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Les oubliés du Chaco

L’Argentine, « grenier du monde », n’est plus en mesure de subvenir aux besoins alimentaires d’une partie de sa population. Alors qu’elle produit la plus grande quantité au monde d’aliments par habitants (3500 kg par habitants et par an), 450 000 argentins sont morts de faim entre 1993 et 2003.

Le « sojatisation » du pays étouffe toute forme d’organisation paysanne digne et autosuffisante dans les provinces du nord, notamment celle du Chaco. Elle ne fait que favoriser les multinationales au détriment des plus démunis, déjà exclus au quotidien.

Troisième producteur mondial de soja derrière le Brésil et les Etats-Unis, le pays des gauchos exporte 98% de sa production pour nourrir le bétail européen.

Cette sojatisation du pays a en réalité des effets dramatiques pour sa population locale et son environnement. De 1996 à 2004, la surface de soja, transgénique à 98%, est passée de 6 à plus de 14 millions d’hectares[1]. Des milliers de fermes ont disparu, de nombreux petits paysans se sont retrouvés sans terres et sans emplois, des milliers d’indigènes ont dû fuir vers les villes.


Une « pampanisation » affolante

Certains « spécialistes » de l’agroalimentaire affirment que les OGM permettent d’augmenter les rendements, mais l’Argentine nous prouve le contraire : la hausse de la production de soja y est due à l’augmentation de la surface cultivée, en repoussant toujours plus ses frontières agricoles, ce qui a contribué à la déforestation dans de nombreux cas, comme dans la province du Chaco dans le Nord de l’Argentine. En effet, quand on s’est aperçu que les provinces centrales (dans la fameuse pampa) étaient déjà saturées par le soja, sa culture s’est transférée vers le Nord, en grignotant peu à peu plusieurs provinces, traditionnellement inadaptées à cet agrobusiness (zones de sierras et de forets).

Avec l’avancée du soja vers le nord, les indigènes se sont vu peu à peu chassés de leurs terres d’origine, ce qui les a contraint à modifier leurs coutumes et leurs habitudes alimentaires (perte de la langue, arrêt de l’artisanat, etc.).

L’idée que le soja transgénique soit une solution miracle pour résoudre les problèmes de la faim est bel et bien devenu un mythe : des millions d’Argentins connaissent des problèmes de nutrition et de pauvreté au quotidien. Ce modèle de sojatisation argentine conduit à l’enrichissement de quelques grands producteurs et relègue la majorité de la population dans la misère. La concentration des terres atteint des proportions énormes dans le Chaco : 7% des propriétaires possèdent 70% des terres. Ces terres, propriété ancestrale des peuples autochtones sont vendues à un prix dérisoire par le gouvernement. Les terres étatiques sont quant à elles passées de 4 millions d’hectares en 1995 à moins de 700 000 aujourd’hui[2]

Un ethnocide qui indiffère

Le Chaco doit subir aujourd’hui les effets du boom du soja. La culture du coton, traditionnelle depuis le début du XXe siècle, a presque disparu depuis 2001, à cause de la progression de « l’or vert ». En conséquence, de nombreux ouvriers saisonniers sont restés sur le carreau : le modèle de production du soja n’emploi qu’une personne pour 500 hectares…

Alors que la population argentine vivant sous le seuil de pauvreté atteint 27%, celle des provinces du nord, les plus intensément peuplées d’indigènes, atteint 40%. Ces provinces sont celles qui ont connu la plus grande progression de la monoculture du soja en 10 ans.

Cette production à outrance induit fatalement l’avènement d’un ethnocide passé sous silence. Beaucoup de Toba et de Wichi présentent des signes de carences alimentaires, et nombreux sont ceux qui sont morts de dénutrition ces dernières années. Ces communautés indigènes souffrent de l’exode rural, du pillage de leurs ressources et de la faim. Certains pensent qu’ils trouveront un avenir meilleur en ville, et s’installent dans les villas miserias de la périphérie de la capitale de province ou encore de Buenos Aires, où ils sont quotidiennement confrontés au racisme, à l’insécurité et à l’exclusion. Dans le Chaco la mortalité infantile dépasse les 30%, et 92% de la population indigène vit sous le seuil de pauvreté[3].

Il existe un réel vide politique au niveau de la province et on assiste à un abandon des politiques publiques en faveur de la population chaquègne. Pourquoi ?

 Cette région toujours mise de côté par les Argentins, ne présentant aucun intérêt touristique, est constamment oubliée de tous.

Le soja demeure l’enjeu économique principal : il représente 55% des terres cultivées en Argentine, et 30% des devises du pays sont générées grâce à lui.

L’Argentine s’est indiscutablement relevée de sa crise économique (2001) grâce au boom du soja : celui-ci a favorisé le redressement monétaire de l’état grâce à ces fameuses taxes à l’exportation.

Face à l’ampleur des dégâts socio-économiques causés par le soja en Argentine, et face à la progression galopante de l’étendue de sa production, que fera le pays lorsque plus un seul morceau de terre ne sera disponible à sa production, ni réutilisable pour une autre culture ? Que deviendront les milliers de déplacés et de dénutris ? Qu’adviendra-t-il du climat et de l’environnement du nord argentin, gâché par cette monoculture ?



[1] Selon « En Argentine, les OGM ne nourrissent pas le monde », Amis de la Terre.

[2] D’après les travaux de Mariela Zunino, Université de Buenos Aires, CIEPAC.

[3] Selon le CIEPAC (Centro de investigaciones economicas y politicas de accion comunitaria).

par jeckel samedi 29 août 2009 - 27 réactions
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