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Mittal-Arcelor : un combat douteux ?

La tourmente politique et médiatique que provoque l’offre publique d’achat de Mittal Steel sur Arcelor inspire des réflexions mélangées. L’attitude de rejet, adoptée instantanément par le management et le conseil d’administration d’Arcelor, non seulement est légitime, mais répond pour le moment à l’intérêt bien compris de ses actionnaires et de ses salariés. Cette posture persistera-t-elle jusqu’au terme du processus ? Nul n’en sait rien aujourd’hui.

En tout cas, l’entreprise a su résister à la tentation populiste à laquelle tous ceux qui expriment publiquement leur opinion n’échappent pas, et qui consiste à condamner l’initiative de Mittal Steel parce que ses propriétaires et ses dirigeants sont Indiens, même si la société est de droit néerlandais, est cotée à Amsterdam et à New-York, et son état-major, basé à Londres.

L’entreprise n’a pas non plus mis en avant le supposé caractère anti-social de la démarche de Mittal Steel. Et pour cause ! Car Arcelor, pour devenir l’entreprise qu’elle est aujourd’hui, a dû, à travers ses composantes fondatrices, licencier au fil des décennies un nombre considérable de salariés, pour faire face aux circonstances économiques qui se sont imposées à la sidérurgie. De son côté, Mittal Steel s’est surtout signalée dans notre pays par la reprise d’Unimetal dont Arcelor souhaitait se dégager, et qu’elle a gérée depuis lors d’une manière que les dirigeants syndicaux de cette entreprise ont jugée convenable. Les questions que pose cette offre publique d’achat sont à mon avis d’un autre ordre.

La cause première de cet évènement est la sous-valorisation d’Arcelor par le marché, par opposition, peut-être, à une survalorisation de Mittal Steel, si l’on compare les deux entreprises en termes de positionnement stratégique, de potentiel technologique et de gamme de produits. Le cas d’Arcelor n’est pas le seul de ce point de vue. Beaucoup d’entreprises industrielles européennes sont sous-estimées par le marché, par rapport aux valorisations qu’il attribue souvent à leurs concurrents anglo-saxons. A cela, le management d’Arcelor ne pouvait pas grand-chose. On sait que c’est le résultat d’une situation qui fait que le marché est dominé principalement par des investisseurs d’origine et de culture anglo-saxonnes, alors que l’Europe continentale n’a pas su se doter d’instruments équivalents qui rétabliraient un meilleur équilibre dans le jugement porté sur les performances comparatives des entreprises.

Que Mittal Steel s’efforce d’exploiter l’opportunité qu’offre cette sous-valorisation d’Arcelor n’a évidemment rien de critiquable en économie de marché. De son point de vue, cette opération lui permettra également de tirer avantage des effets positifs de cette concentration sur la rentabilité dans un marché sidérurgique qui reste très fragmenté au niveau mondial. Enfin, point qui a été peu relevé jusqu’à présent, la dilution qui en résultera rendra plus liquide l’engagement de la famille Mittal dans la sidérurgie, ce qui peut d’ailleurs introduire des doutes quant à sa pérennité.

Ce qui est davantage critiquable, en revanche, c’est que les conditions applicables aux offres publiques d’achat en Europe, en l’espèce au Luxembourg et à Amsterdam, autorisent des démarches « hostiles », alors que le capital de l’un des deux protagonistes est inaccessible à l’autre. L’attaquant est totalement contrôlé à plus de 80% par une famille et donc, le pourrait-elle et le voudrait-elle, qu’Arcelor ne pourrait pas contre-attaquer par une contre-OPA. Cette situation asymétrique, tout aussi contestable quand l’attaquant est contrôlé par l’Etat, devrait conduire la règlementation à interdire dans un tel cas de figure toute démarche hostile.

Mais, me direz-vous, quelle règlementation ? En effet, c’est la troisième question qui peut être posée. Dans ce combat, ce sont deux entreprises européennes, l’une, néerlandaise, l’autre, luxembourgeoise, qui sont en cause, sans que leur réalité industrielle et financière puisse les faire relever légitimement de tel Etat-membre plutôt que de tel autre. Dès lors, la lacune fondamentale qu’on doit une fois de plus constater est l’absence d’une autorité de régulation et de règles opérationnelles, s’appliquant à l’ensemble des entreprises européennes, et de nature à garantir un traitement équitable à chaque entreprise concernée.

L’agitation politique qui entoure cette affaire ne peut masquer l’impuissance des autorités de chaque pays, pris un à un, ni la responsabilité de ceux qui n’ont pas su, et ne savent pas encore, mettre en place les instruments d’une approche européenne sur de tels sujets, et qui continuent à croire ou à laisser croire qu’on peut continuer à s’en passer.

Tout le monde le dit aujourd’hui, mais avec retard sur les entreprises qui se sont construites au niveau européen et qui le savent depuis vingt ans déjà : il nous faut une politique industrielle européenne. Mais l’Europe a aussi besoin d’une organisation et d’une règlementation des marchés financiers, sauf à laisser les entreprises, déjà européennes par nécessité, vivre dans le brouillard et être exposées à des combats douteux.


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9 réactions à cet article    


  • Stéphane (---.---.68.228) 2 février 2006 15:28

    Merci pour apporter ce nouvel éclairage.

    Arcelor était( et l’est peut-être encore) effectivement sous-évalué.Mais je me pose la question si cette sous-évaluation provient uniquement de son caractère Européen.( ou non-anglosaxon) Je me demande si cette sous-évaluation ne provient pas de la relative étroitesse des marchés européens. Vèrs la fin des années 90 Usinor avait dépèché à NY une personne pour préparer l’introduction du titre auprès du NYSE.Cette démarche n’a jamais abouti pour des raisons dont j’ignore les raisons objectives.

    Je me souviens seulement avoir entendu dire que la « culture boursière »( en particulier des analystes)posait problème.

    Il en va de même pour la nouvelle entité Arcelor.Il me semble assez étonnant qu’une socièté de cette taille avec les ambitions qu’elle affiche ne soit pas cotée au NYSE.

    A contrario, j’ai éte surpris que Mittal avec la structure de capital que l’on connait ,le soit.

    N’est ce pas là le signe d’une certaine « frilosité » à s’exposer à un regard , à des évaluations et un jugement différents ?

    Je partage entièrement votre avis sur l’absence d’un cadre institutionnel et opérationnel Européen qui devrait réguler le marché. Mais ceci ne me semble être que la conséquence directe d’une absence de constitition (quelqu’elle soit)Européenne


    • alex (---.---.207.51) 2 février 2006 15:35

      Ne croyez-vous pas que le temps des politiques industrielles impulsées par les Etats est révolu ? Au fond, nous occidentaux avons voulu une économie mondialisée sans beaucoup de règles de protection sociale, sans harmonisation de principes fondateurs de notre approche européenne des affaires et maintenant que les pays jusque là exploités utilisent les règles de l’économie libre et ouverte commence le temps des jérémiades de nos décideurs... Quelle est la différence pour le travailleur d’Arcelor si Arcelor est détenue par Mittal ou par un fond d’investissement américain ? Ne serait-il pas temps tout doucement d’abandonner cette paranoia qui veut que les « marché anglo-saxons » manipulent la valorisation des entreprises au détriment des entreprises « européennes » ? Finalement, la question n’est-elle pas de savoir comment nous Européens allons faire pour libérer le potentiel de création dans l’ère de l’Information ? Arcelor est un combat du passé, je pense.


      • PBi (---.---.118.225) 2 février 2006 16:25

        A Stéphane et à Alex, Je n’ai pas dit qu’il y avait « manipulation » de la valorisation des entreprises industrielles européennes. Deux facteurs en revanche font qu’elles sont souvent sous-valorisées par le marché : d’une part les « lignes » industrielles européennes sont marginales pour les principaux fonds d’investissement anglosaxons qui naturellement et légitimement privilégient les valeurs qui leur sont les plus proches et que leurs analystes connaissent le mieux ; d’autre part il n’existe pas ou très peu de fonds d’investissement en Europe continentale et notamment en France, susceptibles d’adopter une attitude symétrique de nature à compenser cet état de fait. Par ailleurs je ne crois pas que la cotation à New York puisse changer cette situation. Beaucoup d’entreprises européennes qui étaient cotées à New York s’en retirent progressivement, tant les sujétions pratiques et les coûts qu’impose cette cotation l’emportent sur ses avantages supposés, c’est-à-dire un intérêt plus affirmé des investisseurs américains. Enfin je crois que plus que jamais une politique industrielle européenne est nécessaire. Mais entendons-nous bien « politique industrielle » ne veut pas dire dans mon esprit « mécano industriel », mais plutôt ce que Walter Eucken appelait la politique du « cadre », rappelée récemment à Davos par Angela Merckel, c’est-à-dire des règlementations adéquates pour assurer une concurrence ordonnée, un encouragement massif à la recherche et à l’innovation, un soutien raisonné aux exportations pour que nos entreprises puissent lutter à armes égales sur les marchés mondiaux et une fluidité suffisante du marché du travail.


        • (---.---.50.61) 2 février 2006 19:09

          Merci pour votre réponse.

          Pas un instant je n’ai pensé que la sous-valorisation d’Arcelor était le fruit d’une « manipulation » et je comprends bien qu’en europe il n’y a pas d’équivalent des fonds d’investissements(de pension) tels que Calpers etc.

          Mais j’aimerais comprendre d’avantage.

          Comment expliquez vous alors que Mittal soit de façon générale plus prisé par les analystes et que son P/E soit supérieur ?( bien que nettement inférieur à d’autres secteurs d’activité ce qui est assez normal pour une industrie cyclique) Cela parait d’autant plus paradoxal que si en tonnes Mittal est plus grand son CA est inférieur( ce qui s’explique également par une part moindre de valeur ajoutée)

          J’en reviens à mon premier raisonnement : est ce que Mittal n’est tout simplement pas considéré comme meilleur « global player » ?

          Je partage aussi votre avis sur le potentiel technologique d’Arcelor mais celui-ci n’est-il pas mis insuffisament mis à contribution dans une vision globale ?

          Cette « frilosité » que l’on perçoit chez Arcelor est-elle due uniquement à une absence de politique Européenne ? Aujourd’hui une grande partie de l’activité se situe hors UE tels que Brésil etc.

          N’est ce pas le style de management qui est en cause ?


        • Antoine (---.---.20.201) 1er mars 2006 00:50

          « Cette »frilosité« que l’on perçoit chez Arcelor est-elle due uniquement à une absence de politique Européenne ? Aujourd’hui une grande partie de l’activité se situe hors UE tels que Brésil etc. »

          Absence de politique européenne, c’est la bonne réponse.


        • éric (---.---.204.101) 2 février 2006 16:52

          Les diverses analyses et les multiples commentaires traitent du problème financier, c’est dans l’air du temps. Je rappelle que si le capital est nécessaire au fonctionnement d’une entreprise le facteur travail l’est tout autant. Ce qui est inquiétant ce n’est pas de savoir qui controlera ARCELOR ou toute autre entreprise, mais que deviendront les salariés. Il est temps de remettre du facteur humain dans l’économie. Les hommes sont bien trop souvent la variable d’ajustement utilisée par les entreprises pour redorer leur bilan à l’approche des publications financières tant attendues des investisseurs. Or cette façon d’agir est humainement catastrophique et la tendance qui veut fluidifier le marché du travail se trompe. Le terme marché ne peut s’appliquer stricto-sensu au travail. Le facteur travail n’est pas mobile comme le sont les capitaux, un salarié ne peut changer du jour au lendemain de spécialité, de lieu de travail. Car le salarié vit, il a une famille, une capacité limitée à se former et ne souhaite pas forcement se vouer corps et âme au fonctionnement économique, même s’il ne peut évidemment l’ignorer. Cette affaire nous rappelle simplement que la libre circulation des marchandises, les capitaux et des hommes ne peut se faire équitablement qu’entre des pays qui ont des objectifs économiques et sociaux sensiblement équivalents faute de quoi ceux qui sacrifient droits sociaux, niveau de vie et temps libre sortiront inéluctablement vainqueurs. À court terme tout au moins. N’oublions pas que les salariés sont aussi consommateurs et qu’à force de les sacrifier sur l’autel du profit, ce sont les ventes de demain qui se réduisent. Le système économique doit se réformer et sortir la tête de l’ultra-court terme financier pour repenser à de réels projets industriels de long terme. Faute de quoi le capitalisme s’autodétruira et adieu la classe moyenne !


          • zarabes (---.---.20.123) 2 février 2006 17:35

            Et la tentation populiste de dénigrer Mittal sur le fait qu’elle soit dirigée par une famille ??

            D’autre part vous n’évoquez pas le « bras de fer européen » entre arcelor et son concurrent allemand pour la prise de contôle d’une entrerpise canadienne. Et les répercussions de cette opposition dans les jeux d’alliances de l’OPA de Mittal aujourd’hui.


            • Claude L (---.---.157.110) 2 février 2006 17:39

              Attention ! ils risquent de nous retourner le Clem !


              • soumia (---.---.125.185) 13 février 2006 10:33

                bonjour, je suis une étudiante en assistante sociale a EOS à Bruxelles et je dois faire un travail d’actualité sur « Arcelor-Mittal Stell », sur ses enjeux politiques,... Je me permets de vous envoyez ce courrier pour vous demander que si vous aviez dees informations ou des ouvrages à me conseiller à propos de sujets. cela est très vaste vue que le sujet est encore chaud et chaque journal à une opinion différentes. Mob professeur nous demande de nous baser sur Le Monde et Le Courrier International mais il me faut aussi des ouvrages. Merci de me répondre même si vous pouviez pas m’aider. Bien à vous, Soumia

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