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Accueil du site > Actualités > Economie > On va vous rétorquer Schumpeter...

On va vous rétorquer Schumpeter...

Schumpeter, pas vraiment une rock star. Un type avec qui il faut compter, cependant. Et qu’il y a intérêt à connaître, si on ne veut pas être manipulé par le discours dominant. Schumpeter était un économiste, mort il y a longtemps, en 1950. Tapez sur Google, et cela donnera quelque 1.700.000 résultats – beaucoup plus que Walras, qui a apporté la clé de voûte du néolibéralisme (un petit demi-million de résultats) ou que la star française de l’économie, Maurice Allais, « prix Nobel de l’économie » en 1988 et pour ainsi dire oublié.

Alors, pourquoi ? Pourquoi la popularité de Schumpeter ? Parce qu’il caresse, dans le sens du poil, le discours économique dominant ? Poser la question est y répondre. Mais voyons de plus près.

Pour mémoire, Joseph Alois Schumpeter (1883-1950) est l’un des grands noms de l’économie au XXe siècle. Il est principalement connu pour ses théories sur les fluctuations économiques, la destruction créatrice et le rôle de l’innovation technologique dans la vie économique. On y fait encore faire référence de nos jours.

Dans la stratégie européenne de l’emploi européenne, par exemple. L’insistance sur l’esprit d’entreprise, la nécessité permanente d’adaptation, la mutation industrielle en faveur des secteurs des technologies de l’information et des services, les restructurations encouragées au nom de la compétitivité : tout cela est très schumpétérien. Et cela nous amène évidemment à nous interroger plus en profondeur sur le cadre théorique qui permettent le développement de ces postulats.

L’entrepreneur, un phénomène innovant...

Schumpeter, c’est d’abord une obsession pour le rôle de l’innovation à l’intérieur du système économique. Pas n’importe quelle innovation. Pour Schumpeter, la mise en mouvement de l’économie résulte directement de l’action de l’entrepreneur – ou du patron, pour utiliser le langage courant. C’est toute une construction, tout un château de cartes.

Le point de départ de l’analyse schumpétérienne consiste en la modélisation d’une économie stationnaire appréhendée comme un seul circuit économique dont les différents éléments structurels s’engendrent mutuellement et ont tendance à se reproduire à l’identique avec le temps. Il s’agit naturellement d’une représentation simplifiée de la vie économique et des relations qui se nouent entre les agents.

La logique de ce circuit économique correspond à celle de l’équilibre général (lisez : Walras). Entendre par là que les mouvements adaptatifs des prix feraient en sorte que chaque facteur de production est rémunéré à son juste prix de sorte qu’on ne constate ni pénurie ni excédent que ce soit du côté du capital ou du travail. Ce circuit économique est, on s’en doutait, caractérisé par la libre concurrence, la propriété privée et la division du travail entre les agents.

Puisqu’il y a postulat d’équilibre général, les méthodes de production et les pratiques de consommation restent stables (sur papier) et l’offre s’égalise à la demande (sur papier) par le jeu des prix de sorte que l’allocation des ressources sera efficiente (sur papier). Les comportements routiniers et les mécanismes adaptatifs conduiraient donc à une sorte d’état stationnaire. On n’a pas dit harmonieux, mais c’est sous-jacent. Jusque là, rien de bien novateur, me direz-vous, on est dans l’économie-fiction désincarnée des néolibéraux. Cependant, c’est ici que Schumpeter rompt avec les néoclassiques. En effet, selon Schumpeter, cette routine serait brisée par l’entrepreneur dont l’action est présentée comme foncièrement innovante.

Vivent les monopoles !

Le patron innove et sa boîte, en position de monopole, prospère. C’est un des aspects "curieux", à rebours du discours dominant, de l’analyse de Schumpeter. Pour lui, les monopoles sont une bonne chose. Cela doit faire hérisser les cheveux de notre Commission européenne tout entière, mais voilà. Grain de sable. Chez Schumpeter, il y a, là derrière, un raisonnement.

L’évolution d’une entreprise, chez Schumpeter, peut venir d’une modification quantitative (hausse de la production ou du capital) ou qualitative mettant en jeu des mutations de plus grande ampleur (modification du procès de production, voire des produits). Au total, on peut estimer que chez Schumpeter, l’innovation est au cœur non seulement du processus de croissance mais aussi de transformations structurelles plus importantes. A ce stade du raisonnement, le concept d’innovation a été défini. Il nous reste à en examiner le ressort.

Chez Schumpeter, on l’a vu, le point de départ de l’innovation est l’entrepreneur, mû par l’attrait des profits engendrés par les risques pris et la réussite. Notons, au détour, l’originalité de la conception du profit telle qu’avancée par Schumpeter. Dans le modèle d’analyse schumpétérien, le chef d’entreprise crée de la valeur au même titre que le salarié. Schumpeter estime donc que le profit est la sanction de l’initiative créatrice et des risques encourus volontairement par l’entrepreneur.

Cette conception se situe aux antipodes des économistes classiques et néoclassiques qui font du profit la contrepartie des efforts productifs de l’entreprise (ce qui concerne tant le capital que le travail). Elle est également contraire à la conception marxiste, qui place l’origine du profit dans la confiscation de la plus-value, c’est-à-dire l’appropriation d’une partie du fruit du travail des salariés. Autre particularité de Schumpeter : son modèle décrit une économie basée sur l’appropriation privée des moyens de production mais ne réunissant pas toutes les hypothèses de la concurrence pure et parfaite. Explications.

Le profit réalisé est d’autant plus important, estime-t-il, que l’entrepreneur est capable d’éliminer toute forme de concurrence directe et immédiate. Procéder à une innovation revient le plus souvent, en effet, à détenir une position favorable. D’où... formation d’un monopole. Contrairement aux néoclassiques, l’existence de monopoles n’est pas négative selon la théorie de Schumpeter.

Car, en situation de monopole, dans l’optique schumpétérienne, l’entrepreneur peut fixer un prix de vente supérieur à celui du prix de revient. C’est tout à l’opposé de la théorie voulant qu’il y ait égalité entre les deux prix en situation de concurrence pure et parfaite.

Schumpeter estime de fait qu’un univers non atomisé (c’est-à-dire un paysage économique qui ne compte pas un grand nombre d’entreprises) n’est pas forcément négatif pour le consommateur car le monopole ne conduit pas nécessairement à une hausse des prix ou à une baisse de la production[1]. De plus, la formation de monopoles constituerait même, selon Schumpeter, un facteur de progrès social. Procédons, dès lors, à l’analyse de l’impact de la formation des monopoles sur l’innovation.

Du monopole à la destruction créatrice

Autant sa théorie du monopole peut paraître dissidente, autant, par contre, sa formule de la "destruction créatrice" a fait florès dans le discours dominant. Logique. On va voir pourquoi.

Une des forces de Schumpeter (qui, sur ce point, suit les analyses de Marx), est d’avoir montré que les économies modernes ne seraient plus jamais celles du capitalisme concurrentiel opposant une myriade de petits entrepreneurs entre eux.

Le dépassement du capitalisme ultraconcurrentiel (et donc l’aboutissement à une forme davantage monopoliste du mode de production capitaliste) constitue pour Schumpeter un facteur de progrès technologique, économique et social. En effet, l’entreprise innovante réalisant des surprofits (résultant du différentiel entre prix de revient et prix de vente) peut effectuer des investissements importants.

Par ailleurs, les innovations engendrent des effets de synergie au niveau de l’économie dans sa globalité. Les innovations, dans l’optique schumpétérienne, fonctionnent comme autant d’externalités positives[2] en termes d’entraînement sur l’ensemble des secteurs économiques et de création de nouvelles activités. Elles apparaissent comme le fer de lance de la croissance économique, justifiant alors l’existence de ces nouveaux acteurs contribuant à l’essor du capitalisme. Pourtant, ces situations de monopole ne durent pas.

L’innovation, lorsqu’elle est couronnée de succès, conduit à une puissance de marché temporaire. Certes, la concurrence des nouveaux produits ou des nouvelles techniques de production des nouveaux entrants provoque une diminution des profits et la puissance des entreprises établies qui risquent de disparaître. Schumpeter parle, dans ce cas précis, de destruction créatrice. On y est. Bien entendu, ni les entreprises (ni leurs travailleurs) n’envisagent joyeusement la perspective de leur propre disparition, mais c’est la règle du jeu. Tantôt on innove, en position dominante, tantôt on se fait rattraper par la concurrence, et on meurt : c’est ce petit ballet de "destruction créatrice" qui, chez Schumpeter, est créateur de richesses et de progrès.

A un niveau beaucoup plus macro, la bataille pour le surprofit constitue chez Schumpeter non seulement le moteur du progrès économique mais aussi le facteur explicatif des mouvements cycliques de l’économie.

Pour finir, la rondeur des cycles

L’observation empirique de la vie économique laisse entrevoir l’existence, à intervalles réguliers, de cycles économiques où des phases de prospérité alternent avec des périodes de dépression. Schumpeter a, dans ce cadre, proposé une interprétation des rythmes économiques à la lumière des vagues d’innovation technologiques.

D’après Schumpeter, on peut distinguer trois cycles qui se superposent et qui expliquent pour l’essentiel l’évolution de la conjoncture. Il s’agit :

  • des cycles courts, ou cycles "Kitchin"[3], qui durent en moyenne 40 mois et s’expliquent selon lui par des variations de stocks,
  • des cycles moyens, dits cycles "Juglar"[4], qui durent, eux ,entre 6 et 11 ans,
  • des cycles longs, ou cycles "Kondratiev"[5] qui s’étalent sur 40 à 60 ans. Ils seraient le résultat d’innovations majeures : machine à vapeur, automobiles.

Schumpeter cherchera à proposer une théorie explicative des cycles "Kondratiev" à partir de l’activité d’innovation des monopoles. Par leurs capacités d’investissement, ceux-ci impriment à l’économie un mouvement de progrès. Malheureusement, ils ne sont que temporaires. Les surprofits vont amener des entrepreneurs imitateurs à proposer des biens similaires ou des procédés voisins. Lorsque le monopole s’effondre sous l’effet de la banalisation du progrès technique, l’économie entre alors en phase récessive.

En termes de description dynamique, l’activité cyclique, d’après Schumpeter, se déroule de la façon suivante. La phase d’expansion s’explique d’une part par les profits qui engendrent une hausse des investissements et d’autre part par la baisse des prix de vente qui "booste" la demande.

La hausse des investissements caractéristique de la période d’expansion fait gonfler la masse des crédits. Ce qui va provoquer une inflation du prix des biens de production puis de consommation. La montée de l’inflation est le signe avant-coureur de la phase descendante du cycle économique. Car, par la suite, la quantité additionnelle de biens produits dans une phase de surproduction va engendrer la déflation. L’économie entre alors en crise. Les possibilités de profit se raréfient et les faillites se multiplient.

Le ressort fondamental du passage de l’expansion à la dépression, c’est que le phénomène d’imitation (découlant du caractère transitoire du monopole) entraîne, d’après Schumpeter, une saturation des marchés et une baisse de la rente monopolistique, donc une réduction de l’investissement suivie fatalement d’une baisse de l’activité. La crise ne pourra être dépassée que par d’autres vagues d’innovations. C’est ce mécanisme explicatif du caractère cyclique de l’activité qui implique que l’on parle de processus de destruction créatrice.

En effet, alors que la phase expansive correspond à une période de diffusion et d’assimilation de nouvelles conditions d’activité, la dépression correspond à une période de disparition des structures productives excédentaires et de gestation de nouvelles innovations. Finalement, s’il y a crise, c’est pour que l’économie rebondisse mieux par la suite. C’est que, contrairement à Marx, Schumpeter récuse l’idée d’une crise finale du capitalisme.

Eléments pour une critique citoyenne

Esquissons, pour finir, la critique des traits les plus saillants de l’analyse schumpétérienne.

Nous noterons tout d’abord que faire porter le poids de l’innovation aux seuls entrepreneurs est en soi fort discutable. En effet, la grande entreprise monopoliste qui dispose des moyens nécessaires pour effectuer les innovations nécessaires ne se réduit pas un patron à l’intérieur d’une coquille vide, elle fait appel à un département R&D, aux salariés dont la spécialisation est d’innover.... Que l’on songe pour s’en convaincre aux armées d’ingénieurs et de chercheurs entretenus par les grands oligopoles. L’ambition affichée par le modèle schumpétérien d’un dépassement de la théorie de la valeur, postulat fondamental de l’analyse marxienne en économie, apparaît donc pour le moins incertaine.

On remarquera également que la corrélation établie par Schumpeter entre cycles économiques et vagues d’innovation, pour séduisante qu’elle soit, n’en est pas moins fragile. Un rapport émanant du Center for Economic Policy Research (CEPR)[6] compare la moyenne des taux de croissance dans 175 pays entre 1960-1979 et 1980-2000 en les répartissant en cinq groupes selon le revenu par habitant au début de chacune des périodes. Dans les quatre groupes de tête, les taux de croissance moyens chutent de plus de moitié, passant de moyennes comprises entre 2,4 et 3,1 % pendant la période 1960-1979 à des moyennes oscillant entre 0,7 et 1,3 % pendant la période 1980-2000.

Au total, l’analyse schumpétérienne, pour stimulante qu’elle puisse paraître en raison de son petit côté hétérodoxe, n’en reste pas moins fragile. Et très idéologique. En ces temps de délocalisations et de restructurations des industries, la théorie de la destruction créatrice de Schumpeter permet – cela n’aura échappé à personne – un certain conditionnement des populations. Objectif ? Faire patienter en promettant des lendemains forcément meilleurs. Nul, évidemment, ne sait si c’est tenable.



[1] Nous verrons plus loin que cette concession à la réalité est en fait un hommage aux forces de marché chez Schumpeter. En effet, dans l’esprit de ce dernier, le monopole n’est que temporaire.

[2] Une externalité désigne le fait que la situation d’un agent B est affectée positivement ou négativement par la production ou la consommation d’un agent A, et ce sans modification de prix.

[3] Du nom de Joseph Kitchin, économiste américain, qui a mis en évidence ces cycles dans son analyse de 1923 intitulée " Cycles and Trends in Economic Factors". Pour y parvenir, Joseph Kitchin a déduit ces cycles courts d’une étude de la fluctuation des prix de gros entre 1890 et 1922 aux États-Unis.

[4] D’après Clément Juglar (1819-1905), économiste français, qui a repéré l’existence d un cycle économique de l’ordre de 7 à 11 ans.

[5] Ce cycle tire son nom de l’économiste soviétique Nikolaï Kondratiev (1892-1938) qui a mis en évidence l’existence de deux cycles durant environ trente à soixante ans et consistant en la succession d’une phase ascendante (dite phase A) caractérisée par une forte croissance et des investissements importants des entreprises et d’une phase B (phase descendante) marquée par une hausse du chômage et une concentration du capital.

[6] CEPR, « Tableau comparatif du développement : 26 années de diminution du progrès », septembre 2005, www.cepr.net.


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4 réactions à cet article    


  • rastapopulo rastapopulo 9 septembre 2010 12:25

    Encore un économiste qui considère le crédit publique et le risque d’avoir un secteur financier privé qui prend en otage les dépôts (voir maintenant les retraites par capitalisation tant vantées) comme un facteur négligeable.

    Lui, il a l’excuse de ne pas avoir vu le résultats des 30 glorieuses avec une finance privé tenue en laisse et une finance publique productive sans intérêts. Mais les autres ?


    • xavier dupret xavier dupret 8 octobre 2010 15:46

      On est bien d’accord


    • Marc Bruxman 9 septembre 2010 20:00

      Pour votre rapport entre l’innovation et la croissance, je ferai juste remarquer que :

      • L’innovation tend effectivement à être plus importante en période de faible croissance (cf les années 30 ou la période 1970-2000). Pourquoi parce que les entreprises se battent pour un gateau moins important.
      • Par contre cette inovation bénéficie des années plus tard.
      En matière d’informatique et de réseaux par exemple des sommes colossales ont été englouties entre 1980 et 2000 pour poser les bases d’internet. Cela n’a pas rapporté de l’argent tout de suite. Par contre à partir de 2000 une fois les infrastructures (à la fois matérielles et logicielles) en place, Internet a permis une croissance soutenue. Si il n’y avait pas eu 2009, la décénie 2000-2010 aurait en effet été la plus fabuleuse pour la croissance de l’économie américaine.

      De même depuis le début de la crise, beaucoup d’argent est englouti vers le « cloud computing ». Pour l’instant c’est un centre de coût. Mais dans 10 ans, vous le verrez comme un centre de profit pour l’entreprise.

      C’est en effet la récéssion qui donne l’impulsion pour optimiser les profits (ou réduire les pertes) et cela nous bénéficie durant la période de croissance suivante.


      • xavier dupret xavier dupret 8 octobre 2010 21:56

        Votre inculture économique me laisse pantois. Il y a moins d’investissement en période d’hégémonie financière du capitalisme. Vos sources de profits au niveau micro sont parfois sources de ralentissement de la croissance au niveau macro.

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