La philosophie et le mécanisme du microcrédit sont révolutionnaires. Dans de nombreux pays en voie de développement, ce mécanisme privé s’est largement substitué aux actions de l’Etat, incapable de réaliser ce que cette forme d’initiative libre a su développer au cours de toutes ces années.
Pour illustrer ce décalage
fondamental, rappelez-vous les errements de Jacques
Attali dans un secteur proche. Le
microcrédit faisait partie de sa réflexion globale à l’époque. Il était
parvenu à être la risée de toute l’Europe avec la création de la BERD
le 29 mai 1990. A l’inauguration de la banque quasi publique qui devait
accompagner la transition des pays nouvellement libérés du joug
communiste à l’Est vers l’économie de marché, le 15 avril 1991, les donateurs
se sont rendu compte que Jacques Attali avait consacré l’essentiel de leurs
dons nationaux aux marbres et essences rares utilisés dans la
construction du splendide siège de la banque (par un architecte ami
d’Attali, d’ailleurs). Avec ses 170 000 FRF de notes de restaurant, ses quarante voyages en jet privé en plus des 570 millions de FRF dilapidés dans
la construction du siège (plus que l’ensemble des prêts engagés par la
suite !), Attali fut poussé à la démission rapidement. Malgré les
erreurs magistrales qui ponctuent son parcours de brillant intellectuel
de gauche, il est toujours en selle. Comme quoi, l’échec n’interdit rien. En spécialiste des gabegies
publiques, il publie aujourd’hui un ouvrage intéressant, cosigné par le prix Nobel de la paix, Muhammad Yunus : Portraits de micro-entrepreneurs.
Attali
ou non, le microcrédit a pu prospérer parce qu’il n’y avait aucun
apparatchik de ce type pour "contribuer" à son développement. Le succès
est colossal, loin des débuts, lorsque le Professeur Yunus donnait ses
cours d’économie au Bangladesh, dans sa ville d’origine. A partir du jour où
il proposa à ses étudiants d’aider 42 artisans en leur prêtant 27
dollars au total pour développer leur activité, le microcrédit n’a pas
arrêté de se développer, atteignant aujourd’hui un volume global
considérable. Le sommet de la campagne de microcrédit
a recense 3133 établissements de microcrédit et une population
emprunteuse de ces mini montants de 113 millions d’individus, à 84 % des
femmes ! Or, chaque emprunteur a une famille, ce qui donne une
estimation de presque 600 millions d’individus qui bénéficient de cette
dynamique formidable. La Grameen Bank,
après trente ans d’existence sous la direction du professeur Yunus, accorde
des crédits à plus de 6,7 millions d’emprunteurs. Grameen bank
appartient pour 90 % à ses emprunteurs (qui détiennent automatiquement
des parts de la banque), les 10 % restants étant aux mains des
autorités du pays.
Récemment, j’ai eu l’honneur de rencontrer Muhammad Yunus, grande figure du libéralisme dans le monde. Ses explications furent d’une grande simplicité. Le fonctionnement pratique du microcrédit repose sur des principes extrêmement pragmatiques. Les
banquiers de ce type d’établissement ne travaillent pas dans un bureau,
derrière leurs écrans ou leurs téléphones. Ils passent leur vie sur les
routes et dans les villages pour aller à la rencontre de la population
et tisser un réseau d’emprunteurs solidaires et entreprenants. Résultat
: mutualisation des ressources, décentralisation optimale, et coûts
fixes très faibles.
1)
Les femmes sont leur cible essentielle, beaucoup plus fiables que les
hommes (eh oui !) : l’argent est investi intelligemment, et il est
remboursé de manière fiable.
2) Emprunter devient
une démarche personnelle fondée sur un projet entrepreneurial, un
engagement moral et une reconnaissance sociale : les emprunteurs
doivent s’entourer de témoins fiables, s’associer d’autres emprunteurs
et accepter les clauses du contrat oral.
3)
Les emprunteurs sont incités à respecter seize règles simples dans la vie
courante. L’objectif de la Grameen n’est pas tant de capitaliser les
intérêts (élevés) du microcrédit, que de faire monter le niveau de vie
de populations entières en favorisant l’initiative individuelle.
4)
Ce sens de l’initiative peut être encouragé et accompagné par la
responsabilisation individuelle, l’éducation, la mise en place
progressive d’infrastructures et de technologies. Aussi, au-delà du
crédit lui-même, la Grameen propose bien d’autres types d’actions
: Grameen Trust, Grameen Fund (orienté vers les projets risqués en
technologies), Grameen Communication, Grameen Energy, Grameen
Education, Grameen Family...
La
philosophie du microcrédit consiste à faire sortir des centaines de
millions d’individus de l’extrême pauvreté, non pas en donnant de
l’argent, mais en offrant un accès payant au capital. Non pas par
l’assistance, mais par l’encouragement à se prendre en main et par
l’accès au crédit pour entreprendre. Le premier obstacle à l’expansion du
microcrédit, ce sont les réglementations bancaires et la bureaucratie
d’Etats qui n’apprécient pas de perdre la main sur des populations
jusque-là soumises à sa prétendue générosité. Une concurrence perverse s’est ainsi établie entre
la charité internationale aux réseaux bien établis, souvent avec le
soutien des Etats qui nourissent leur bureaucratie, et l’incitation
privée et directe à la responsabilisation individuelle.
Comme Muhammad Yunus l’écrit dans son autobiographie Banker to the Poor : La
bureaucratisation encouragée par les subventions, la protection
économique et politique, et le manque de transparence détruit tout et
encourage la corruption. Ce qui a commencé avec de bonnes intentions a
créé un désastre. Les gouvernements n’ont pas les réponses et ne les
auront jamais. C’est aux entrepreneurs sociaux de résoudre nos problèmes. »
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Desole de casser votre enthousiasme, mais il convient tout de meme de relativiser le succes du microcredit en general et de la Grameen en particulier.
Tout d’abord, comme son nom l’indique, ce type de credit n’est applicable qu’au niveau micro, c’est-a-dire au niveau d’un individu ou d’une petite communaute (un village par exemple). Or, cela ne regle absolument pas les problemes des pays en developpement en matiere d’infrastructure notamment.
Ensuite, les resultats en termes d’amelioration du niveau de vie sont tout de meme assez faibles. Comme en plus, contrairement a la propagande de la Grameen, le taux de remboursement des prets n’est guere plus eleve que pour des credits « classiques », alors que les taux d’interets, eux, le sont significativement, il est difficile d’evaluer les effets concrets du micro-credit. D’ailleurs, il existe de nombreux articles scientifiques ayant cherche a evaluer ces effets (certains d’entre a la demande meme de la Grameen, dans un souci de transparence), et les resultats sont peu concluants.
Je ne suis pas en train de dire que l’idee est mauvaise et qu’il faudrait arreter le micro-credit. Je pense seulement, compte tenu des recherches menees sur le sujet et de ma propre experience (je suis economiste du developpement, actuellement en poste en Europe de l’Est, mais j’ai aussi travaille en Afrique et en Amerique du Sud) que le micro-credit ne peut etre une solution de long terme et s’apparente souvent plus a de « l’humanitaire ameliore » qu’a du developpement en tant que tel.
PS : desole pour l’absence d’accents, j’ai un clavier americain et je n’ai pas trouve le correcteur d’orthographe.
Je suis intéressé par vos sources « scientifiques » sur le sujet. Sans avoir la prétention d’être scientifique, la production considérable d’analyses sur la question ne va pas dans votre sens.
L’Afrique, que vous semblez bien connaître, est surtout rongée par une corruption structurelle que les dons de pays occidentaux ont largement contribué à développer. J’aimerais avoir votre avis sur les investissements chinois actuels dans certains pays africains.
L’Europe de l’Est vit une transformation radicale et rapide, non ? Flat tax, Etat minimal et ouverture des services publics à la concurrence ont contribué à ce démarrage en trombe, avec des parcours très différents d’un pays à l’autre selon divers critères (ouverture de l’économie, poids des corporatismes, corruption de l’administration...).
Il me semble enfin que l’Amérique Latine se scinde entre les gros acteurs qui ont fait le choix de l’ouverture et du marché : Brésil, Chili, Argentine (qui s’est rapidement remise de la méga crise financière qui résulta d’une politique Etatique désastreuse pendant de longues années), contre ceux qui choisissent la voie obscure du repli sur soi et de la collectivisation des moyens de production. les premiers progressent, les seconds reculent.
Sur les raisons qui expliquent le recul de certains pays en voie de développement, je vous recommande l’excellent ouvrage de hernando de Soto (futur Nobel d’économie... voire Nobel de la Paix ?) : « le Mystère du capital ».
Le microcrédit, lui, concerne essentiellement l’Asie. Si vous souhaitez aller voir son fonctionnement de plus près, envoyez-moi un mail, je vous mettrai en contact avec la Grameen Bank que vous semblez ne pas apprécier (pour quelle raison, d’ailleurs ?).
Je n’ai rien contre la Grameen ! Et je ne doute pas un seul instant de la sincerite de M. Yunus. Je cherchais juste a relativiser vos propos qui suggeraient, sans doute a tord, que le micro-credit etait une sorte de remede miracle. Encore une fois, sans doute vous etes vous laisse emporter par votre enthousiasme...
Concernant mes sources, il faudrait que je retrouve les references exactes. Je me souviens d’un numero special du « Journal of Economic Perspectives » sur le sujet, il y a deja quelques annees. Il y a aussi regulierement des articles dans le « Journal of Development Economics » et dans « World Development » qui tentent d’evaluer ce type d’initiatives par le biais d’enquetes.
Pour attenuer un peu mes propres propos (et pour etre completement honnete vis-a-vis du micro-credit), ce type d’exercice d’evaluation se heurte en fait regulierement a un probleme technique, celui du « contre-factuel » : que se serait-il passe sans mise en place du micro-credit ? Il existe plusieurs moyens plus ou moins valides de regler ce probleme, ceux-ci etant eux-memes utilises avec plus ou moins de bonheur. Dans ces conditions, il est en fait tres difficile de tirer des conclusions definitives (quelles qu’elles soient) sur les bienfaits du micro-credit.
Le micro crédit c’est une forme d’usure à visage social : tant mieux si ça permet de sortir des gens de la misère mais j’aimerais savoir ce qui se passe quand on ne sait pas rembourser ...
Par Don Diego(---.---.---.23)28 janvier 2007 16:53
Il n’est peut-etre pas inutile de rappeller que le taux d’interet avoisine les 20 % annuels ce qui est de l’usure pure et simple. Qu’il se soit rendu compte de l’existence d’une niche dans le marche est une chose mais la cannonisation devra attendre....
Un des effets pervers de la libéralisation des capitaux est l’affaiblissement de banque locale face aux groupes internationaux.
Hors les banques multinational ont tendance a financer en priorité leur client habituel (c’est à dire des entreprises occidentales qui investissent dans les pays pauvres) et les riches clients locaux.
L’accès aux crédits devient en fait limité, seul les usuriés prête aux petits entreprenneurs, ce qui augmente les taux et réduit donc les chances de réussite des initiatives locales.
il fallait en effet rappeler le success story du
micro-crédit. Mais vous l’avez dit, les premiers
obstacles sont les bureaucraties d’Etats.
En particulier, le micro-crédit est condamné à rester
une solution tiers-mondiste car les Etats et surtout les
économies les plus bureaucratisées sont les systèmes
occidentaux dits modernes.
Je crois qu’une des manières de donner un peu d’air chez
nous serait de tolérer une marge de micro-économies et
de micro-entreprises moins contrôlées, moins soumises
à la dictature de la comptabilité actuelle.
Mais au nom de l’horreur du travail au noir, il a été
instauré ici la « tolérance comptable zéro », avec pour
conséquence que chez nous une personne un peu entreprenante qui voudrait sortir du chomage par ses propres moyens doit immédiatement fonder une entreprise à part entière, avec toutes les complications administratives
et tous les risques fiscaux que celà représente... Restons donc au RMI !
Tant que celà ne changera pas, le chomage continuera de
prospérer dans nos pays.