’esprit aussi).

On n’en est pas à rêver d’un monde futur idéal mais à faire face à une montée des tensions, du chômage, du racisme, de l’intolérance, de la corruption, de l’ordre policier. Un tel niveau de destructions nettes d’emploi salarié n’avait jamais été observé depuis l’après-guerre et ne pourra être longtemps sans conséquences. L’impuissance de la politique à nous sortir de la crise peut mener à toutes les aventures, la déconsidération de nos élites corrompues laisse la voie à tous les démagogues. Ce n’est peut-être pas chez nous que le danger est le plus grand, la désillusion d’Obama peut mener aux pires extrémités aux U.S., empire déclinant qui n’a plus les moyens de ses guerres.

Il y a cependant une réelle possibilité que cette situation de crise larvée n’aille pas tout de suite aux extrêmes et soit durable, ne se résolvant pas avant des années. Si on continuait à suivre la même pente qu’en 1929, c’est maintenant que devrait se faire le grand plongeon. C’est bien possible avec la fin des plans d’intervention mais il faut dire que les mesures prises jusqu’ici diffèrent du tout au tout de ce qui s’était fait à l’époque. Si les raisons qui nous ont mené là sont à peu près les mêmes, nous ne sommes donc pas pour autant dans la même situation car la situation est "sous contrôle" peut-on dire, même si c’est du pilotage à vue purement réactif, ce n’est pas rien et pourrait éviter la panique, c’est-à-dire aussi faire durer la crise plus longtemps...

En effet, on a besoin de l’effondrement du système pour repartir (voire de la guerre !). Le pilotage de la crise pourrait l’empêcher, et donc de détruire les dettes, nous condamnant à un appauvrissement des systèmes sociaux, mais il ne pourra empêcher l’inflation à cause du développement des pays les plus peuplés qui sont notre meilleur espoir de sortie de crise et une autre différence importante avec 1929. Ce n’est d’ailleurs pas sans poser de graves problèmes, écologiques et géopolitiques, tension sur les ressources et divergences d’intérêt avec les vieux pays endettés. En tout cas la reprise des pays les plus peuplés se traduit inévitablement par une reprise de l’inflation, ce qui devrait nous éviter la déflation. De quoi absorber les dettes sur la durée, mais la concurrence des pays pauvres sera sans doute très douloureuse pour nos industries. Rien de réjouissant. L’Europe est à un tournant qui devra opter pour une plus grande intégration ou une dislocation, à vrai dire peu vraisemblable mais le risque existe de ne pas résister à ce changement de cap avec la rigidité allemande et une lutte contre l’inflation, devenue obsolète, qui nous marginalise un peu plus encore d’un monde qui se fera sans nous ! Malgré tout cela, on a toujours l’impression que rien ne se passe, que nous sommes passés en dehors de l’histoire.

Quoiqu’il en soit, l’aggravation de la crise ne nous est pas favorable, contrairement à ce qu’imaginent les critiques du capitalisme, et il y en a peut-être pour des dizaines d’années. Le pire est toujours possible du côté politique comme du côté économique, avant qu’un nouveau consensus n’émerge autour d’une écologie-politique et d’un développement humain à l’ère de l’information. Il n’y a aucun signe à ce jour qui soit encourageant, ni les réseaux numériques, ni les mouvements sociaux, ni les partis politiques. Le plus désespérant, c’est de constater qu’on arrivera pas à ce consensus avant d’être au bord du gouffre, comme toujours. J’espère être démenti, les surprises sont toujours possibles, les conjonctions d’événements improbables. Les enjeux écologiques pourraient servir d’accélérateurs ainsi que le développement des communications. Ce qui est sûr, c’est qu’on aurait les moyens de s’en sortir, et même qu’on finira par s’en sortir et faire de nouveau reculer la barbarie. Sur le long terme la raison finit toujours par l’emporter. En attendant, les populations sont désorientées mais les affaires continuent...