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Pouvoir d’achat, devoir d’achat, vouloir d’achat

L’insee doit affiner ses critères

Notre société serait à ce point dans la confusion qu’il serait devenu impossible de savoir, avec un minimum de rigueur, si le pouvoir d’achat a augmenté ou baissé dans les dernières années. Les chiffres de l’Insee, les commentaires des hommes politiques, les explications contradictoires de l’Insee, le sentiment d’un nombre considérable de gens, tout semble à la fois indiquer qu’il y a un vrai problème, une vraie baisse, et que pourtant cette baisse, quand on regarde de plus près, n’est pas clairement vérifiable dans les chiffres.

Un premier problème vient du fait de présenter des statistiques, des impressions et des commentaires qui semblent toucher la totalité de la population et indistinctement les différents paniers des différentes catégories sociales.

Un deuxième point, plus compliqué mais capital, concerne la question de la qualité des produits alimentaires mis sur le marché, notamment par le biais de la grande distribution. Depuis quelques années, on assiste à une stratification qualitative des produits selon les classes, avec la création d’une vaste production industrielle dégradée, voire défectueuse, calée sur des normes de qualité purement formelles mais d’une qualité réelle à la limite du vendable, destinée à mal nourrir les couches à revenus faibles et moyens de la population.

Ces produits, on les connaît tous pour les avoir subis maintes fois. Ce sont les filets d’oranges avec un exemplaire sur deux qui n’a pas une goutte de jus. Ce sont les carottes ou les radis pleins d’eau mais sans aucune saveur. Ce sont ces avocats qui ne mûrissent pas, noirs dedans une fois sur deux. Les bananes grises, les abricots frais qui semblent secs, les poulets durs, la viande gélatineuse, les pavés de saumon cartonnés. Ce sont même, aujourd’hui, les boîtes, macédoines ou autres, avec des légumes minuscules et trop bouillis.

Quand vous avez essayé longtemps d’avaler ça (les pauvres aussi ont un palais), tôt ou tard vous vous tournez vers des produits moins défectueux, meilleurs, ceux qui sont considérés comme un luxe par nos statisticiens, ceux qui sont destinés aux classes un peu plus riches, ceux qui prouvent que, si vous les achetez, c’est que vous n’êtes plus tout à fait pauvre. Alors, si vous dépassez le cadre Insee, c’est tant pis pour vous.

Une autre hypothèse explicative

On dira à juste titre que tout ceci prête à débat et que s’embarquer dans de telles considérations rendrait le moindre relevé digne d’une thèse de doctorat. On se contentera donc ici d’une hypothèse très simple : celle qui consiste à affirmer simultanément que le pouvoir d’achat a effectivement augmenté et qu’en même temps il a réellement baissé.

L’Insee évoque bien quelques dépenses classiques contraintes (notamment les loyers) mais oublie de prendre en compte ce qui constitue le phénomène clé au niveau de la consommation. En effet, depuis quelques années, les ménages, y compris les plus modestes, pour rester dans la course sociale, pour conserver leur pouvoir d’achat formel, sont obligés de faire des dépenses de plus en plus considérables qui ne sont ni des dépenses de consommation courante, ni des dépenses de loisirs ni des dépenses contraintes classiques.

Il faut par exemple acheter impérativement une voiture, parfois deux, pour préserver son emploi, pour pouvoir déménager dans une petite ville mal desservie ou éloignée, là où les loyers sont plus faibles, pour pouvoir répondre à toutes les offres quand on est chômeur. Il faut donc payer l’essence, 200, 400 euros par mois de sa poche, de salaire en moins, que les statistiques compteront comme des dépenses courantes. Puis il faudra l’ordinateur, indispensable pour être pris au sérieux, et les logiciels qui permettent de se former un peu, de ramener des dossiers, de rebondir dans le nouveau métier, de s’inscrire à une fac professionnelle, de chercher un boulot. L’ordinateur pour papa mais aussi pour maman et les enfants, sans lequel on est de plus en plus pénalisé dans ses études, dans ses contacts, dans sa vie. Il faudra ainsi, du portable au livre, de l’imprimante au logiciel, de la voiture aux abonnements divers, une somme de plus en plus considérable de produits qui coûtent une fois à l’achat, deux à l’entretien et trois à la mise à jour. Et tous les cinq ans, ça recommence.

Nouvelle qualité économique de la consommation

Ces dépenses ont une particularité : ce sont des frais en biens de production et non en biens de consommation. Ce sont des biens de production (moyens de production professionnels de la périphérie économique ou scolaire) que l’individu paie pour rester ancré dans le monde économique. De ce fait, on est passé de la vieille société de consommation de biens de nécessité (après-guerre) à celle de la consommation de biens de loisirs (après 68), puis à celle, toute fraîche, des biens de production.

Cette nouvelle situation, le consommateur la ressent avec ambiguïté. D’un côté, c’est une bonne nouvelle que les moyens de produire se répartissent dans la société. D’un autre, lorsque c’est fait pour ne pas décrocher, à ses frais et au seul profit du milieu économique extérieur, ça pose problème et ça crée effectivement le sentiment de dépenses forcées, un sentiment qui s’appuie sur une large part de réalité. D’où cette certitude de baisse du pouvoir d’achat, une part de celui-ci étant prélevée pour des biens de production qui, aujourd’hui, ne sont qu’une défense face au marché.

Ainsi, le pouvoir d’achat a effectivement augmenté et baissé en même temps. Plus précisément, le pouvoir d’achat a augmenté, le devoir d’achat a augmenté aussi, tandis que le vouloir d’achat, lui, a baissé d’autant. La société ne ressortira satisfaite de tout cela que si elle retire de ces nouvelles dépenses de production,un bénéfice pour elle, non pour les autres. Une liberté non une aliénation.


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