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Accueil du site > Actualités > Environnement > Crue de la Seine, une catastrophe annoncée ?

Crue de la Seine, une catastrophe annoncée ?

Il y a cent ans, la Seine débordait, créant dans Paris un sinistre qui, s’il ne causa qu’un seul mort (intra muros), coûtera cher à la collectivité (l’équivalent d’un milliard d’euros).
 
La crue de 1910, pour conséquente qu’elle fut, n’est pourtant pas la seule dans l’histoire du fleuve, ni la dernière. Mais sa médiatisation fut, elle, une première. Elle surprit les hommes qui s’imaginaient sans doute qu’à l’ère de la modernité naissante, la nature, vieux souvenir antédiluvien, était définitivement domptée.
 
Un siècle après, les indéniables moyens mis en œuvre pour contenir ses débordements s’avèreront-ils suffisants ? Plusieurs expositions et livres nous remémorent l’impact de cette crue sur l’environnement et sur la population parisienne.
 
Dans l’un d’eux, Le jour où l’eau reviendra, Pascal Popelin, que nous interviewons ci-dessous, se demande si une nouvelle grande crue de la Seine annonce fatalement une catastrophe pour la capitale.

Le 28 janvier 1910,
le niveau de la Seine atteint 8,50 mètres. Le record de 1658 (8,81 mètres) n’est pas battu, mais tout de même, cette crue est historique. Elle résulte d’un été 1909 très pluvieux et d’un « hiver marqué par des précipitations de pluie et de neige importantes, qui saturent d’eau les terres et causent une forte montée de la Seine.
 
De nouvelles pluies torrentielles qui frappent toute l’Europe à partir de du 18 janvier 1910 déclenchent des crues du fleuve et de ses affluents, touchant la région parisienne puis la capitale » (exposition Paris inondé 1910

Tout ceci était prévisible. L’ingénieur Eugène Belgrand écrit en 1873 que « Paris est donc sous la menace incessante d’une inondation, pareille à celles des 17ème et 18ème siècles ; le danger est peu imminent, sans doute ; le souvenir des derniers désastres est même si éloigné de nous, que ceux qui parlent de précautions à prendre pour en empêcher le retour risquent fort d’être traités comme des rêveurs et des visionnaires ».
 
Belgrand (1810-1878) n’était pas un rêveur, mais un visionnaire. Un des ces génies dont sut s’entourer Haussmann pour moderniser Paris. S’il n’inventa pas les égouts parisiens, il les modernisa. Il créa également un réseau de surveillance des niveaux de la Seine en se basant sur la dernière crue à laquelle il assistera, celle de 1876.

L’exposition Paris inondé 1910 présente 200 documents, principalement des photographies, souvent inédites, provenant du fonds de la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris (BHVP).
 
« La mémoire de l’inondation, écrivent les commissaires de l’exposition, Emmanuelle Toulet et Carole Gascard, ne s’est jamais éteinte, certes à cause de son ampleur, mais aussi en raison de la médiatisation sans précédent dont elle a été l’objet. Elle est la première catastrophe de cette envergure dont les nouveaux médias ont pu s’emparer : la photographie d’actualité, servie par des agences de presse structurées, la carte postale illustrée, la presse à grand tirage illustrée de photographies, le cinématographe  ».
 
Aujourd’hui un tremblement de terre, une tempête, un tsunami nous sont immédiatement connus par un flot d’images numériques. A l’époque, les images de la crue arrivèrent avec un décalage. C’est après que les cartes postales furent commercialisées ainsi que les livres souvenirs. Les éditions du Mécène rééditent un album publié par le Journal des débats un mois après le sinistre. On y voit, photographies à l’appui, les dégâts causés par la montée des eaux quartier par quartier (certaines de ces photos sont visibles gratuitement au Louvre des antiquaires, en ce moment)

Dans Le jour où l’eau reviendra, Pascal Popelin pronostique une nouvelle crue. Bientôt ? On l’ignore, bien sûr. Mais le président du Conseil d’administration des Grands lacs de Seine (également élu à Livry-Gargan, en Seine Saint-Denis) sait de quoi il retourne.
 
Son livre est extrêmement détaillé et précis. Documenté. C’est un ouvrage d’historien, d’expert et de politique. Il évite l’écueil du catastrophisme. Les leçons de 1910 sont apparemment tirées. Une fois passée la guerre de 14-18 on se met au travail. Non sans mal. Le travail c’est la construction de lacs-réservoirs destinés à lisser les trop pleins du fleuve. Il y en a quatre. Il faudrait un cinquième ouvrage.
 
Commencé avant la deuxième guerre mondiale, le lac réservoir de Pannecière, dans le Morvan, sera inauguré en 1949. Trois autres seront construits par la suite : celui de Seine (lac d’Orient), celui d’Aube (lacs Amance et du Temple) et celui de Marne (lac du Der-Chantecoq) sans réels concertation, pour les premiers, avec les populations locales.
 
Ces lacs sont destinés à réguler le débit de la Seine ou de ses affluents, l’Yonne, l’Aube et la Marne. Une régulation à deux sens : en cas de trop plein, elle permet de réserver, dans le cas contraire elle permet de maintenir un niveau relativement constant et de fournir de l’eau à l’île de France en cas de pénurie. Enjeu majeur, donc.

En 1910 le nettoyage post-crue durera deux mois. On pompe, on désinfecte pour éviter les risques d’épidémie. La solidarité s’organise. Pascal Popelin rappelle qu’on la nomme la Crue du dévouement tant est immense l’élan de solidarité des Français envers les sinistrés.

Aujourd’hui, si une telle crue arrivait que se passerait-il ? « Il n’y aurait pas de préavis, écrit Pascal Popelin. Tout au plus quelques signes avant-coureurs, qui attireront l’attention des spécialistes, sans pour autant être synonymes de catastrophe ».
 
Quels signes ? L’état de charge des nappes phréatiques, la perméabilité des sols, la pluviométrie des mois précédents sur l’ensemble du bassin amont de Paris…
 
Le premier problème, de taille, qui se posera, sera celui des transports. En 1910 Paris ne compte que six lignes de métro. Certaines bouches sont pleines à ras bord. Les autres modes de transport collectif, le tramway surtout (à vapeur, à air comprimé, électrique), sont inertes. On parque les 75 000 chevaux de la compagnie des omnibus dans la Gare de Lyon. Leur tâche est lourde. On compte sur eux. Un grand nombre de ces bêtes ne survivra pas à l’épuisement et à l’insalubrité. Aujourd’hui plus de chevaux, mais beaucoup plus que six lignes de métro...
 
Pascal Popelin consacre au seul sujet des transports un chapitre conséquent éloquemment nommé Pire qu’une grande grève. Puis, très vite, l’eau s’attaquera à son pire ennemi, l’électricité, donc à notre vie quotidienne. Imaginez une journée sans électricité.
 
« On estime à environ 850 000 personnes le nombre d’habitants qu’il faudra accueillir de façon très ponctuelle ou reloger pour une période plus durable ».
 
L’armée et la protection civile joueront leur rôle : aider à évacuer, prévenir les risques de pillage. Mais, écrit encore Pascal Popelin, « estimer de manière précise le montant des dommages de la prochaine crue centennale de la Seine à Paris est un exercice impossible ».

Pour se prévenir de la prochaine crue certains auront peut-être recours à la prière. D’autres, comme l’auteur de ce livre, préfèrent tabler sur l’ingéniosité humaine, son intelligence, son sens du civisme et de l’organisation.
 
Une fois la crue revenue nous baignerons-nous dans le même fleuve ?
 
Interview de Pascal Popelin, auteur de Le jour où l’eau reviendra
 
 
Olivier Bailly : Un tiers de votre livre est consacré à la grande crue de 1910. Quelle leçon en avons-nous tirée ?
Pascal Popelin : C’est une des crues majeures du bassin de la Seine, qui en a connu d’autres dans son histoire. Celle-ci a été extrêmement bien observée et on dispose donc d’éléments très fiables. C’est enfin le centième anniversaire d’un événement, qui est le risque naturel majeur le plus important pesant sur la capitale de notre pays.
 
Le centième anniversaire d’une crue centennale, c’est-à-dire d’un événement qui se reproduit en moyenne une fois tous les cent ans, ou pour le dire autrement, qui a une chance sur cent de se reproduire chaque année, est un sujet qui intéresse. La première question que l’on se pose est : « est-ce que cela peut revenir ? ». Pour un certain nombre de gens ce n’est pas évident, même si ça l’est pour tous les spécialistes.

OB : Les efforts entrepris pour contenir la Seine après la grande crue de 1910 ont-ils été et sont-ils encore suffisants ?
PP : Il y a encore des choses à faire, mais quoi qu’on fasse, il est impossible d’empêcher ce type de phénomène de se reproduire et de nous gêner. La catastrophe se reproduira un jour, mais personne ne peut dire quand, parce qu’elle résulte d’une combinaison de phénomènes météorologiques.
 
Quand cela se reproduira, il y aura des dégâts matériels et financiers, mais a priori pas de pertes humaines, à l’exception des accidents aléatoires. En effet, les crues sur le bassin de la Seine sont lentes. Il ne s’agit pas de crues déferlantes. La population sera prévenue au moins deux jours à l’avance de la montée des eaux.
 
Tout ce qui a été fait depuis cent ans, les aménagements, les plans, permettront d’atténuer les effets de la crue. D’autres choses restent encore à faire. On peut, en particulier, construire un autre ouvrage sur le bassin de la Seine. On doit aussi beaucoup plus investir dans la réduction de la vulnérabilité. Au-delà des grandes institutions qui déjà ont effectué ce travail, il faut par exemple aller au plus près du terrain, c’est-à-dire vers les 170 000 entreprises menacées par une crue et vers les particuliers habitant en zone inondable ou a proximité, pour qu’ils puissent eux aussi prendre avant, si c’est possible, quelques dispositions utiles. 
 
Concrètement, dans certains cas, il est parfois possible d’installer dans le grenier une chaudière qui se trouve dans la cave. Autre exemple : une entreprise dont le serveur informatique se situe dans les parties inondables d’un bâtiment peut, soit le déplacer dans un endroit plus sûr, soit envisager un dispositif de transfert de ses données, selon un processus conçu à l’avance, pour ne pas être prise au dépourvu, quand la crue arrivera.

OB : Pourquoi a-t-on continué en zone inondable ?
PP : Déjà entre 1876 -la dernière crue significative- et 1910, on avait un peu oublié les dangers. On se disait, avec le progrès, on sait faire, on sait gérer... Le même phénomène s’est reproduit après 1910. Par exemple, pendant les trente glorieuses, on a urbanisé à outrance sans se préoccuper du risque naturel.

OB : Tout n’a donc pas été fait ?
PP : Il y a des périodes où l’on a tiré des leçons d’événements comme 1910 et des périodes où on les a oubliés.

OB : Les élus nationaux et locaux n’ont donc pas vraiment pris la mesure de ce qu’impliquerait une grande crue ?

PP : Je pense effectivement que, de l’après-guerre jusqu’à la fin des années 1980, soit on n’y a plus pensé, soit on a considèré que les ouvrages réalisés ou en cours de réalisation, comme les lacs-réservoirs, suffiraient à régler le problème. Et puis, à partir du début des années 1990, on s’est reposé sérieusement la question. La loi Barnier, votée en 1995, a instauré les PPRI (Plans de prévention pour les risques inondations) et, à partir des années 2000, un plan de secours de la région parisienne a été établi par la Préfecture de police.
 
Aujourd’hui, je peux vous dire que les pouvoirs publics, et en particulier les représentants de l’Etat (le préfet de région, le préfet de police, la secrétaire générale de la zone de défense de Paris, avec la RATP, la SNCF, EDF, les producteurs d’eau, les syndicats de traitement d’ordures ménagères, les musées, bref toutes ces grandes institutions), ont bien conscience de ce risque et ont pris nombre de dispositions pour s’y préparer et faire face à une crue majeure.

OB : Tous les dispositifs de surveillance et d’alerte sont prêts. Mais sont-ils bien reliés l’un à l’autre ?

PP : C’est la mission du Centre opérationnel zonal.  En cas d’alerte, un PC de crise, autour de la table duquel tous les responsables concernés seront présents, sera mis en place dans l’Île de la Cité, dans un endroit qui n’est pas menacé et doté de moyens de communications qui fonctionneront, malgré la dégradation d’un certain nombre de technologies. Ce PC sera en mesure de communiquer avec tous ceux qui seront sur le terrain.
 
Mais on entre là dans des domaines qui relèvent plutôt de la responsabilité des autorités et de la préfecture de police et de la zone de défense. Je me suis contenté d’effleurer ce sujet dans le livre, d’abord parce que je n’ai pas une connaissance pointue des dispositifs tels qu’ils sont prévus et ensuite parce qu’un certain nombre d’entre eux n’ont pas forcément vocation à être révélés au grand public. Dans ce genre de crise, il y a toujours besoin de conserver une certaine confidentialité sur un certain nombre de procédures, pour éviter les malveillances.

OB : Vous militez pour la construction d’un cinquième ouvrage de délestage en amont de la Seine. Pour quelle raison ?
PP : C’est de mon point de vue le seul grand aménagement que l’on peut encore faire rapidement sur le bassin de la Seine.
 
Ce projet se situe entre Bray-sur-Seine et Montereau-Fault-Yonne. Il permettrait d’inonder un certain nombre de zones, en toute sécurité et de manière complètement maîtrisée, juste à l’amont de la confluence entre la Seine et l’Yonne. Le projet permettrait de retenir tout ou partie d’une crue, suivant qu’elle est ou non exceptionnelle, et donc d’éviter la concomitance, l’arrivée simultanée en direction de l’agglomération parisienne, qui représente une sorte de goulet d’étranglement, des eaux de la Seine déjà chargées celles de l’Aube, et des eaux de l’Yonne. On pourrait ainsi retenir une certaine quantité d’eau, au moment du pic de crue, pour qu’il en arrive moins en même temps sur l’agglomération parisienne.

OB : Y a-t-il d’autres solutions face à une telle crise que la construction de ce type d’ouvrage ?
PP : La réaction face à un tel événement ne peut pas se résumer à une seule réponse. C’est la combinaison d’un certain nombre de dispositifs qui permet d’y faire face le mieux possible. Dans la catégorie gros aménagements, je considère que celui-ci est prioritaire, parce que c’est le plus abouti en terme de réflexion.
 
On sait qu’il est faisable et on en a mesuré l’impact. Nous sommes au stade des études détaillées, qui font elles-mêmes suite aux études de faisabilité. Les ingénieurs avaient imaginé un principe. Il fallait vérifier qu’il fonctionnait et qu’il était possible de le mettre en oeuvre sur le terrain.
 
C’est ce qui a été fait par les Grands lacs de Seine, dans le cadre du contrat de plan Etat-région 2000-2006. Les études de faisabilité ont conclu que c’était possible, opportun et compatible avec le territoire sur lequel cet aménagement pouvait être réalisé.
 
Ensuite, le contrat de projet Etat-région 2007-2013 a décidé de financer la phase des études détaillées. Nous en sommes donc au stade où l’on étudie au plus près, parcelle par parcelle, où l’on va mettre une digue, comment on va la mettre, où on va mettre des pompes destinées à prélever les débits, comment on va les restituer ensuite, comment tout cela s’insère convenablement dans l’écosystème, respecte l’activité du territoire (notamment les carriers et les agriculteurs), comment cela peut être bénéfique du point de vue de l’environnement. En effet, dès qu’on modifie l’état des choses, il faut se préoccuper des conséquences environnementales. On ne le faisait pas il y a cinquante ans, mais c’est une évolution positive. Un débat public est donc prévu sur ce projet au cours du deuxième semestre 2011. Des projets de cette envergure ne se décident plus maintenant sur décision régalienne de la puissance publique, sans concertation.
 
D’un point de vue technique, nous savons que nous arriverons au terme des études détaillées et que nous serons prêts à démarrer, le cas échéant, la réalisation de cet ouvrage de ce type à l’échéance 2013. La question qui se pose dès maintenant est : y aura t-il la volonté politique, et les moyens financiers qui vont avec ? Si c’est le cas, les travaux pourront être entrepris progressivement, sur la période 2014-2020.
 
Que les choses soient claires, je ne dis pas que la réalisation de cet ouvrage nous prémunirait totalement du risque d’une crue similaire ou supérieure à celle de 1910. J’affirme en revanche qu’il en diminuera significativement le risque de fréquence de retour et que, dans l’hypothèse où la crue majeure se reproduit, on en atténuera encore mieux les effets, donc les dégâts et les coûts économiques qui en résulteront.

OB : En cas de grande crue est-il possible de protéger Paris et son agglomération à 100% ?
PP : En cas de crue majeure, exceptionnelle, ma réponse est non. C’est pour cela qu’au-delà des aménagements qui peuvent encore être effectués, il faut aussi travailler à la réduction de la vulnérabilité. A partir du moment où l’on sait qu’on est exposé à un risque, il est important que chacun s’y prépare : les entreprises, les particuliers… Pour les grandes institutions, je l’ai dit, c’est plutôt déjà fait. Il faut anticiper, d’une part pour être le moins affecté possible pendant la crue et surtout pour être en capacité de repartir immédiatement après.
 
Au-delà de 6,20 mètres à Paris, il faut savoir que la quasi totalité du réseau de transports en commun sera arrêté. Selon l’ampleur de la crue, la RATP obturera toutes les possibilités d’entrées d’eau, pour éviter qu’elle ne pénètre dans les souterrains. Si la crue est plus importante, plus longue, afin d’éviter que des ouvrages ne soient affectés ou affaiblis par l’effet des sous-pressions, on inondera volontairement un certain nombre de galeries.
 
L’inondation de génère donc pas les mêmes dégâts, selon que tout a été convenablement anticipé ou bien que l’on a subi. Si l’éventuelle inondation des galeries du métro est maîtrisée, il suffit de réinstaller ensuite les équipements électriques et électroniques que l’on aura préalablement pris de soin de démonter et le métro fonctionne de nouveau, immédiatement après la crue. Si l’envahissement des eaux est subi, les équipements sont endommagés et c’est une autre affaire. Prenons l’exemple de Prague en 2002. Ils ont mis six mois pour retrouver le fonctionnement normal de leur métro, pourtant beaucoup moins développé et tentaculaire que le notre.

OB : Est-ce qu’on n’a pas eu tort de continuer à construire au bord de la Seine ?
PP : Si on construit en zone inondable il faut respecter un certain nombre de normes et de précautions. Aujourd’hui, les architectes disent être capables de construire en zone inondable, dans des conditions garantissant que les bâtiments résisteront, voire demeureront accessibles et habitables durant une grande crue. Mais ceci est possible grâce à des techniques assez récentes, qui n’ont pas été utilisées pour la majorité des constructions édifiées en zone inondable.
 
Au-delà de cet aspect technique, se pose une autre question : « doit-on ou ne doit-on pas construire en zone inondable, même si on sait le faire ? » En effet, plus on réduit les zones d’expansions de crue, donc les zones inondables, plus la crue à l’aval est forte et importante.
 
Sur ces questions là, j’ai le sentiment que le débat n’a pas encore été complètement tranché, en tous cas au niveau de l’Etat. Quand j’écoute le discours du président de la République lors du lancement de son projet de Grand Paris, j’observe qu’il semble plutôt sur la ligne des architectes : il faut densifier, reconstruire la ville sur la ville. En clair, ils estiment qu’on ne peut pas s’en tenir au principe zone inondable = pas de construction. Mais quand je lis le diagnostic du plan de secours zonal qui a été effectué par le secrétariat général de la zone de défense de la préfecture de police de Paris, j’y relève qu’une des raisons pour lesquelles on a à redouter une crue majeure sur le bassin de la Seine, c’est que l’on a supprimé beaucoup de zones d’expansions de crue... D’un côté donc, une vision d’urbaniste et de l’autre une vision plus environnementaliste !

OB : Ne laisse-t-on pas trop la parole aux architectes ?
PP : A titre personnel je pense qu’il faut arrêter de trop jouer avec la nature et qu’il faut lui laisser un certain nombre de droits. Les constructions existantes, bien sûr, il faut les protéger quand c’est possible, on ne va pas les détruire. Mais je pense qu’il faut laisser à la nature la possibilité de s’épancher et ne pas trop en rajouter.

OB : Comment se comporte la Seine, en ce moment ?
PP : Elle est plutôt calme. Ces dernières années, nous avons été confrontés à des épisodes de sécheresse, plutôt qu’à des précipitations importantes. Aujourd’hui le bassin de la Seine n’est absolument pas en situation d’alerte. Il peut y avoir parfois un épisode ponctuel de crue de tel ou tel affluent de la Seine, durant quelques jours, mais d’ampleur minime. Lorsque cela se produit, c’est complètement régulé par les lacs-réservoirs existants.
 
Et c’est une partie du problème, car ces ouvrages sont un paradoxe. Puisqu’ils éliminent les phénomènes mineurs et moyens, certains oublient parfois que le risque inondation existe. Il faut pourtant bien savoir que si une cure majeure survient, on ne pourra que l’atténuer, ce qui n’est déjà pas si mal.
 
Les quatre lacs-réservoirs actuels ont d’ailleurs un double objet : ils servent, bien sûr, à écrêter les crues. Mais l’eau qui prélevée durant tout l’hiver, au titre de l’écrêtement, est restituée ensuite durant la période estivale et automnale pour soutenir les étiages, souvent particulièrement bas à ce moment-là. Quand vous êtes à Paris plage l’été, l’eau que vous voyez passer sous les ponts provient, pour 1/3 à 2/3 selon les moments, des restitutions effectuées par les Grands lacs de Seine. Et dans la période récente, c’était plutôt 2/3 qu’1/3 ! En effet, ces derniers temps, c’est plutôt la problématique sécheresse que celle d’une éventuelle inondation qui s’est posée.
 
Certains voudraient en conclure que les évolutions climatiques font s’éloigner la perspective de retour d’une crue majeure. C’est une erreur. Tout ce que l’on peut dire, avec toutes les précautions qu’il convient prendre sur ces questions pour lesquelles on manque encore d’observations sur des périodes suffisamment longues, c’est qu’il semble que l’on assiste à une amplification des phénomènes : des étiages plus sévères qu’avant en période de sécheresse, mais aussi des crues d’ampleur inédite.
 
Ainsi, toutes les grandes crues qui ont eu lieu en Europe ces dernières années, celle de Prague en 2002, comme celle de l’Oder en Allemagne et en Pologne en 1997, ont-elles atteint des niveaux qui n’avaient jamais été observés avant.

OB : Qu’est-ce que les Grands lacs de Seine ont apporté du point de vue économique aux régions concernées ?
PP : Au départ, les acteurs locaux ont lutté, parfois vigoureusement et longtemps, contre ces aménagements. On peut le comprendre, car c’était bien légitime. Des ingénieurs venaient modifier leur paysage, noyer des villages, déplacer des cimetières, pour « protéger les Parisiens ». En plus les méthodes employées ne faisaient pas vraiment place au dialogue et à la concertation !
 
Maintenant les Grands lacs de Seine sont là depuis longtemps : 60 ans pour Pannecière cette année, pour ce qui concerne sa mise en eau, puisque la construction avait commencé avant-guerre. Le lac-réservoir Seine fonctionne depuis 1966 et le lac-réservoir Marne depuis 1974. Je crois que les acteurs locaux ont su, avec beaucoup d’intelligence, tirer parti de ces aménagements, tant du point de vue environnemental que du point de vue du développement touristique et de l’apport économique que cela représente pour ces régions. Ils savent aussi que ces ouvrages les protègent aussi. D’ailleurs, la construction du lac-réservoir Aube inauguré en 1990 n’a pas du tout suscité les mêmes difficultés que les trois précédents.
 
Aujourd’hui, si l’on disait aux acteurs locaux qu’on arrêtait de faire fonctionner les lacs-réservoirs, je pense qu’ils ne seraient pas d’accord.
 
 
Références :
. Le jour où l’eau reviendra. Pascal Popelin. Editions Jean-Claude Gawsewitch
 
. Paris inondé 1910. Exposition jusqu’au 28 mars. Galerie des bibliothèques de la Ville de Paris. 22, rue Malher. Paris 4ème (visite interactive de l’exposition).
 
. La grande crue de 1910. Et aujourd’hui ? Exposition jusqu’au 28 avril. Entrée libre. Pavillon de l’eau. 77, avenue de Versailles. Paris 16ème.
 
. Paris inondé, la grande crue de 1910 vu par le Journal des débats. Les éditions du Mécène (à noter que jusqu’au 7 mars le Louvre des antiquaires présente une exposition photographique gratuite conçue à partir de cet ouvrage)
 
. A visiter également : Seine 1910 centenaire de la grande crue

Crédit photo : La Tour Eiffel et la gare du Champ de Mars (BHVP/G.Leyris)




 


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20 réactions à cet article    


  • Lisa SION 2 Lisa SION 2 16 février 2010 10:02

    Bonjour,

    « C’est un aménagement situé entre Bray sur Seine et Montereau-Fault-Yonne qui permet d’inonder un certain nombre de zones en toute sécurité » Franchement, excusez moi, mais l’immense sablière de centaines d’hectares déjà creusée en aval de Montereau sur la commune de la Grande Paroisse n’aurait elle pas permis de constituer cet ouvrage plutôt que « Des ( nouveaux ) projets de cette envergure ( qui ) ne se font plus maintenant sur la décision régalienne de la puissance publique sans concertation. »

    Vous me rappelez les grandes discussions autour du site du troisième grand aéroport parisien dans la Beauce, qui n’a même pas pensé à se constituer au bout ru rail de 45 km construit par Jean Bertin. Le problème avec les grands architectes est qu’ils fomentent des projets au Sahara avec du sable de Mongolie inférieure...

    Mais ceci dit, si votre article sert de concertation, c’est réussi. Vous voilà renseigné.


    • zadig 16 février 2010 10:35

      Article très intéressant.

      Je suis à fond pour les barrages réservoirs.
      Les barrages réservoirs permettent d’écrêter le niveau des crues
      de 60 centimètres à Paris.
      C’est peu et c’est énorme.
      Malheureusement ces réservoirs n’abordent pas l’hiver
      avec le niveau minimum. Les riverains « râlent » si le niveau baisse de trop.
      Le problème est le même pour le réservoir de Ste Croix de Verdon


      • ZEN ZEN 16 février 2010 12:01

        Je ne vois pas le problème
        Si l’Elysée est dans l’eau, tout est prêt pour une évacuation immédiate vers la Méditerrannée de son hôte bateleur


        • zadig 16 février 2010 12:03

          Un autre atout de ces réservoirs : La protection de la nature.

          Dans ces lieux la chasse est interdite.
          Les oiseaux de toutes sortes y abondent.
          La grue cendrée (oiseau magnifique) y fait escale.
          Quelques couples sont mêmes installés à demeure.
          De multiples aménagements sont prévus pour l’amoureux de la nature.
          Un petit musée, des lieux d’observation,des hôtels et restaurants.

          J’y ai séjourné a plusieurs reprises, j’y retournerai.

          Bienvenue sur le site officiel du Lac du Der


          • rocla (haddock) rocla (haddock) 16 février 2010 13:49

            Faut quand-même que le brave zouave du Pont de L’ Alma se rafraîchisse les burnes de temps en temps ....


            • Reinette Reinette 16 février 2010 14:27


              encore un bon article d’Olivier,
              Salut à tous

              j’ai lu le bouquin l’innondation de Gérard Delteil, il y a quelque temps :

              Après des mois d’enquête auprès des services de l’Etat et de la Ville de Paris, Gérard Delteil, 64 ans, prolifique auteur de polars et journaliste à ses heures, s’est piqué au jeu de l’anticipation et décrit la capitale inondée dans un thriller moins futuriste que réaliste.

              extrait de son Interview.
              Même les assureurs envisagent de réviser leurs contrats car ils estiment que le danger est réel. J’ai aussi rencontré des spécialistes, dont un expert qui étudie les ouvrages immergés, que ce soit une péniche immergée ou les fondations d’un immeuble : selon lui les conséquences seront bien plus terribles car énormément d’immeubles vont s’écrouler.
              -Votre roman serait donc très réaliste ?
              -Oui, car on a vraiment repris conscience du danger depuis deux ou trois ans, mais très peu de mesures concrètes ont été prises.
              http://site.voila.fr/Delteil/page4.html


               smiley
              du même auteur, un autre très bon roman
              LES PILLARDS DE BAGDAD
              Editions de l’Archipel 2003
              L’auteur nous offre sa version du pillage du Musée archéologique de Bagdad en collant aux faits. Pourquoi certaines pièces de grande valeur ont-elles disparu avant de réapparaître comme par magie ?


              • Bardamu 16 février 2010 16:03

                Il y a en la capitale une telle concentration d’élites dévoyées ;
                -de replets bourgeois satisfaits ;
                -de bobos extasiés bouddhistes, mangeurs de sushis et vélolibertaires ;
                -d’imbéciles trop heureux pour continuer à l’être ;
                -de riches infatués ;
                -de précieux ridicules ;
                -d’écologistes promus petits flics de la pensée ;

                ... bref ! tant et tant de crétins, que de les imaginer un jour possiblement noyés... me réconforte !

                Quand désormais presque tous les pauvres ont été évacués de Paris, ne nous gênons pas et ouvrons largement les vannes !...et « fluctuat nec mergitur » !


                • appoline appoline 16 février 2010 18:33

                  Ma foi, on pourra voir quelles têtes ils vont mettre sous l’eau pour pouvoir respirer, ça risquerait de faire une belle foire d’empoigne.


                • Bardamu 16 février 2010 19:08

                  Oui, c’est pas tous les jours que le peuple se marre !


                • Bruno de Larivière Bruno de Larivière 16 février 2010 16:59

                  Servir la soupe à monsieur Popelin, c’est bien... Avoir l’esprit un minimum critique, c’est mieux !
                  http://geographie.blog.lemonde.fr/2010/01/13/cdxi-prendre-un-paris-celui-de-1910-de-lanniversaire-de-la-grande-inondation/


                  • brieli67 16 février 2010 17:01

                    http://ilyaunsiecle.blog.lemonde.fr/2010/01/26/26-janvier-1910-leau-monte-paris-barbote/

                    en photo : le zouave qui boira bientôt la tasse

                    Un super blog historique autour du Tigre Docteur Clemenceau


                    • Reinette Reinette 16 février 2010 17:45

                      oui il est bien votre site : j’ai regardé les rubriques « police » et « presse »

                      l’article ne parle pas d’éventuels effondrement de rues ; sur certaines photos 1910, on peut voir sur ce site par ex. : Cliché du 28 janvier 1910 - Effondrement de la rue St Honore (dernière photo)
                      http://lefildutemps.free.fr/crue_1910/premier.htm


                      ben, ça coûte cher un canoë ? on ne sait jamais smiley


                    • tvargentine.com lerma 16 février 2010 19:36

                      affreux affreux affreux !!!!!!!!!!!!!!!!

                      Y ora pa paris-plage ???????????????????????


                       smiley smiley smiley smiley smiley smiley smiley smiley smiley smiley smiley smiley smiley smiley smiley

                      http://www.tvargentine.com


                      • Reinette Reinette 17 février 2010 12:07


                        pas de Paris plage, pas grave

                        Visitez Paris en canoë : « formidable » comme dirait Djack
                        http://lauhic.perso.neuf.fr/1910_inondations_paris.jpg


                      • moebius 16 février 2010 22:48

                         Ca sera noyé Paris-plage. il n’y aura que le dernier étage de la tour Eiffel qui sera au sec. On sera a l’étroit pour se faire bronzer ;.et pi de toute maniére y’ora pas de soleil et tout les pigeons nous chierront dessus


                        • Emmanuel Aguéra LeManu 17 février 2010 02:10

                          « Et si on demandait a Google-Books de numériser en vitesse les archives du sous-sols » se demanda subitement le conservateur de la bnf...


                          • Lucrezia 21 février 2010 08:38

                            Et OUI, la crue de la seine est une catastrophe annoncée, et déterministe tout comme la disparition de la Terre dans 4 milliards d’années, puis le Soleil, et enfin la Galaxie ...


                            • sobriquet 21 février 2010 23:19

                              Je suis étonné qu’on n’évoque pas l’une des principales causes de crues : l’incapacité des sols à retenir l’eau.

                              Il y a le bétonnage en amont, bien sûr, mais là, on fait peut-être quelques efforts.

                              Mais je pense surtout au tassement et à l’érosion des sols agricoles : Dans le milieu naturel, l’eau est en grande partie absorbée par les sols. Une partie descend jusqu’aux nappes phréatiques, une autre partie est rapidement absorbée par les écosystèmes, et notamment la micro-faune du sol, et le reste, une petite quantité, ruisselle lentement jusqu’à un cours d’eau. La nature absorbe et écrète les fortes précipitations.

                              Avec toutes les exploitations agricoles qui se développent et qui s’industrialisent, le sol se tasse. L’infiltration jusqu’aux nappes phréatiques est bien plus réduit. Le sol est destructuré ; les organismes du sol sont rares et l’eau s’accumule à la surface. Pour éviter les mares, les terrains sont aménagés de manière à évacuer l’eau en surplus directement vers les fossés pour les cours d’eau. En l’espace de quelques heures, la majeure partie de la pluie tombée se retrouve dans les cours d’eau.

                              Cela est une des principales causes des crues contemporaines. C’est vraisemblablement la cause des crues de Madère. Et cela peut s’éviter sans ouvrage pharaonique, mais simplement en aménageant le territoire de manière à favoriser l’absorption de l’eau par le sol : zones vertes à proximité des cours d’eau, plantation de haies à grandes échelle, méthodes agricoles évitant le tassement du sol.

                              Financièrement, cela coputerait une misère comparé à n’importe quelle nouvelle retenue d’eau. Ecologiquement, cela favoriserait la biodiversité, et la constitution de puits de carbones. Cela éviterait l’appauvrissement des sols lié à l’érosion que provoquent les fortes pluies. Et j’en passe.

                              Mais peut-être que ce n’est pas un projet assez ambitieux pour une ville comme Paris ?

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