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Régulation financière et opacité bancaire : la politique de l’autruche

Qu’on se le dise les Etats européens sont bien décidés à renforcer la régulation du système bancaire en imposant aux banques toute une série de nouvelles contraintes : provisions dynamiques "through the cycle", renforcement des exigences en fonds propres de type tier 1 ou "super tier 1" (qu’on appelle aussi TCE pour "tangible common equity"), encadrement plus strict des activités de marché, etc. C’est tout le sens des mesures avalisées le lundi 6 juillet au sommet de l’Eurogroupe.

En tout cas, telle est la tonalité du message qu’on veut faire passer auprès de l’opinion publique. Celui d’un volontarisme politique à tout crin qui veut remettre dans leur bouteille les mauvais génies de la finance. Tout ira alors pour le mieux dans le meilleur des monde, et la crise financière ne sera plus qu’un mauvais souvenir, qu’on racontera aux enfants le soir au coin du feu, sur le mode I was there. Je l’ai vécue.

Pourtant la réalité est tout autre. En creusant un peu plus en détail, on s’aperçoit que les concessions qui ont été accordées par les gouvernements européens aux banques depuis le début de la crise financière sont incomensurablement plus importantes ques les contraintes marginales entraînées par ce semblant de re-régulation.

Les banques ont obtenu des gouvernements de relaxer les contraintes comptables qui pesaient sur leurs portefeuilles d’actifs toxiques. Par un tour de passe-passe comptable, une bonne partie de ces actifs a ainsi été revalorisée à leur coût historique, à charge pour les banques de lisser dans le temps les pertes considérables enregistrées en valeur de marché sur ces actifs. Dans le même ordre d’idées, les gouvernements européens ont demandé à l’IASB, l’organisme qui gére les normes IFRS appliquées dans l’Union, de revoir sa copie sur la "fair value", suivant en cela son homologue américain, le FASB. L’IASB est en train de s’exécuter, contraint et forcé, et devrait édicter une nouvelle norme cet automne, qui authorisera les banques à utiliser de manière plus extensive des hypothèses internes pour évaluer leurs titres financiers. Plus besoin de faire référence à des indices de marché, on abandonne le mark-to-market en cas de gros stress, au profit du mark-to-model, prélude à toutes les dérives.

Quant au provisionnement dynamique, il a certes des avantages, dans le mesure où il peut exercer une force de rappel - dont il faudra tester l’efficacité réelle - pour contraindre les banques à limiter leurs risques en période haute du cycle économique. Mais il aura surtout pour effet de déconnecter complètement les résultats bancaires des risques réellement encourus, puisqu’il aboutira à un lissage des résultats sur plusieurs années. En espagne, où ce provisionnement a été mis en place à la suite des crises latino-américaines (Mexique, Brésil, Argentine) dans lesquelles les banques ibériques avaient laissé quelques plumes, les provisions n’ont pas empêché la bulle immobilière. Elles en ont juste transféré les risques dans des véhicules de financement spécialisés, moins sujets à ces contraintes.

A moins d’inclure des garde-fous et d’instaurer un "level playing field" suffisamment clair entre grandes et petites banques, l’effet indirect de tous ces changements sera une opacité accrue du système bancaire, et une prime aux grands établissements qualifiés de "too big too fail". En dehors d’un cercle d’initiés, personne ne saura ce qui se passe vraiment dans les comités de direction dirigés par messieurs Baudoin Prot, Frédéric Oudéa, et consors. Ces mesures vont remettre au goût du jour les relations incestueuses entre régulateurs et régulés, avec la complicité passive des gouvernements. Tout se passera dans des salons feutrés entre des gens qui se connaissent et s’apprécient, ayant souvent fait leurs classes dans les mêmes écoles. C’est tout le contraire de la philosophie des normes IFRS, destinées à assurer une plus grande transparence des comptes financiers des entreprises, y compris des banques. C’est également une remise en cause implicite du Pilier III - dit "discipline des marchés - de Bâle II, dont l’objet était d’inciter les banques à une présentation détaillée de leurs risques. Or, si les marchés boursiers peuvent se tromper, ils exercent généralement un pouvoir bénéfique sur les entreprises à long terme, en sanctionnant les erreurs de gestion de leurs dirigeants. En limitant l’information fournie aux marchés, on limite leur pouvoir de sanction, et on compromet l’efficacité globale du système économique. 

Qui sait réellement aujourd’hui ce que les banques ont dans leurs portefeuilles ? Même les gouvernements ont du mal à y voir clair. En empêchant le "grand déballage" par des artifices comptables que peu de gens comprennent, on renforce l’aléa moral et l’opacité du système. En vérité, les législateurs et les régulateurs sont en train de semer, sans s’en rendre compte, les germes des futures crises bancaires.

Au lieu de se focaliser sur des mesures techniques aux effets incertains, qui de surcroît annulent le bénéfice principal des normes prudentielles et comptables actuellement en vigueur - à savoir une plus grande transparence, même au prix d’une volatilité financière accrue -, les gouvernements feraient mieux de revoir l’architecture du système de régulation financière en Europe. Les mesurettes ne sont plus permises. Il est urgent de mettre en place cette supervision financière européenne que tous appellent de leur voeux mais dont personne au fond ne veut. C’est là qu’il faut une véritable volonté politique et un dépassement des égoïsmes nationaux. Mais déjà les intérêts particuliers et les lobbys divers s’agitent et freinent des quatre fers. Dans ce domaine comme dans d’autres, l’Europe continue de pratiquer la politique de l’autruche. Le réveil n’en sera que plus douloureux.




par Alexandre Kateb (son site) mercredi 8 juillet 2009 - 13 réactions
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  • Par finael (---.---.---.233) 8 juillet 2009 17:39
    finael

    Merci pour cette analyse.

    Mais je crains fort que ce soient les banques, ou plus exactement les organismes financiers géants qui dictent leur loi aux « politiques » qui, aujourd’hui, n’en sont plus que les marionnettes.

    Si l’on regarde en arrière jusqu’au milieu du XIXème siècle, on peut se rendre compte de l’inexorable montée en puissance de la finance, ainsi que, ce que l’on réalise moins, la « crise » est plutôt l’état normal du système, crise ponctuée de guerres, de catastrophes qui aident à rétablir de semblants d’équilibre, qui ne durent pas.

  • Par plancherDesVaches (---.---.---.235) 8 juillet 2009 19:29

    J’m’fous est avec un s. Mais on s’en fout.... :))

    Là où vous allez avoir une certaine déconvenue, est lorsque... et pis merde : on fait simple.

    Là, les financiers savent que ça va être la merde. Ils font ce qu’ils peuvent pour continuer leur merdier afin de tirer les derniers bénéfices avant le boxon général.
    Ils comptent sur les gouvernements pour nationaliser un maximum de pertes et comme ce sont leurs valets, ils vont le faire.
    Le souci est que les politiques (enculés de dirigeants féodés au pouvoir financier) vont avoir un putain de mal à nous expliquer ce merdier généralisé dont ils sont aussi responsables.
    En gros : ça va chier grave.
    Ai-je été suffisament clair afin que vous comprenniez la systémique confiance défaillantiste conjoncturelle... ???
    (ça, c’est du language d’enculé de financier, mais bon : c’est à la mode)

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