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Qu’est-ce que le capitalisme ?

« Le capitalisme domine le monde et fait danser nos hommes d’État comme des marionnettes sur un fil. »[1]
 
C’est donc lui qui tire les ficelles. Lui qui veut, choisit. Lui qui manipule, fait et défait. Sa main invisible déplace les pièces, sa voix silencieuse transmet les injonctions. Il soumet, menace et réprime. Il affranchit, félicite et récompense. Omniprésence, omniscience, omnipotence : il est la cible éthérée des fantasmes des idiots utiles. A trop vouloir combattre sans saisir, on tire en l’air.
 
Le capitalisme est insaisissable. Il n’est ni une personne ni une institution. Il est un concept désincarné qui sert la compréhension des mécanismes de la réalité. Ses dimensions sont multiples : économique, sociale, idéologique, politique, éthique etc. Les sciences humaines le définissent comme un mode particulier d’organisation sociale reposant sur la propriété privée du capital. Il orchestre la coexistence des différentes entités de la société (familles, entreprises, États, religions etc.).
 
Cette définition met en lumière le clivage fondateur et fondamental de toute société capitaliste, à savoir l’opposition entre ceux qui possèdent les moyens de production et ceux qui ne les possèdent pas. Les entrepreneurs capitalistes et le salariat. Aux premiers le pouvoir de décision, le profit et le risque ; au second l’obligation de céder sa force de travail à un prix fixé par d’autres. Tel est le paradoxe originel du capitalisme : il est, par essence, inégalitaire.
 
Cette discrimination radicale a toujours débordé de la sphère économique. Une majorité est habitée par un sentiment de défiance à l’égard d’une minorité dont elle endure la morgue et la puissance symbolique.
 
Cette discrimination radicale était déjà à l’œuvre dans les premières sociétés humaines, l’Égypte et la Grèce antiques, dont les esclaves constituaient le seul capital.
 
Au commencement, le vol
 
Les grandes découvertes et les premières colonisations[2] sont les prémices de l’aventure capitaliste. En rupture avec la morale du Moyen Âge[3], des monarques avides, des États en concurrence, des marchands et des banquiers mobilisent capitaux, marchandises, vaisseaux, armes et se lancent dans une extraordinaire chasse aux richesses.
 
L’Europe occidentale, initiatrice de ce pillage organisé, présente déjà une diversité des systèmes d’enrichissement. Les pays latins privilégient l’accumulation pure et simple des métaux précieux. L’Espagne, par exemple, s’est emparée de l’or de l’Amérique – en supprimant au passage 90 % des populations mexicaine et péruvienne en environ un siècle. La France mercantiliste a compris que le métal n’est qu’un moyen d’échange ; elle met donc l’accent sur sa production intérieure en créant des manufactures. L’Angleterre effectue son expansion coloniale et commerce intensément avec l’extérieur.
 
La richesse du prince est assurée par la limitation des importations, la prohibition de la sortie des métaux précieux et la facilitation de leur entrée. La conséquence naturelle de ces mesures est l’augmentation de la quantité de monnaie, laquelle entraîne une inflation et une baisse des salaires réels de presque de moitié. La population est mécontente et l’État répond par de nouvelles lois : lois sur les pauvres[4] en Angleterre et interdiction de la coalition ouvrière en France. 
 
Telles sont les premières manifestations du conflit immanent au système capitaliste. En effet, le capital et le travail se partageant le gâteau de la valeur ajoutée, leurs intérêts sont par nature antagoniques.
 
Aux XVIème et XVIIème siècles, les accumulations étatique et bourgeoise trouvent leur source dans le surtravail paysan et le pillage des trésors trouvés en Amérique. Au XVIIIème siècle, l’exploitation des colonies et la traite des esclaves dégagent une énorme masse de plus-value. Malgré l’augmentation du temps de travail et la baisse des salaires, la manufacture exerce une attraction grandissante.
 
L’affirmation de la bourgeoisie et le bouillonnement idéologique de la période des lumières[5] préparent le renversement de l’Ancien Régime et l’avènement de la logique spécifique du capitalisme.
 
Savoir – appliquer - produire
 
L’homme est doté d’une énergie musculaire grâce à laquelle il peut entamer la nature pour satisfaire ses besoins. En conséquence, il est confronté à un défi double : économiser cette énergie et assouvir des besoins inaccessibles. Une force extérieure doit donc être substituée à son effort.
 
De cette nécessité découle la logique motrice du capitalisme. La production de biens immatériels[6] permet la production de biens indirects[7], lesquels permettent la production de biens de jouissance.
 
Ainsi, le progrès scientifique est l’enzyme de la croissance capitaliste. La machine à vapeur, les machines de tissage et la production de fonte à partir de coke furent les ferments de la première révolution industrielle[8]. L’électricité, le moteur à explosion et la chimie pétrolière formèrent le socle de la deuxième révolution industrielle[9]. Enfin, l’invention du microprocesseur déclencha la troisième révolution industrielle[10]. Les gains de productivité dépendant du progrès technologique, l’évolution de la connaissance scientifique et l’accumulation capitaliste sont intimement liées.
 
La recherche et le développement provoquent un incessant renouvellement des produits et des procédés pour un même usage. Le charbon, le pétrole, puis le nucléaire. Le manganèse, l’aluminium, puis le chrome et les matières plastiques. La fabrication artisanale, la machine à vapeur, puis les machines électroniques. Les bateaux, les chemins de fer, l’automobile puis l’avion.
 
La consommation et les modes de vie se modifient au fil de ces améliorations. Les besoins fondamentaux satisfaits (nourriture, vêtements, logement), les ménages s’équipent en biens durables (voitures, électroménager, audiovisuel), puis augmentent leur dépenses de services (santé, éducation, transports).
 
Cependant, ce mouvement n’est ni uniforme, ni général. L’accumulation capitaliste produit toujours son lot d’exclus – et c’est toujours la majorité. 
 
« Le secret d’augmenter les richesses d’un peuple n’est que celui d’augmenter le nombre de ses malheureux. »[11]
 
La dynamique interne du capitalisme produit une inégalité évidente et multiple en raison de la nature du profit. Celui-ci est un revenu exceptionnel potentiellement illimité sans commune mesure avec la contrepartie d’un travail individuel. La captation et l’affectation du profit sont le pouvoir du petit nombre des détenteurs du capital.
 
Le salariat est l’ensemble des exclus du capital. La modernisation de l’agriculture et le système des enclosures[12] ont drainé vers les usines une main d’œuvre abondante, totalement désarmée et peu coûteuse. La mécanisation de l’industrie a étendu le mode de production capitaliste et constitué les premiers noyaux de classes ouvrières.
 
Les conditions de vie et de travail sont devenues rapidement très difficiles. Elles sont décrites par un médecin de Nantes en 1825 :
 
« Vivre, pour lui, c’est de ne pas mourir. Au-delà du morceau de pain qui doit nourrir lui et sa famille, au-delà de la bouteille de vin qui doit lui ôter un instant la conscience de ses douleurs, il ne prétend à rien, il n’espère rien (…). Le prolétaire rentre dans sa misérable chambre où le vent siffle à travers les fentes ; et après avoir sué au travail après une journée de quatorze heures, il ne changeait pas de linge en rentrant parce qu’il n’en avait pas. »
 
Les premières masses ouvrières sont très durement exploitées dans les industries du textile, de la métallurgie et des charbonnages. Les adultes travaillent 14 heures par jour et ne disposent que d’un seul jour de repos par semaine. Leurs enfants sont parqués dans des Workhouses[13] jusqu’à 18 heures par jour dès l’âge de 6 ans. Les cadences et la pénibilité physique et nerveuse consument à petit feu. En outre, l’insécurité est totale – le chômage provoque mécaniquement la famine – et la loi d’airain préconise le plafonnement des salaires au minimum vital nécessaire à la reproduction de la force musculaire.
 
La contestation est tuée dans l’œuf par les lois et le code civil. Les rares actions sont réprimées par les polices, les milices ou l’armée. L’ouvrier craint de mordre la main qui le nourrit si mal. Néanmoins, il commence de prendre conscience de sa situation. L’irrésistible montée du capitalisme industriel et ses ravages couvent l’irrésistible nécessité d’une alternative.
 
« Les déclamations du riche contre la servitude ressemblent aux cris que jette un oiseau de proie en déchirant la colombe qu’il a liée de ses serres. »[14]
 
L’aile marchande de la bourgeoisie n’a qu’un mot à la bouche : liberté. Sa doctrine libérale défend la propriété privée, la libre initiative et le libre jeu d’un marché magique. Face à cette entreprise de justification a posteriori, le socialisme dénonce l’exploitation du travail et la logique sociale sous-jacente. Il propose une organisation adéquate de la société à partir de la propriété collective.
 
Dans ce combat idéologique, libéralisme et socialisme s’accusent mutuellement de fantaisie et se targuent de scientificité. Quand Walras[15] et Pareto[16] tentent de noyer le poisson en introduisant des formules mathématiques en économie, Marx s’échine à donner naissance à un socialisme hypothétiquement scientifique. D’un côté comme de l’autre, on produit de prétendues lois pour disculper ou condamner le système en place.
 
Malheureusement, le capitalisme n’a que faire de ces soins qui confinent à la masturbation intellectuelle. Le libéralisme est allègrement transgressé et le socialisme temporairement démenti. Seule la logique aveugle et obstinée d’accumulation anime la réalité capitaliste.
 
Seules les actions de terrain agissent sur le rapport de force capital/travail. Elles ont obtenu la baisse du temps de travail, l’interdiction du travail des enfants, les congés payés, l’amélioration de l’hygiène et de la sécurité, la limitation du droit de licencier. La légalisation des syndicats et le droit de grève sont le ciment du compromis capitaliste moderne.
 
« L’argent nivelle toutes les inégalités. »[17]
 
Avec la mondialisation, le capitalisme atteint son faîte. Il s’impose à l’échelle mondiale comme système de production et de transformation sociale et les rapports d’argent se généralisent. Les économies auparavant nationales sont désormais interdépendantes, au bénéfice des pays riches industrialisés (Amérique du Nord, Europe occidentale, Japon) et au détriment des pays du tiers monde. Le capitalisme s’affranchit des frontières et accède à la supranationalité.
 
Les firmes multinationales sont la manifestation de son triomphe : elles contrôlent la majorité de la production marchande, des moyens financiers, de la recherche scientifique et accaparent l’essentiel des richesses. La main du marché étend son emprise à l’ensemble des champs de la société (santé, information etc.) et fomente le recul de la gratuité. Le prestige social est désormais réduit au pouvoir d’achat.
 
Dans un même temps, les idéologues capitalistes sèment le dogme de la croissance dans un monde par essence limité. A mesure que transparaissent le gaspillage et la rareté, seuls la bêtise et les tours de taille semblent pouvoir croître indéfiniment. A mesure que s’entassent les superfluités, l’évanescence des valeurs et des idéaux s’accélère. La société de consommation postindustrielle sclérose les esprits et les cœurs.
 
 
 
Aujourd’hui plus que jamais émerge la chimère d’une troisième voie, ou le retour du politique tétraplégique. Ne nous y trompons pas. Le devenir social est aux mains de décideurs économiques repus, pansus, à la vision bornée et myope et à l’éthique d’une hyène.
 
« Ainsi le mouton, sur le flanc, dans le pré, agonise et broute encore. »[18]
 
 
 
Romain LEFFERT
 


[1] Werner Sombart (1863-1941) est un économiste et sociologue allemand.
[2] XVème et XVIème siècles.
[3] Fixation d’un prix juste et prohibition du prêt à intérêt.
[4] Elles sont nées au XVIème siècle de la volonté du pouvoir royal de contrôler les populations pauvres.
[5] Les Lumières sont un mouvement de renouveau philosophique du XVIIIème siècle.
[6] Savoir, connaissance.
[7] Moyens de production.
[8] Milieu XVIIIème siècle.
[9] Milieu XIXème siècle.
[10] Années 1970.
[11] Simon-Nicolas-Henri Linguet (1736-1794) est un avocat et publiciste français.
[12] Les enclosures sont la conversion par les propriétaires fonciers de champs cultivés en pâturages pour des troupeaux de moutons – afin de produire de la laine.
[13] Foyers de travail.
[14] Cf. [11].
[15] Léon Walras (1834-1910) est un économiste français.
[16] Vilfredo Pareto (1848-1923) est un sociologue et économiste italien.
[17] L’adolescent, Dostoïevski.
[18] Voyage au bout de la nuit, Céline.
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    Par Paul Muad Dib (xxx.xxx.xxx.2) 1er novembre 2009 12:19

    c’est un mot piège, les mots sont des mots de propagandistes, qui sont ceux qui passent leur vie a voler le travail et les connaissances collectives, et qui de plus, n’assumant absolument pas cet état de fait a leurs propres yeux , essayent en plus de passer pour un genre de philanthrope qui serait concerné par la bonne marche de cette planète...alors que le seul mot valable pour leur état d’esprit est : PROFIT...point barre
    profit= compétition= tricheries=collusions= guerres= tortures= propagande= famines= société pyramidale= vol du collectif = vie de merde..etc....
    imaginez l’homme qui a découvert le feu, si c’était un capitaliste qu’aurait il fait ? il aurait garder cela pour lui...et on en serait toujours a ce stade...cet état d’esprit est nuisible et criminel, va a l’encontre de la science ,des techniques simples et peu coûteuses, d’une vie collective saine sur les besoins vitaux, pour le reste a chacun selon son caractère....
    c’est simple cet état d’esprit est a éliminer.....car criminel...

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    Par jaja (xxx.xxx.xxx.132) 31 octobre 2009 19:28
    jaja

    "Le devenir social est aux mains de décideurs économiques repus, pansus, à la vision bornée et myope et à l’éthique d’une hyène."...

    C’est une prédiction bien pessimiste qui, comme toute prédiction, risque fort d’être démentie à l’avenir.

    La "mondialisation" est un concept que je n’aime pas. Ce qu’on appelle mondialisation masque la domination économique et militaire des USA sur cette planète, sans qui la "petite main invisible" du marché ne peut plus exister. Qu’on pense simplement au pétrole, vendu sous la menace à bas prix et sur lequel notre gouvernement impose 80% de taxes !.Qu’un peuple se soulève ou rechigne à se plier au diktat et aussitôt les F16 sont en action...

    Affaiblir l’impérialisme Américain, des peuples s’en occupent déja. C’est une bonne chose. Quand à nos" repus à l’éthique d’une hyène" quand ils auront trop chanté et dansé et que leur parasitisme sera devenu insupportable pour tous ils finiront comme finissent, tôt ou tard, tous les exploiteurs de cette terre...

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    Par J. GRAU (xxx.xxx.xxx.56) 1er novembre 2009 22:59

    C’est amusant, l’argument des défenseurs du capitalisme, c’est presque toujours : "On voit où nous a menés le communisme". C’est comme si, par horreur de la peste, on devait choisir le choléra. On oublie souvent que les régimes dits communistes ont des ressemblances avec le capitalisme. Dans les deux cas, la plupart des travailleurs ne sont pas propriétaires du fruit de leur travail ni des moyens de production. Jadis, une blague circulait : "Le capitalisme, c’est l’exploitation de l’homme par l’homme. Le communisme, c’est exactement l’inverse."

    Par ailleurs, il faudrait se demander : "Où nous mène le capitalisme ?". Mise à part l’exploitation la plus éhontée des hommes, on pourrait citer l’épuisement des ressources naturelles, une pollution mortifère, et des crises économiques dont sommes loin d’être sortis ? Il me semble qu’il serait temps qu’on se demande comment sortir d’un système qui s’est révélé une impasse, sans pour autant revenir aux charmes douteux du marxisme-léninisme.

    J’attends vos propositions, tovarichs !

  • vote :
    Par Paul Muad Dib (xxx.xxx.xxx.2) 2 novembre 2009 09:21

    Salut , mon propos est une allégorie, .....toute personne névrosée par le profit , c’est plus compliqué mais je dois faire simple, toute personne névrosée par le profit donc, est un grain de sable dans l’organisation d’une bonne société, quand a l ’or du klondike, c’est typique de ces névrosés, ...gloire, richesse, fortune,....l’illusion de ce qui brille ,
    les pies ces oiseaux blancs et noir attirés par les objets brillants, ce que j’ai pu vérifier d’ailleurs, les pies donc ont ceci en commun avec les humains, les humains ayant alors autant de clairvoyance qu’un oiseau ,ce qui est a peu prés le cas, mais les pies ne s’assassinent pas pour une bout de verre qui brille, les humains si !

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