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Vous avez dit protectionnisme ?


Parlement européen, Bruxelles, Copyright chocolat.tv

De la même manière que la culture est écartée de la campagne présidentielle, l’écologie passée rapidement à la trappe, l’économie brille par sa présence... sage et discrète. Victime de ce même syndrome d’abattement de la classe politique, mélange de mea culpa et d’impuissance, consciente qu’elle est de ne pas avoir fait quand il le fallait mais réticente à faire maintenant qu’il est un peu tard, prouvant que "le plus dur ce n’est pas la chute mais l’atterrissage" ?

Disons d’une autre manière que les questions économiques avec un grand E souffre d’un traitement opportun de façade chez les plus sérieux et que, quand les problèmes de fond ont le mérite d’être soulevés par les candidats des extrêmes, c’est au vitriol qu’ils sont traités.

Or, l’économie française est en difficulté et le moral au plus bas : baisse du pouvoir d’achat, taux de chômage élevé, déficit du commerce extérieur, fuite des cerveaux, délocalisations massives, faible attractivité des investissements étrangers, asphyxie administrative et fiscale des petites entreprises, dette publique galopante...

La situation est très sérieuse et, face à cela, que nous proposent les postulants à la fonction suprême ?

Eh bien dans un premier temps, de jolis discours, il faut le reconnaître, considérablement assouplis de part et d’autre, avec du côté des plus libéraux, quelques velléités de replacer l’Homme au centre de la machine économique - comme c’est le cas de François Bayrou avec un projet de "social-économie" visant à faire de l’intelligence (éducation, recherche, technologie, innovation) le moteur privilégié d’un système capitaliste malade de sa finance et du non-respect du capital humain, une "valeur travail" que Nicolas Sarkozy prétend aussi remettre à l’honneur - et à l’inverse chez les socialistes, la rupture de Ségolène Royal avec la doctrine qui souhaite redonner toutes ses lettres de noblesse à l’entreprise et l’esprit d’entreprendre.

Corollaire de ce qui ressemble de plus en plus à un consensus, urgence oblige, tout le monde y va de son "small business act", comprenez de son programme de soutien aux petites et moyennes entreprises françaises, bien aux couleurs de chacun certes, mais de soutien quand même.

Tout cela est parfait... si ce n’est qu’aucun discours économique, et la crise du groupe EADS-Aibus qui s’invite dans la campagne le prouve, ne saurait être aujourd’hui déconnecté de l’espace de référence optimum qui est celui de l’Europe. Seulement voilà, sur l’Union européenne, le commerce international et le phénomène de la mondialisation, les candidats sont déjà nettement moins bavards et ambitieux. Pourtant, les effets destructeurs de la mondialisation sur nos économies européennes sont tels qu’on se demande comment l’aveuglement dogmatique de la plupart des politiques et économistes libéraux est encore possible.

Car, sauf à confondre libéralisme et libre-échangisme, et ignorer que la théorie des avantages comparatifs de Ricardo censée conduire à la spécialisation des nations sur leurs points forts est battue en brèche par la globalisation et la polyvalence d’une main-d’oeuvre chinoise surabondante et sous-payée, peut-on encore croire aujourd’hui qu’une batterie de prescriptions franco-françaises, aussi puissante et incitative soit-elle, pourrait suffire à relancer la croissance domestique, sans jamais oser remettre en cause le sacro-saint principe de libre-échange qui prévaut entre l’Union européenne et le reste du monde ? Et je dis bien entre l’UE et le RDM, il ne s’agit évidemment pas de remettre en cause les accords de libre-échange intra-européen comme préconisé par Jean-Marie Le Pen dont l’idée d’un protectionnisme national appliqué à un pays comme la France qui n’est plus à l’échelle des processus économiques est absurde.

Bref, va-t-on continuer encore longtemps à parier en Europe sur une adaptation possible de nos 27 économies nationales à la mondialisation sans en passer par l’instauration d’un grand marché européen contingenté de l’extérieur et capable ainsi de résister à la déferlante chinoise et indienne et demain peut-être brésilienne ?

Emmanuel Todd - Copyright Télérama

N’est-il pas temps, comme le suggérait le sociologue et historien Emmanuel Todd en début de campagne, de rouvrir le débat du protectionnisme (et le gros mot est lâché) et de réfléchir, de concert avec nos amis allemands notamment (ce qui n’est pas sans passer par des affrontements et d’âpres négociations), sur des formes possibles de "néoprotectionnisme raisonnable", de façon à protéger notre industrie, notre économie et notre capital humain au niveau européen, à la manière ni plus ni moins de ce qui a pu se faire aux Etats-Unis par exemple, l’Europe étant faut-il le rappeler le continent le plus libre-échangiste de la planète ?

Je ne sais si les candidats ont entendu et compris l’appel de Todd, c’est bien possible, mais effectivement depuis quelques jours, le sursaut tant attendu a eu lieu. Les déclarations fusent... et non sans surprise, le plus audacieux d’entre tous n’étant pas forcément celui que le grand public aurait imaginé.

Pour l’heure, ce n’est pas François Bayrou qui se dit très prudent vis-à-vis de la contestation des accords de libre-échange, limitant ses propositions au développement et à la défense de par le monde des normes sociales et écologiques européennes.

Idem pour Ségolène Royal qui préfère imposer des normes plutôt que des mesures tarifaires et des quotas d’importation, assortissant tout au plus son programme de dispositions anti-OPA du type Mittal sur Arcelor. Jean-Pierre Chevènement ne lui aurait-il pas encore fait part de tout le bien qu’il pense des thèses d’Emmanuel Todd et de son ami Hakim El Karoui, ou encore de cet autre économiste libéral, ancien expert auprès du MEDEF, Jean-Luc Gréau, dans la droite ligne de Maurice Allais qui n’est rien de moins que notre dernier et unique prix Nobel d’économie (1988) ?

Eh bien non, c’est à Nicolas Sarkozy que revient incontestablement la palme du "mérite" en ce début de campagne, lequel affirme que "protection n’est pas un gros mot"..., ce qui n’est visiblement pas le cas de "protectionnisme", jamais prononcé ou du bout des lèvres, un terme auquel il préfère substituer l’expression de "préférence communautaire", fidèle en cela à ses déclarations faisant suite au rejet par les Français du traité de Constitution européenne, un soir de 29 mai 2005.

On trouvera ainsi plusieurs discours où il prône "une Europe qui protège ses intérêts et ses peuples dans la mondialisation", en proposant d’instaurer une taxe au plan européen pour parer à l’afflux de produits bon marché fabriqués grâce à de faibles coûts de main-d’oeuvre et à des normes environnementales "défaillantes", doublée d’un dispositif anti-OPA en provenance de pays extra-communautaires prévoyant notamment la possibilité pour l’Union européenne de détenir une participation au capital.

Mais vous l’aurez compris, s’il y a du mieux, la révolution intellectuelle et pragmatique reste à faire.

Alors, qui aura le premier le courage de défier le tabou, de se saisir du problème européen dans son entier pour porter bravement cette idée de néoprotectionnisme européen modéré jusqu’à Bruxelles et, ce faisant, de dire enfin tout haut ce que l’opinion publique (à savoir sept Français sur dix selon un récent sondage pour l’Expansion) pense tout bas ?

Personnellement, j’aurais aimé et j’aime encore espérer que François Bayrou, l’homme de toutes les réformes systémiques, tel qu’il se présente en tout cas aujourd’hui, se risque à étendre son terrain de réflexion et d’action à l’Union européenne et au commerce international, d’autant que si l’on en croit Emmanuel Todd, interviewé par Télérama la semaine dernière, celui parmi les candidats majeurs qui serait le premier à présenter un "projet protectionniste européen bien ficelé" aurait toutes les chances "de casser la baraque". Je vous l’accorde, c’est une conclusion très personnelle...

Webographie :

Todd Emmanuel, Intervention à la Conférence sur l’emploi et les revenus, 14 décembre 2006.

Todd Emmanuel, Entretien accordé à Télérama, 3 mars 2007.

Todd Emmanuel, "Je suis pour un protectionnisme européen", restranscription de la discussion avec les internautes, Télérama, Tchat du 5 mars 2007.

Pour ou contre un protectionnisme européen, dossier de l’Expansion, 5 février 2007.

Bonnaud Octave, Délocalisations et protectionnisme européen : un enjeu pour 2007 ?, lundi 9 octobre 2006.

El Karoui Hakim, Pour un protectionnisme européen, Le Monde, édition du 13 décembre 2006.

Blogs qui valent le détour :

Pourquoi le monde a (encore) besoin des français
, Hakim El Karoui.

Pour le Protectionnisme européen, Blog collectif.

Le blog de Jean-Pierre Chévènement.

Horizons, le blog de Malakine.

par Mimie in Vivo (son site) lundi 12 mars 2007 - 21 réactions
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  • Par (xxx.xxx.xxx.32) 12 mars 2007 13:13

    L’Inde mais surtout la Chine ont su etre opportuniste face à une pseudo "elite" aveuglée par une ideologie du libre echangisme.

    Cette politique economique aurait pu etre payante si ces 2 pays avaient eu la betise de jouer le jeu.

    Au lieu de ca, elles imposent des regles qui vont a l’encontre de ce systeme et ne font pourtant face qu’a une faible opposition, donc pourquoi se priver.

    L’occident a financé le redressement de l’Asie à pur perte.

    Il serait temps d’arreter les frais et de defendre les interets des peuples europeens et vite.

    Mais le protectionnisme a mauvaise reputation car c un argument de campagne du FN. Du coup il est rejeté en bloc etant assimilé à un repli sur soit, destructeur a terme.

    Les reactions de haines vis a vis de Golnish evoquant cette possibilite (certe a l’echelle nationale mais souhaitant que les autres pays auropeens fassent de meme vis a vis de ces nouveaux geants mondiaux) sur le plateau de France Europe Express de la part de tous les representants de partis, de Ockrent et de l’imbecile du village à savoir Jean-Michel Blier, sont pour le moins edifiantes et inquietantes.

    Pauvre de nous.

  • Par Johan (xxx.xxx.xxx.11) 12 mars 2007 16:39
    Johan

    Bravo, article complet.

    Allez, pour insister sur un point FONDAMENTAL : on ne peut pas faire de protectionnisme, ni national, ni européen pour une raison simple : l’abandon de la clause de préférence communautaire lors du traité de Maastricht.

    Pourtant, l’OMC reconnait les Zones économiques régionales, donc nous serions toujours en règle si nous l’avions conservé.

    Pourquoi ne pas en parler ? Parce qu’il faudrait parler de l’influence de l’Angleterre dans ce choix ? Parce que nous avaons été incapable d’obtenir ce retour lors de la négociation du TCE ? Parce que tout l’intérêt est aux grandes entreprises occidentales, qui achètent là bas et vendent ici ? Parce que ce serait mettre en lumière l’incompétence absolue de nos dirigeants ?

    Pb : pour l’instant c’est Chevènement qui l’utilisait comme fer de lance de son programme, intégralement repris par Royal. Maintenant, Sarko (avec à mon avis une grande hypocrisie, mais bon...). Et Royal qui mène sa barque avec une telle incompétence !

    Liens :

    http://www.agoravox.fr/article.php3...

    http://agir-et-reagir.blogspot.com/...

  • Par Mimie in Vivo (xxx.xxx.xxx.61) 12 mars 2007 19:00
    Mimie in Vivo

    Très juste Johan. Tout le point de crise est là : en revenir à la préférence communautaire n’est pas impossible , cela exige toutefois une volonté hors du commun dont celle d’en passer par des rounds de négociation à couteaux tirés avec nos amis allemands en premier lieu. Et pour le moment, et après quelques recherches dans les discours de nos trois grands candidats, force est de constater que Sarkozy (grâce à sa plume Henri Guaino ?) est le seul à avoir préconisé un retour à la préférence communautaire à la lumière d’une analyse objectivement très fine du NON des français au TCE, et cela depuis 18 mois au moins.

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