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Libération minimise la loi de 1973

Libé est-il de gauche ? La question mérite d’être posée après l’article du 13 avril 2012 (1), qui fait preuve d’une complaisance inouïe à l’égard de la finance et du libéralisme. Par petites touches, Dominique Albertini tente de faire passer la loi de 1973, dont on rappelle qu’elle a privatisé la création monétaire, comme légitime et relativement anodine.

Albertini commence par suggérer que contester la loi de 1973 est une idée extrémiste, puisque émanant de partis politiques « extrêmes ». Ceci est techniquement vrai, et pour cause : la gauche et la droite « modérées » (dont nous allons voir, en l’occurrence, qu’elles ne le sont pas du tout, modérées) sont tombées d’accord pour verser annuellement des milliards à la finance, c’est-à-dire aux plus riches. Plus de mille milliards pour la seule période allant de 1979 à 2006 (2). L’argent vient des deniers publics, c’est-à-dire des impôts, directs et indirects, payés par toutes les couches sociales, des plus pauvres (par la TVA notamment) aux plus riches. Que les ménages les moins favorisés versent une rente à la finance est-il une idée « modérée » ? Fort peu ! Conséquemment, ce sont bien les partis dits « extrémistes » (« minoritaires » serait en l’occurrence plus juste) qui ont la position la plus raisonnable et qui se mobilisent à bon escient. Ce transfert des pauvres vers les riches pose, sur le principe autant que dans son ampleur, un problème inédit, qui aurait mérité mieux de la part de Libération qu’un article dont nous allons mesurer la fragilité.

Un risque d’inflation ?

Albertini tente de justifier la loi de 1973 par le sempiternel argument du risque d’inflation, inflation qui, au demeurant, pénalise surtout le capital. Or, la décennie qui a suivi l’instauration de cette loi a connu une inflation à deux chiffres, tandis que ces dernières années, l’inflation est restée modérée malgré une création monétaire galopante. Preuve que la création monétaire n’est, au mieux, qu’un facteur parmi d’autres.

Quand bien même, l’argument du risque serait contestable en ce qu’il suppose que nos gouvernants ne sont pas responsables et ne doivent pas détenir les clés de la « planche à billet », planche dont l’usage excessif (nous soulignons : « excessif ») peut en effet déboucher sur une inflation non maîtrisée. Or, nos gouvernants prennent quotidiennement des décisions engageantes pour l’avenir, par exemple en maintenant la législation sur les rejets radioactifs et chimiques dans l’environnement, la vaccination obligatoire, etc. Autant de domaines où l’abandon des lois ne créerait des crises sanitaires qu’à moyen terme, bien après que le gouvernement fautif soit parti. Et pourtant, ces législations perdurent et restent dans le giron de l’État. Pourquoi faire exception pour la création monétaire, exception qui aboutit au versement de sommes colossales au privé, sur les deniers publics, et sommes qui devraient nous amener à nous méfier de la sincérité de certaines explications économiques ?

La dette crée l’argent

Rappelons que dans le système monétaire qui est le nôtre, la dette est le seul moyen de créer de l’argent (3), faisant de l’emprunt un acte vertueux et indispensable. La croissance de la masse monétaire passe (forcément) par la dette. Par ailleurs, le fait que l’argent soit désormais créé ex nihilo par de simples écritures informatiques, et ne soit donc pas forcément “pris” à quelqu’un, justifie de réétudier l’utilité et la moralité du versement des intérêts. Sont-ils indispensables dans tous les cas ?

Le point de vue d’ATTAC

Dans un but louable d’équilibre journalistique, Albertini cite l’économiste et membre d’ATTAC Dominique Plihon, selon lequel la banque centrale « doit [financer directement les États] en temps de crise ». Ce fut le cas, en partie, et indirectement, pendant la crise de 2008 et sonne d’ailleurs comme une confirmation de la justesse des critiques à l’encontre de la privatisation de la création monétaire, principe qui a donc été trahi lors de certaines opérations de la banque centrale européenne. Mais, et l’article ne le dit pas, la position d’ATTAC va plus loin que les seules situations de crise. Dans un article édifiant, ramenant la dette publique à sa cause première : la mondialisation libérale, ATTAC qualifie la loi de 1973 d’ « acte fondateur, et destructeur » et préconise sans détours que les banques centrales « [puissent] financer directement par création monétaire les déficits publics », dans le cadre « d’objectifs économiques, sociaux et écologiques » (4). L’association altermondialiste y explique comment la mise en compétition des pays, opérée par la mondialisation, a créé une course au moins-disant social qui a tari les recettes publiques, créant un déficit chronique que les États à haut niveau de protection sociale compensent, donc, par l’endettement. Autrement dit, non seulement les riches refusent de payer les impôts mais ils exigent de percevoir les intérêts de la dette ! Double avantage pour les intérêts privés, et double pénalité pour le public qui paie la dette sans pour autant maintenir entièrement sa protection sociale, continûment rognée. Contrairement à une idée reçue, et comme le souligne ATTAC dans le même article, les dépenses de l’État sont « globalement stable[s] depuis plusieurs années », et « [ont] même diminué par rapport à [leur] point le plus haut atteint en 1993 », exprimées en part de PIB. Si les dépenses diminuent, c’est bien entendu pour résorber la dette, nous dit-on, pourtant techniquement imputable à la privatisation de la création monétaire.

Un gagnant, la finance

Faute d’arguments vraiment convaincants, Albertini ergote, enfin, sur l’importance de la loi : expliquant ici qu’il reste possible pour l’État d’emprunter auprès de la banque centrale sur autorisation du Parlement, expliquant là que les taux d’intérêt actuellement pratiqués sont proches des minima historiques, et expliquant là, enfin, que l’État empruntait déjà auprès du privé avant la loi. Albertini tente manifestement de rassurer son lecteur. Hélas, la dure réalité, chiffrable et mesurable, est là : la charge de la dette est dorénavant le premier poste de dépenses de l’État – devant même l’Éducation nationale (5). Libération ne s’émeut-il pas que ces sommes considérables aillent aux plus riches ? Libération ne s’émeut-il pas qu’elles nourrissent une bulle financière toujours plus haute et dangereuse ? Libération ne tenait-il pas l’occasion de se demander pourquoi la merveilleuse libéralisation tant vantée met la France (et combien de pays développés) en état de déficit chronique ? L’incapacité de la gauche dite « modérée » à contester la privatisation de la création monétaire suggère, hélas, un rapport de forces défavorable qui n’est plus seulement le fait de la droite.

 

Yves Ducourneau, le 22 avril 2012

(membre d’ATTAC)

 

Illustration : budget 2011 (5)

Notes :

(1) “Tout le monde en parle, personne ne la connaît : la « loi de 1973 »”, par Dominique Albertini, le 13 avril 2012

(2) “La dette publique, une affaire rentable”, par André-Jacques Holbecq et Philippe Derudder, 2010, Éditions Yves Michel

Sur la période allant de 1979 à 2006, Holbecq et Derudder évaluent à 1 141,7 milliards d’euros les intérêts versés par la France au titre de sa dette (page 72).

Holbecq a depuis actualisé son chiffre, à 1 408 milliards d’euros sur la période 1979-2010. “Soldes primaires des budgets publics”, par André-Jacques Holbecq, le 3 novembre 2011, http://www.agoravox.fr/actualites/e...

(3) “La monnaie et ses mécanismes”, par Dominique Plihon, 2008, Éditions La Découverte

« L’évolution de la masse monétaire résulte du décalage entre la création et la destruction de monnaie lié aux opérations de prêt et de remboursement (de même que la population évolue en fonction de la différence entre naissances et décès). » (page 41)

(4) “Pour sortir du piège de la dette publique”, par la Fondation Copernic et ATTAC France, le 19 décembre 2011

(5) “La charge de la dette française est le second poste du budget mais son service est le 1er depuis des années ! La vérité des chiffres dérange, rétablissons les comptes !”, par Pascal Franchet, le 7 décembre 2010

Explication : le service de la dette est le second poste budgétaire en 2010 et devient le premier en 2011.




par yvesduc (son site) lundi 23 avril 2012 - 84 réactions
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Les réactions les plus appréciées

  • Par agent orange (---.---.---.209) 23 avril 2012 11:33
    agent orange

    Libé est il de gauche ?
    Comme le rappelle lucadeparis, le proprio du journal est Edmond de Rothschild.
    La loi 73-3 du 3 janvier 1973 - aussi connue sous le nom "Pompidou-Giscard - fut promulguée sous la présidence Pompidou et élaborée par son ministre des finances Giscard d’Estaing.
    Il est bon de rappeler que Pompidou fut directeur général et administrateur de la banque Rothschild à partir de 1953, après avoir été chef de cabinet du général de Gaulle entre 1948 et 1953. Il devient président de la République en 1969.

    3 janvier 1973, réforme de la Banque de France

    Dans la loi portant sur la réforme des statuts de la banque de France, nous trouvons en particulier cet article 25 très court, qui bloque toute possibilité d’avance au trésor :

    « Le Trésor public ne peut être présentateur de ses propres effets à l’escompte de la banque de France. »

    Ce qui signifie que l’article 25 de la loi 73-7 du 3 janvier 1973 interdit à la Banque de France de faire crédit à l’État, condamnant la France à se tourner vers des banques privées et à payer des intérêts ; alors qu’avant cette loi, quand l’État empruntait de l’argent, il le faisait auprès de la banque de France qui, lui appartenant, lui prêtait sans intérêt.

    Autrement dit : auparavant, l’État français avait le droit de battre monnaie, et avec cette nouvelle loi, il perd ce droit qui est du même coup légué aux banques privées, qui en profitent pour s’enrichir aux dépends de l’État en lui prêtant avec intérêt l’argent dont il a besoin.

    CQFD : Que vaut l’info d’un média qui appartient à un banquier ?

  • Par Pacalvotan (---.---.---.127) 23 avril 2012 11:09
    Pacalvotan

    En même temps, on sait bien que Libé ( pour Libéral ) est détenu à 38,87 % par Edouard de Rothschild et dirigé par Domorand. Bref, ce torchon reste cohérent.

  • Par Hermes (---.---.---.149) 23 avril 2012 11:41
    Hermes

    Eh bien Tythan, il faut vous calmer. Vos commentaires me semblent bien rapides et agressifs. Le lien va bien vers Edouard et si Luca a fourché dans sa rédaction, sa description succinte de la captation des opinions par une alternative qui n’en n’est pas une est fort pertinente.

    Sans doute vue comme fort impertinente par ceux qui tirent les ficelles du jeu et ceux qui ont fait profession de foi de les croire. Si c’est l’impertinence que l’on qualifie de complotiste, je propose donc une nouvelle définition du mot complotiste : personne qui a l’impertinence de montrer comment fonctionne l’hypnocratie.

    C’est un peu comme le mot raisonnable : faites un choix raisonnable, c’est à dire veillez avoir l’obligeance de vous soumettre.

    Le français est une langue bien vivante ! smiley

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