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Accueil du site > Actualités > Environnement > L’enfumage des journaux et les millions de briques

L’enfumage des journaux et les millions de briques

Qu’on se rassure tout de suite, il ne s’agit pas de dénoncer une fois de plus les effets hypnotico-narcotiques d’une certaine presse... Quant aux briques, ce sont celles qui constituent nos murs. Pardonnez ce titre qui est une sorte de leurre d’appel... mais je m’égare.

L’activité incriminée, génératrice des nuisances atmosphériques, conduit pourtant, si l’on se fie aux propos du PDG du groupe, à un authentique produit "du terroir"... Alors, là, le mot magique étant prononcé, on s’incline, respectueux comme devant un JP Pernaud présentant un marché aux charcutailles ou devant un feuilleton d’ Elise Lucet racontant la cueillette des olives en Basse Provence...Un petit air de Charles Trenet par là-dessus, et la larme nous perlerait presqu’à loeil...La douce France, et ses beaux paysages, celle qui ne peut mentir, qui cultive de l’authentique...enfin, à ce qu’il paraît... Bon, fini de saliver : rangez vos opinels, le produit en question ne se mange pas. Cette pure émanation du terroir , c’est... la brique. (lien).
 
Résultant du séchage puis de la cuisson à haute température d’un mélange de différentes terres argileuses et d’eau, la "terre cuite" ou céramique, est connue depuis les temps préhistoriques. Vous ne voyez toujours pas de rapport avec la presse, et vous avez bigrement raison. Pour y parvenir, un petit récit des faits qui se sont déroulés dans une bourgade alsacienne, depuis quelques décennies
 
Bien que les "terres"utilisées , qui au début provenaient du "lehm" local (dépôts éoliens ou "loess", plus ou moins décalcifiés), soient maintenant originaires de quelques contrées voisines, on ne va pas chicaner sur l’authenticité du "terroir" . Rien que du "naturel" pourrait-on dire.
 
Déjà, on pourrait objecter que le naturel, par essence peu ou à peine transformé par l’Homme, n’est pas un gage, pour un produit, ni d’une exceptionnelle qualité, ni d’une absolue innocuité. Songeons à l’asbeste, source de l’amiante. On pourrait citer beaucoup d’autres exemples, tirés du monde minéral ou du monde vivant. Mais passons.
 A ce sujet, une des premières nuisances atmosphériques de l’usine fut d’ailleurs un élément issu directement des minéraux employés : le fluor. Rejeté au cour de la cuisson, le fluor agissait sur la végétation environnante en provoquant une perte de chlorophylle. Les riverains de l’usine voyaient leurs conifères dépérir, leur persil devenir rose...C’était à la fin des années 70 et certains prophètes audacieux avaient d’ailleurs vu dans cette couleur inhabituelle un signe annonciateur de changements...De purs plaisantins. On est en Alsace, quand même...
 
Toujours pas de rapport avec les journaux, me direz-vous...En effet, mais j’y viens
 
En fait, à la fois pour maintenir une certaine cohésion du mélange argiles + eau au cours du séchage et de ce fait éviter le fissurage, mais aussi pour créer des pores, en brûlant au cours de la cuisson, améliorant ainsi les performances en matière d’isolation thermique, on incorporait au mélange de la sciure de bois, et on ajouta ensuite des billes de polystyrène.
 
Vers le milieu des années 90, tous les habitants particulièrement les riverains de la briquetterie, eurent les narines agressées par une odeur âcre, très désagréable, que certains, à l’olfaction discriminative décrivaient comme un mélange d’odeur de vomi et de plastiques brûlés. Certes, l’odeur seule n’indique pas forcément une gravissime pollution, tout ce qui pue n’étant pas toujours nocif, et réciproquement d’ailleurs. Mais l’inconfort conduisit à s’enquérir de ce qui avait pu changer dans les activités de l’usine. Renseignements pris auprès de quelques ouvriers , la sciure de bois qui était en passe de perdre sa gratuité avait été remplacée par des boues de désencrage provenant du recyclage des vieux journaux et prospectus, (lien) celles-ci livrées gratuitement à la briquetterie par la papeterie Matussière & Forest, trop heureuse de s’en débarrasser. Considérées comme très peu toxiques, ces boues peuvent être directement incinérées, utilisées comme épandage dans les sols agricoles, utilisées dans les cimenteries...
 
Pudiquement appelées "fibres de papier" par le directeur de l’usine lors d’une visite de l’équipe municipale destinées à apaiser les tensions et à rassurer le citoyen, le matériau en question contient certes une importante proportion de fibres courtes de cellulose, mais bien d’autres choses en plus : entre autres, des résidus d’encres, adsorbés sur différents supports. Pour les uns ce type de déchet est dépourvu de toxicité (lien précédent), pour d’autres, il contient certains métaux , y compris du plomb.(lien) 
 
 A la suite des plaintes déposées par les riverains, et des analyses effectuées révélant la présence de benzène à doses supérieures à la norme admise, l’usine fut mise en demeure dès 2005 d’effectuer les traitements de ses fumées(lien) . Un incinérateur de fumées dont le fonctionnement est un peu comparable à un pot catalytique (haute température + métaux particuliers) fut donc installé. Le benzène, particulièrement nocif, provenait sans doute plus de la combustion incomplète du polystyrène que des résidus de désencrage. Ces derniers, plus "puants" en brûlant, ont eu au moins le mérite de donner l’alerte. 
 
Cet exemple minuscule, dans un article en apparence de bric et de broc, cas microscopique de pollution, petit pet de lapin dans cet univers médiatique squatté par des problèmes bien plus généraux, faits de de fonte de glaces , d’effet de serre et d’activités solaires peut paraître à juste titre bien dérisoire au regard de réalités bien plus graves, de nature environnementale ou non. Bien sûr. Pas de quoi fouetter un chat, pas de quoi contester non plus la qualité des briques, au final, (dont certaines sont tellement calibrées qu’un bricolou du dimanche peut élever un mur presque comme un pro) ni de remettre en question le recyclage des vieux papiers Cette "crasse" grise provenant des encres, support posthume mêlant dans la mort aussi bien les écrits les plus pertinents que la publicité pour la saucisse ou le vernis à ongles en bidon de cinq litres, il faut bien en faire quelque chose. Et le désencrage par flottation évite l’utilisation de grosses quantités d’eau. Tout cela est un moindre mal.
 
Rappelons juste que les recyclages eux-mêmes posent parfois des problèmes qu’il faut prendre en compte. la vigilance s’impose à tous les niveaux. Des petites pollutions de ce genre, qu’elles concernent l’air ou l’eau, la France des "terroirs" en est pleine. Et, les petits ruisseaux.... 
 

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5 réactions à cet article    


  • Fergus Fergus 20 mars 2010 10:13

    Bonjour, Srobyl, et merci pour cet article à la fois très intéressant et très édifiant.

    Comme vous le dites, il n’y a pas là de conséquences de toute première grandeur, mais de la même manière que ce sont les Pme et non les multinationales qui font la structure industrielle de la France, ces micro-pollutions accumulées finissent par constituer un atteinte majeure de notre environnement.

    Bonne journée.


    • srobyl srobyl 20 mars 2010 11:36

      Bonjour, Fergus

      Ce qu’il y a de rageant dans ces affaires-là, c’est de voir la facilité avec laquelle les contrôles des émissions peuvent être parfois contournés. En toile de fond, il y a toujours la même causalité : réduire les coûts de production...
      bonne journée


    • rastapopulo rastapopulo 20 mars 2010 11:56

      Très très pertinent

      C’est bien plus facile de parler taxe mondial ou arrêt d’activité (décroissance) que de devenir plus stricte pour protéger tout les ruisseaux qui mènent à la mer.

      La technologie existe pour changer presque du tout au tout la situation.

      Manque les moyens vu la dictature de la finance anglosaxonne et de l’écologie anglosaxonne. 


      • Jean-Louis Le Blais 22 mars 2010 09:43

        Je ne suis pas tout à fait persuadé qu’il soit, à l’heure actuelle, facile de parler de décroissance.

        De plus, vous assimilez la décroissance à un « arrêt d’activité », ce qui à mon sens - et j’en suis persuadé, au sens de la plupart des décroissants - ne correspond pas (loin s’en faut) à l’idée que ces derniers s’en font.

        Quand à la technologie qui permettrait éventuellement de nous sauver, il faut s’obliger, toujours, à la regarder sous de multiples angles...
        Si quelques fois elle apporte de bonnes choses en « première lecture », elle a bien trop souvent des « inconvénients » cachés... trop bien et trop volontairement cachés, d’ailleurs...


      • paul 20 mars 2010 15:29

        C’est donc grâce à la plainte des riverains que l’usine a dû se mettre aux normes concernant
        le benzène . Ce qui montre l’insuffisance ou l’absence de contrôles que devraient effectuer les
        services de l’État . Car il ne faut pas rêver avec l’auto-contrôle des entreprises .

        Malgré les beaux discours sur l’écologie et l’environnement , l’État se désengage de plus en plus
        de ses missions de contrôle ( IFEN , DGCCRF ..),en disloquant les services ou en reportant la
        charge sur les collectivités territoriales...dont il supprime les moyens .
        Contrôles et normes , présentés comme trop contraignants et pénalisants pour la compétitivité
        (« l’environnement ça suffit . » ou « il faut rendre constructibles les zones inondables ») sont abaissés par la déréglementation , mise en œuvre depuis quelques années déjà .

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