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Une auto, des totaux...

L'automobile s'est démocratisée. Elle ne cesse pourtant pas d'être onéreuse. Paradoxe ?

Les différents tableaux du dossier de Ouest-France Dimanchedu 17 avril éclairent le lecteur sur les évolutions de l'automobile, autrefois objet de convoitise rentré dans le rang de la banalité. On y apprend qu'en France, la part de marché des trois marques dites 'françaises' - le montage de pièces détachées fabriquées à l'étranger fait foi - est passée de 83 % (1980) à 62,5 % (2009). PSA décline plus nettement (- 13 points) que Renault (- 8 points). La consommation moyenne des moteurs baisse entre 1990 et 2009. Mais le volume total de carburant augmente sans cesse : 50 millions d'hectolitres consommés en 2009 contre 36 millions d'hectolitres en 1980.

Fort logiquement, les rubriques principales du dossier surlignent le rapport entre l'amélioration de la sécurité des véhicules et l'affaissement du nombre des accidents mortels sur la route depuis une trentaine d'années [voir 'Catastrophe routière, sécurité ferroviaire'] : 12.500 décès en 1980 pour un peu moins de 4.000 morts en 2010. Les propriétaires gardent leurs voitures plus longtemps, près de cinq ans en moyenne contre moins de quatre ans en 1985. Et pourtant, le nombre de voitures augmente. Ceux qui n'en possèdent qu'une restent quand même majoritaires. Les foyers 'à deux voitures' sont passés de 15 à 30,5 % ; ceux 'à trois voitures', de 2 à 5 % % (source Ouest-France / CCFA, Ademe, Sofres, Insee).

A l'échelle du pays, il y avait 18,4 millions d'automobiles en 1980. On en recense désormais 31 millions ; une pour deux habitants. Il y a beaucoup de voitures. Au Royaume-Uni, un pont autoroutier a cédé vendredi à la suite d'un violent incendie, la veille d'un week-end printanier, sur une des principales autoroutes londoniennes (M1). Un gigantesque embouteillage s'est formé et le gouvernement a ordonné une enquête (source). Y a-t-il trop de voitures ['Nantes, capitale du bouchon vert'] ? Celles-ci ne sont pas une option pour les périurbains. Une partie de la population occidentale ne peut tout simplement pas s'en passer : 'Tous monarques !

Commentant le graphique central consacré au 'kilométrage parcouru par an et par voiture', Guillaume Bouniol et son expert automobile vont toutefois un peu vite en besogne. « Jusqu'au milieu des années 90, par exemple, les Français roulaient de plus en plus, puis la courbe s'est inversée. 'Les voyages ont changé : on part sur de moins longues distances et moins longtemps', explique François Roudier, porte-parole des constructeurs français. » En trente ans, la définition même des vacances a évolué, grâce à la concurrence du train et de l'avion. S'il ne peut être exclu, l'argument des vacances 'raisonnables' ne suffit pas.

La courbe en cloche du graphique reflète autre chose : en 1980, 12.200 km parcourus par an et par voiture ; en 1985, 12.300 ; en 1990, 13.000 ; en 1995, 14.000 ; en 2000, 13.600 ; en 2005, 12.600 et en 2009, 11.800. Les Français roulent toujours plus, même si le kilométrage se répartit entre des voitures toujours plus nombreuses. Les volumes de carburants consommés infirment à eux seuls l'argument d'une déconnection entre les Français et la voiture.

La conclusion du journaliste d'Ouest-France conforte surtout les a priori des lecteurs, concernant le renchérissement du coût de la voiture : 'le troisième budget des ménages toujours plus élevé'. Dans les faits, la part prise par une voiture a au contraire reculé. Une Renault 5 coûtait, en 1972, 9.740 francs : l’équivalent de 2265 heures de travail payées au SMIC horaire (4,72 francs au 1er juillet 1972). Son prix passe en 1980 à 25.600 francs (14 francs au 1er juillet 1980) : l’équivalent de 1829 heures de travail. Elle est remplacée par un véhicule équivalent, la Twingo. Le prix de départ de cette dernière – en 1993 (Smic horaire à 34,83 francs) – s’élève à 54.000 francs, pour aboutir en 2002 à 8.750 euros : respectivement 1550 et 1280 heures de travail payées au Smic ; entre ces deux dates, le Smic horaire est passé de 34,83 francs à 6,83 euros. ['Une poignée de noix fraîches'] En 2011, Renault présente sa Twingo à moins de 9.000 euros, même si de nombreux modèles sont vendus au-dessus du fait d'une 'montée en gamme' camouflée par le maintien du nom. Ce premier prix représente moins de 1.000 heures payées au Smic (9 euros). Il en va de même pour le prix du carburant (source).

Cette réalité s'efface évidemment pour tous ceux qui achètent un deuxième, voire un troisième véhicule. Le coût d'usage de la voiture s'est de surcroît nettement alourdi. Guillaume Bouniol fait à juste titre une allusion aux péages autoroutiers. Les sociétés gestionnaires ont augmenté leurs tarifs le 1er février 2011 (+ 2,24 % en moyenne) ; en 2007, la privatisation des autoroutes par le gouvernement Villepin fait penser au rétablissement de l'octroi. Les péages constituaient une ressource sûre pour l'Etat. L'automobiliste paie de plus en plus cher son stationnement en ville. Il fait en outre les frais de la multiplication des embouteillages dans les grandes aires urbaines : directement parce qu'il brûle du carburant en roulant au pas (les volumes consommés en témoignent), indirectement par le temps perdu... Les dépenses 'automobiles' ne diminuent donc pas : au contraire. Cela ne remet pas en cause l'idée que le pouvoir d'achat progresse, mais simplement que sous ce nom, les postes de dépenses se sont multipliés. Qu'il est difficile de lutter contre une idée tenace... !

 Dans un long entretien donné à Rue 89, le sociologue Jean Viard (photo) montre à juste titre que cette question a été mal posée lors de la campagne présidentielle de 2007. Il déplore l'accroissement rapide des inégalités en France dans les trois dernières décennies : « En 1998, les 10-% les moins riches avaient un niveau de vie de 7.100 euros par an et par personne. En 2008, hors inflation, ce chiffre avait augmenté de 13,7-%, soit 970 euros de plus. Pour les 10-% les plus riches, ce même indicateur a progressé de 27,3-% : ça fait 11.530 euros en plus. Et les 0,01-% les plus riches, eux, ont gagné 360.000 euros de plus. » Plutôt que de rappeler que les Français consacrent une part de plus en plus réduite à la voiture et à la nourriture Jean Viard insiste sur les dépenses nouvelles devenues à ses yeux indispensables : « Le problème, c'est que nos modes de consommation nous coûtent de plus en plus cher. Il y a dix ans, on n'avait pas de téléphone portable, pas d'Internet, quasi pas d'abonnements à des bouquets de chaînes de télévision… L'évolution des modes de vie fait qu'on arrive moins bien à vivre au même standard – au sens où ces nouveaux produits sont maintenant entrés dans le standard. Le sentiment des gens n'est donc pas faux. » 

Lorsque le sociologue fustige la politique du logement en France, je n'ai rien à retrancher. « On parle de 'marché du logement' : si c'était un vrai marché, comme il y a une énorme demande, on construirait n'importe où. Heureusement, on régule ce marché, au nom de l'environnement, de la protection des paysages… On dit que c'est un marché, mais il n'arrête pas de produire de la norme, et la seule chose qui est libre c'est le prix, le loyer. Tout le reste est réglementé, et du coup, le prix n'a plus aucun sens : il n'est plus lié au coût de production du logement, ni à son coût d'entretien et de renouvellement. C'est un faux marché. Soit c'est libre, et alors on construit n'importe où, et les prix vont s'effondrer, soit c'est réglementé, et les loyers devraient l'être aussi. » ['C'est à prendre ou à Scellier'].

Le reste de l'entretien réserve de très bons passages, que je laisse au lecteur le soin d'apprécier par lui-même. En revanche, la conclusion me laisse assez froid... J'en extrais le passage qui fâche.

« De grandes crises surviennent quand les gens sont obligés d'acheter à crédit ce qui leur semble nécessaire-parce qu'ils n'ont pas de revenus suffisants pour se les payer. Dans les années 30 apparaissent des voitures, des fours, des frigos, des fers à repasser… Mais les salaires n'augmentent pas, et partout les gens se mettent à acheter à crédit, ce qui crée une situation financière ingérable. La crise financière actuelle, c'est la même chose. Les gens se sont mis à acheter des maisons, mais ils n'avaient pas d'argent pour se les payer. Leur modèle culturel, c'était la maison avec jardin. De nouveau, les salaires n'ont pas augmenté assez vite pour absorber les objets de-leurs désirs. Au fond, ce qui compte dans la vie d'un homme, c'est de pouvoir franchir la marche suivante. Le type qui a 1.500 euros, il ne rêve pas de passer à 25.000, il rêve de passer à 1.700 – pour lui, ce serait déjà bien. On est tous pareils : si on achète un Frigidaire, on a envie qu'il soit plus moderne que le précédent, plus écologique… On a besoin que sa vie soit un récit qui avance. On ne se raconte pas sa vie en se disant : 'Chic, je me rapproche du cimetière.' Bien sûr, on sait que c'est la réalité. »

Jean Viard regrette visiblement les Trente Glorieuses en taisant sur quelles bases elles ont reposé : les destructions et les morts de la Seconde guerre mondiale, l'atonie de la natalité et le vieillissement précoce de la population. L'Europe a connu une prospérité remarquable, à replacer toutefois dans une tendance de long terme. Sur les effets de la mondialisation, il oublie également d'en préciser les limites géo-économiques. Or si les travailleurs chinois ont fait baisser le prix de nombreux biens d'équipement et de consommation, tout indique un retournement inévitable : 'L'atelier du monde n'a pas d'annexes'. 

Le sociologue ajoute une réflexion sur le risque de révolution. Celle-ci arriverait à partir du moment où s'évanouirait l'utopie d'un pouvoir d'achat en expansion permanente. Il refuse habilement de tomber dans un idéal révolutionnaire pur de toute violence, même s'il finit par s'embrouiller : « Avec la montée des extrêmes droites, le terrorisme, chaque société se réinvente d'autres risques. Je ne plaide pas du tout pour le retour du risque révolutionnaire. Je pense que les révolutions sont toujours des échecs. Je ne dis pas qu'elles ne sont pas légitimes, attention. Les gens ont envie de vivre confortablement. Si ça devient impossible, ils attendent un peu puis ils cassent tout : on l'a vu récemment dans le monde arabe. » Jean Viard ne me convainc pas complètement, mais sa dernière formule me plait. Le 'risque révolutionnaire' existe. Il ne résulte pas à mon sens de la baisse du pouvoir d'achat, mais de l'augmentation des dépenses contraintes. Celles-ci ne s'évanouiront pas grâce à des discours démagogiques

La voiture illustre parfaitement cette incompréhension collective. En théorie, elle s'est banalisée, mais tout concourt à la rendre coûteuse : 'une auto, des totaux'...

Incrustation : la révolution en voiture... En Libye.


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1 réactions à cet article    


  • easy easy 20 avril 2011 11:36

    J’aime bien les réflexions qui considèrent les cas de masses pour expliquer les effets de masse et les cas de pointe pour illustrer nos excès individuels.

    Le Mur qui se dresse devant nous est provoqué par les effets de masse. Les excès des quelques très riches ou très consommateurs ne peuvent servir qu’à illustrer ce qu’est la mentalité de l’homme croissiste, mais ne peut pas expliquer ce mur. Liliane et Françoise Bettancourt représentent des caricatures du roi que nous cherchons presque tous à être, mais c’est la somme des bidochonrois qui fait le mur. 

    Il suffit que deux milliards de bidochonrois menés ou excités ou aiguilonnés par 10 000 Tapie-Gates s’agitent pour posséder le Pack de base pour que se forme le mur.
    Le Pack de base comprend 20 ans d’enseignement croissiste, une voiture, un téléphone, un logement équipé, un PC connecté et un droit d’accès dans le ressuscitoir de l’Assistance Publique.

    Ce seul Pack de base, multiplié par 2 000 000 000 forme déjà un Mur alors que nous sommes 7 000 000 000.



    Nous avons sous les yeux une guerre à fondamentaux très classiques où une masse de gens se révolte contre un tyran. Et très visiblement, les révoltés mènent leur combat avec certes quelques armes mais surtout avec un Pack dans lequel émergent nettement l’hôpital, le téléphone, le PC internet et la voiture.
    Or, le Vietcong qui s’était révolté contre l’occupant français en 1950, avait lui aussi un Pack de base : Un bol, une paire de baguettes, un lance-pierre, un roseau (pour respirer planqué sous l’eau) et un vélo. (Absence totale d’hôpital).

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