Fermer

  • AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Actualités > Economie > Les péages sur la Loire

Les péages sur la Loire

Chronique du temps jadis

L'aigre-vin et les aigrefins

Notre époque, qu'on pense moderne, n'a pas tout inventé, loin de là ! La briganderie autoroutière n'est que le pendant récent de pratiques ancestrales. Bien avant les barrières de péage, notre Loire fut, elle aussi, le terrain de jeux et de chasse des gourmands et des faquins, des abbés et des nobliaux qui vivaient sur le dos des braves gens.

De Roanne à Nantes, sur la Loire et ses affluents, il y eut jusqu'à deux cents péages, cette charmante institution qui permettait de taxer celui qui souhaitait mettre le pied de l'autre côté. Ils étaient les héritiers du péage vectigal romain qui avait dans sa conception autant d'avantages que d'inconvénients. Ce prélèvement sur le transport des marchandises était alors destiné à l'entretien des voies navigables tout autant qu'il devait permettre d'assurer la sécurité des biens et des passagers.

Les abus ne manquèrent naturellement pas en cette époque lointaine et il y avait souvent bien loin entre les bonnes intentions et la triste réalité. Rançon, racket, rapine, détournement ont toujours été des activités humaines. Nous devrions cesser de nous en étonner puisque cette histoire va vous rappeler que l'homme n'a jamais vu d'un bon œil la libre circulation des siens et biens !

Quand la couronne suppléa après bien des années de trouble au droit romain, le péage devint droit régalien, établit par le Prince et à son profit. Hélas, le Roi en la circonstance n'était pas maître d'un territoire bien loin d'être un royaume, d'autres s'attribuèrent bien vite ce privilège bien commode qui remplit la bourse sans fournir le plus petit effort ! On oublia bien sûr la contre-partie historique de l'entretien, de la sûreté des voies sujettes à cette belle grivèlerie ….

Partout le long de la rivière, il fallait débourser pour une multitude de raisons en différents lieux. Le commerce ne pouvait échapper à l'impôt sauvage qui faisait les beaux jours de nos « Fermiers », inspecteurs du trésor sans pitié agissant pour le compte des propriétaires du péage. Des « pancartes » en fer blanc, installées sur la rive, établissaient la liste exhaustive des taxations et le montant de celles-ci. Il n'était pas question de sortir du cadre fixé par ce document coutumier.

La fantaisie, les dérogations, les exemptions, les absurdités étaient toutes aussi courantes que nos niches fiscales d'aujourd'hui. Tous ne payaient pas le tribut, les particularités étaient si variées qu'il fallait sans doute embaucher un marinier d'affaires pour passer, tant faire se peu, au travers des mailles de ce filet crochu.

Ici, si vous déclarez transporter du vinaigre, vous aurez droit à la taxe forfaitaire alors que si vous affirmez n'avoir que du « vin aigre » vous étiez libéré du fardeau financier. Là, si vous ôtez votre chapeau, vous serez libéré de la taxe qui ne tombera que sur la tête des mariniers couverts. Si vous transportez des ardoises, un genou à terre et une ardoise à l'eau suffisent à n'en point laisser au péage. Dans le cas contraire, il faut payer deniers sur l'ongle …

Nos législateurs ont dû s'inspirer des curiosités de l'époque pour établir le code des impôts. Les exonérations étaient innombrables, les ecclésiastiques s'offrant la meilleure part. Charité chrétienne commence toujours par soi-même. Les Juifs avaient eux aussi quelques privilèges sauf au péage de Laiz et Bich où la mort ne les exonérait même pas du paiement.

Chevaliers, nobles, sergents, écoliers, clercs n'étaient pas tenus à l'acquit du péage. Les marchands qui se rendaient aux grandes foires profitaient eux-aussi d'un privilège provisoire quand seuls nos pauvres mariniers, devaient vider leurs bourses devant ces passages funestes.

La fantaisie se trouvait également dans les innombrables motifs de paiement. Si celui qui transporte des cordes échappe au péage, il se voit soudain devoir son sujet à l'obole s'il y a un homme à pendre dans la prison du coin. La femme qui s'en va retrouver son mari n'aura rien à payer si elle porte ostensiblement son oreiller. Dans le cas contraire, il lui faudra débourser quatre deniers. Si un tonneau est en travers du bateau, le montant sera doublé. …

Les exonérations ont du être décrétées par un haut fonctionnaire sorti de l'une de nos grandes écoles. L'arbitraire y règle en maître absolu. Toutes les marchandises allant vers la cour du Roy échappaient à la taxe, on n'est jamais aussi bien servi que par soi-même. Les monnayés étaient exempts de péage ainsi que les charbonniers, les fabricants de soie et les marchands d'armes ( une corporation qui a toujours su tirer son épingle du jeu).

Par contre, des privilèges semblaient plus compréhensibles. Ainsi, celui qui transportait son héritage n'avait nul péage à acquitter. Il rejoignait alors celui qui travaillait pour les hôpitaux ou qui ravitaillait une contrée soumise à la famine. Les prévaricateurs ont parfois un cœur !

Ils ont beaucoup d'imagination pour soutirer toujours plus de deniers à ceux qui n'échappent pas à leur fantaisie. Ainsi la liste est longue des droits qui valaient imposition. Droit de voilage pour le bateau arrivant à la voile, droit d'arrivage pour celui qui vient décharger, droit de neufvage pour celui qui un navire neuf, droit de branlage : obligation faite au marinier de s'arrêter pour attendre la visite du receveur ….

Nous voyons avec bonheur que l'imagination n'a jamais manqué dans ce domaine étrange de la taxe et du prélèvement sur les biens d'autrui. L'histoire n'est pas nouvelle et n'a aucune raison de cesser. À moins que nous ne fassions comme nos amis les bateliers qui très tôt se sont regroupés sur toute la longueur de la Loire au sein de la confrérie des marchands fréquentant la rivière de la Loire et des fleuves descendants en icelle.

L'union fait la force et pendant près d'un millénaire cette confrérie n'a eu de cesse de combattre l'iniquité des péages, de défendre chacun de ses membres, d'attaquer les fermiers abusifs, les péages illégaux jusqu'à obtenir finalement gain de cause, la liberté du commerce sur la Loire. Ce combat, s'il fut long, n'en restera pas moins exemplaire et pourrait bien nous donner quelques idées !

Péagement leur.

http://centre.france3.fr/chroniques-de-loire/index.php?page=article&numsite=1763&id_rubrique=5924&id_article=15198

 vidéo en contre-point  : 


Moyenne des avis sur cet article :  4.64/5   (11 votes)




Réagissez à l'article

8 réactions à cet article    


  • ecolittoral ecolittoral 15 février 2013 12:10

    Pas de taxes si je produit et consomme local. 

    Mais pas de vente et pas de denrées et matériaux sans commerce extérieur.
    Des taxes pour payer une marée chaussée assurant la sécurité.
    Mais pas de sécurité sans taxe.
    Le monde est truffé de taxes depuis la nuit des temps sinon comment expliquer Samarcande, Venise, Carcassonne.
    La fronde des mariniers(et de beaucoup de monde) contre ces taxes, c’est réduire les coûts de transport et réaliser des coupes budgétaires dans les finances locales.

    Très bien cet article qui réveille notre mémoire.

    • C'est Nabum C’est Nabum 15 février 2013 12:44

      ecolittoral


      Merci pour votre éclairage

      Je m’amuse de l’histoire comme un conteur
      Vous lui donner une dimension historique et économique

      Nous nous complétons !

      • jef88 jef88 15 février 2013 15:19

        l’invention de la monnaie
        de magnifiques marchés se tenaient dans des villes grecques de l’antiquité...
        naturellement les cités prenaient des taxes sur les produits du marché.
        prendre deux ou trois poulets sur une douzaine , facile !
        mais comment prendre une part d’un cheval ?
        alors ce fut l’idée de génie ! ! ! !
        donner une correspondance entre un poids de métal et une portion de cheval !
        la monnaie était née....


        • C'est Nabum C’est Nabum 15 février 2013 16:40


          Jef


          Je pensais que c’était de la monnaie de singe, en fait elle descendit de cheval ...

          On nous trompe toujours !

        • jef88 jef88 15 février 2013 19:51

          Que veux tu !
          le cheval est « tendance » en ce moment !
          mais c’était valable aussi pour le boeuf ..... seulement le système leur permettait de ne pas se tromper


        • C'est Nabum C’est Nabum 15 février 2013 20:32

          Jeff


          Avec ce cheval on va tourner en bourrique pour quelques coups de vache ! 

        • Brontau 15 février 2013 16:57

           Nihil novi sub solem, ou la permanence de l’humain(?) n’est-ce pas Nabum ? Comment se peut-il que l’on sache depuis si longtemps et que l’on soit incapable, jamais, de tirer les leçons d’une si longue succession d’exploitations, domaine où certains font preuve d’une inventivité sans limites ! 


          • C'est Nabum C’est Nabum 15 février 2013 17:36

            Brontau


            Les dindons sont faits pour être plumés et les grosses légumes pour nous mijoter quelques arnarques bien juteuses.
            Depuis toujours et pour longtemps encore, c’est la loi du système.

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON






Les thématiques de l'article


Palmarès