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Accueil du site > Actualités > Environnement > Les riches heures de l’immobilier parachronique

Les riches heures de l’immobilier parachronique

Réflexion sur l'immobilier ancien.

Non, ma vieille Marike. Je vais vous dire ce que nous sommes : d’admirables anachronismes !

Marike - Si vous commencez vos doux mots, je m'en viens. 

D’après Roger Martin du Gard, Un Taciturne,1932

Lorsqu'il faudra massivement fuir les villes, pour une foule de raisons dont on voit poindre les menues avant-gardes, l'immobilier ancien en environnement provincial, anciennes fermes, bâtisses solitaires, manoirs et châteaux seront convoités à un point que pour l'heure on ne comprend pas très bien.

Bien souvent abandonnés de nos jours, ou laissés comme une charge à de dévoués régisseurs, ou pire encore, aménagés en sortes de parcs d'attractions plus ou moins low cost , supplétifs des armées féroces et dévastatrices dont l'industrie de la réclame et du divertissement prépare avec zèle la victoire dans le sillage de la conception du monde vu par Mickey, ils attendent patiemment leur heure ..

J’aurais pu effectivement intituler ce papier « les riches heures de l’immobilier ancien, ou anachronique ». Anachronique !

Mais, pour le prix d’un excellent synonyme, le côté péjoratif est évacué sans coup férir et notre sujet prend d'un coup quelques lustres inattendus de bon aloi.

Bien inutile coquetterie direz-vous ! Non, l’immobilier anachronique ne souffre pas d’approximation en sa description, pas de laisser-aller en son évocation !

Châteaux, vieilles demeures d’origine médiévale, bâtisses et fermes, églises et chapelles venues du fond des âges traversent les époques sans s’émouvoir, et semblent même prendre plaisir à affronter les outrages que les années prétendent leur prodiguer sans compter, attendant de nouvelles munificences qui ne manqueront pas d’arriver.

Il faudra bien, au-delà de 2014.

Leur très-robuste constitution, voilà l’une des premières choses à retenir lorsqu’on évoque ce type de biens immobilier. Leur très-robuste constitution participe même au premier chef à leur définition.

Dans tout château sommeille le fantôme d’un guerrier.

Ils - et Elles - savent bien que leur existence n’est en définitive pas contingente, que leur âme pourrait-on dire ne dépend qu’en partie seulement de l’état matériel où on les trouve aujourd’hui, ces temps maudits où, haletant, l’homme devenu pire pervers œuvre sans relâche à la destruction de son environnement et s’adonne plus volontiers à l’étourdissement de la samba et du bac à sable, aux courses de moteurs et expositions de viles marchandises, aux concours stupides de hauteur et aux distractions futiles de la ville qu’au plaisir sombre de relever ses vieilles pierres en leur orgueilleuse solitude ! 

Pour le prix d’un Pollock ou d’un Rothko on referait cent châteaux !

Mais les vieilles pierres en ont vu d’autres, qui enterreront malicieusement les éphémères et minces constructions de notre temps si chétif et si inconscient, si dévergondé.

Chacun de ces joyaux semble heureusement ainsi receler la certitude de son devenir, les images de son évolution et les heures meilleures dont il rêve en secret, les visages de ceux qui y vivront plus tard, beaucoup plus tard .. demandez-vous à quoi ressemblait notre château de Chailly avant qu’il ne fut acheté par un riche japonais ? Et la ferme d’Aubigny ? Et le château de Rochester, Thornfield Hall, que Byron n’aurait certainement pas dédaigné et qu’un million de Français ont vu hier, non sans émotions, à la télé ?

L’immobilier anachronique nous vient des Dieux et des hommes alliés, qu’ils soient d’Eglise, ou soldats, ou paysans, ou poètes, ou vagabonds mêmes, porteurs de croix, porteurs d’épées, picaous porteurs de taillants, qui l’ont créé pour l’éternité et l’ont dispensé à jamais d’être prospère à l’aune de notre temps empoisonné par le culte de l’argent faux. 

 

Ballade en un château *

Un château comme il en existe un grand nombre en France, à quelques heures de Paris, comme le sont presque tous les endroits de France depuis l’avènement des trains, des voitures, des avions rapides. On prendra ici cette observation pour un avantage, la nécessaire proximité de Paris, Genève Bruxelles, Pékin et Petersbourg étant plus que jamais à souligner.

Notez bien, c’est agréable de quitter le tumulte de l’autoroute ! agréable de fausser compagnie, pour un temps, à la horde serrée des esclaves motorisés qui déferlent ainsi à 150 à l’heure un début janvier pour aller on ne sait où .. faut être osé..

Nous y sommes, notre château, là . Il n’a certes pas les dimensions de la Rochepot, à vendre, ni celles non plus du Château de Villemenant, à vendre aussi, encore moins celles du château des princes de ligne. Il ne se cache pas au fond d’une forêts primordiale, il ne se perche pas au sommet d’une colline venteuse, il se trouve à la périphérie d’une petite ville de province, entre les derniers pavillons bien rangés et la rivière, dont Ausone disait qu’en tout endroit de son cours on voyait le fond, tant claires étaient ses eaux.

De nos jours, c’est un peu changé. Les eaux qui entourent le château sont cependant très vives, grises en ces jours d’hiver, ourlées d’argent et de lumière. Elles courent ainsi depuis plus de huit siècles, joyeuses à la rivière.

Je vous propose une visite au pas de course, suffisamment expliquée cependant pour vous donner envie de vendre votre appartement parisien – pendant qu’il est encore temps – pour venir vous installer ici.

Il suffit de passer le pont, de franchir la poterne, de prendre une porte haute sur la droite, de traverser un long vestibule et de frapper avant d’entrer en la grande salle. Suivez-moi comme dit Stéphane Bernt à Versailles..

Evaluez l’espace ! Goûtez le silence, le calme immuable ! Même en tendant l’oreille, pas une pollution-décibels. Les ouvertures, hautes, vastes, nombreuses, tournées vers le matin, répondent à des exigences bien légitimes des nouveaux modes de vie hédonistes dirons-nous, qui sont la norme aujourd’hui, et dont le Moyen-âge, qui a enfanté les premières formes du château n’avait aucune idée, aucun besoin. 

Je sais un autre manoir où la maitresse des lieux vit principalement dans la plus basse et la plus ancienne pièce du donjon, en des murs large de 6 pieds, percées de fenêtres étroites qu’on prendrait pour des meurtrières à 3 mètres du sol. Là-bas, il convient de bien s’entendre avec soi-même et ses hôtes, d’avoir un goût prononcé pour des formes de vies secrètes bien à l’abri des regards indiscrets ..

Mais ici, revenons à notre château, ce que je vous montre, c’est la « qualité de vie » (autre concept « incontournable » comme dit la novlangue, dans l’espace réinvesti dans cette partie du château. Les chambres, elles aussi vastes et lumineuses, sont en haut. On y accède par un escalier de pierre. Elles donnent sur le matin et sur le couchant.

Observez l’ingéniosité de nos aïeux, leur connivence avec l’univers ravalent à son juste rang la performance technologique de notre temps. Observez ! D’une fenêtre à l’autre, l’angle du dormant de pierre change, grandit, de façon à capter les rayons le plus efficacement et le plus longtemps possible en la course de Sol Invicti. D’autres prodiges, d’autres intelligences s’observent en maints endroits du Château.

L’aménagement de la partie habitée nous fait penser aux chambres d’hôtes « haut de gamme » si fréquentes en nos régions.

Quant à la partie inhabitée, elle ouvre principalement sur la bise, le Nord si vous voulez, anciennes chambres de servantes et serviteurs à n’en plus finir, sur plusieurs niveaux, anciennes chambres de gouvernantes, bien émouvants vestiges qui montrent que, lorsque le château vivait de la vie pour lequel il était fait, des dizaines de personnes étaient rassemblées sous un même toit.

La personne là-bas, immobile et souriante dans l’ombre, ce doit être Jeanne Eyre, ne la dérangeons pas..

Les intempéries ont mis à mal cette partie, les toits fuient en quelques endroits, le vent s’engouffrent par quelques fenêtres sans carreaux, des feuilles d’automne ont élu domicile aux recoins, les araignées, injustes inspiratrices des peurs des femmes de la ville, ont paru dans une lumière éteinte. Une chouette effraie blanche, morte on ne sait comment, son duvet ondulant au vent, git sur le sol d’une échauguette reculée.

Mais cela se comprend. Comment une vieille dame maitresse des lieux, aussi drue et dévouée soit-elle, aussi belle, pourrait-elle faire en sorte qu’il n’en soit pas ainsi au-delà du logis.

Des châteaux hantés ? Eux plutôt nous hanteraient, rempliraient notre imaginaire de la multitude des images de leur incertaines mais fabuleuses potentialités, sèmeraient en notre esprit d’obsessionnels désirs de métamorphose, de secrets espoirs de changement des choses.

Nos châteaux sont d’admirables anachronismes, comme maints de leurs propriétaires. Charlotte Brontë, Duhamel, Bernanos, d’autres encore, nous invitent à voir en eux les symboles de la résistance à l’emprise tyrannique de l’absurde monde dit moderne.

Réflexion sur la valeur vénale **

La Rochepot est affiché à plus de 3 millions, Villemenant à plus d’un million et demi. Pour moins de 700 000 vous aurez en Sologne une belle demeure seigneuriale du 13ème remaniée au 15ème. Pour moins de 300 000, sur 5 hectares en Limousin, les ruines hautaines d'un manoir du 15e siècle classé Monuments Historiques ..

Le produit de la vente, aux prix actuels s’entend, de deux studio de 40 m2 métro glacière, voire d’un seul, pourrait très-certainement vous permettre de faire des offres .. Mais après ?

Pour en faire Hôtels, restaurants, lieux de séminaire, de mariages et de réception, il faudrait ajouter le produit de la vente d’au moins deux autres métro glaciaire supplémentaires. Au moins. Ou d’un 120 m2 à Neuilly.

Bah ! Pour un riche oligarque chinois, russe où d’Angleterre, la chose serait bien aisée.

Pour un riche Président dont je tairai le nom qui a investi des millions et des millions, qui a mobilisé la puissance publique au service de ses rêves chimériques, incarnés, en partie seulement, notez bien, dans un château quasi à l’abandon il y a dix lustres, et dont je tairai également le nom, il aura suffit de claquer des doigts.

Un grand nombre de projets pourraient naitre pour redonner vie pleine et entière à ces splendides antiquités, qui, encore trop ignorées, constituent, bien loin de l’argent-dette, la vraie richesse de notre pays.

Un "promoteur", dans le cas précis du château ici décrit, pourrait par exemple y faire une résidence de dix appartements de luxe, réalisés avec le concours d’un Le Corbusier des temps post moderne, qui n’hésiterait pas à marier intelligemment la pierre ancienne, le verre, l’acier, l’espace extérieur, la naturelle splendeur des lieux.

Ce serait alors le coup des immeubles parisiens achetés bon marché et vendus « à la découpe » version V 02 ? Version Rurale ?

Possible ! Certains qui feraient leur « business plan » pourraient fort bien y voir une excellente et profitable opération. 

Sans parler de la bonne action, celle qui redonnera Noblesse à notre immobilier parachronique.

Plusieurs rumeurs courent selon lesquelles un des plus grands chefs Belges aimeraient diversifier ses activités hors milieu urbain, ou qu’un riche oligarque russe y installerait une académie de recherche et d’étude sur les guerres européennes, ou encore qu’il s’y ferait une maison de retraite, tant la France en a besoin .. 

 

Claudius, circa Jan 2014

 

Je dédie cet article à Bertrand, François, Christine, Emile, Marike

 

* effet paronymique ..

** " Qui s'achetait, sous l'Ancien Régime, à prix d'argent près de l'administration royale "

Sources

http://www.youtube.com/watch?v=RKvd4tMkFHc

http://www.bulle-immobiliere.org/drupal/

http://www.coulisses-tv.fr/index.php?option=com_k2&view=item&id=2519:doc-in%C3%A9dit-sur-le-scandale-du-logement-sur-france-3-dans-%E2%80%9Chistoire-imm%C3%A9diate%E2%80%9D-lundi-20-janvier-2014&Itemid=403

www.patrice-besse.com/

http://balkans.courriers.info/article23917.html

 

Citations graphiques

Derbyshirelife.co.uk

http://compagnonnage.info

In Warwickshire, a house located inside the twelfth-century ruins of a castle has redefined the idea of old meets new. (Source : cntv.cn)


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4 réactions à cet article    


  • Fergus Fergus 8 janvier 2014 12:05

    Bonjour, Claudius.

    Au delà des châteaux et des manoirs qui arrivent en général à trouver preneurs, parfois à des prix dérisoires, eu égard aux sommes qu’il faut ensuite débourser pour les remettre en état ou leur apporter le confort moderne, c’est aussi tout l’immobilier ancien des villages désertés qui est en cause. Notamment les vieilles et solides fermes en granit ou en grès qui risqueraient un fatal délabrement s’il en se présentait pas des étrangers pour les racheter et les sauver de la ruine.

    Beaucoup de hameaux, constitués de très belles maisons en granit, ont ainsi été sauvés au cœur des Monts d’Arrée par des Britanniques, et c’est une bonne chose. Des Britanniques que l’on retrouve nombreux également en Périgord et en Limousin, les Néerlandais, les Allemands ou même des Suisses préférant les contreforts ardéchois du Massif Central.

    Personnellement, je regrette qu’il n’y ait pas d’incitations fiscales significatives pour les Français désireux de reprendre ces vieilles bâtisses, particulièrement en primo-accession à la propriété. Il y a là en effet une cause nationale sous-jacente : la sauvegarde de notre patrimoine et le maintien dans les lieux de nos nationaux, autant que faire se peut.

    Personnellement, j’ai habité durant 10 ans une superbe fermette en granit du 18e siècle dans le Finistère. Ayant dû m’en séparer pour m’installer à Rennes, je l’ai mise en vente à un prix raisonnable afin de faciliter l’achat par des locaux. Mais c’est quand même un Anglais qui l’a achetée en payant rubis sur l’ongle la somme demandée jusqu’au dernier centime pour ne pas se voir refuser la vente. Un autre Anglais, venu quelques jours plus tôt, a même surenchéri en apprenant la signature du compromis, sans obtenir satisfaction évidemment.

    Bref, cette invasion d’étrangers attirés par notre patrimoine immobilier peut être quelque peu irritante, mais il faut reconnaître que les acheteurs ont du goût et n’hésitent pas à investir pour retaper les maisons anciennes, ce qui est un point très positif.


    • Claudius Claudius 8 janvier 2014 12:23

      Ave Fergus, lu votre commentaire avec intérêt, tout à fait perspicace

      "Beaucoup de hameaux, constitués de très belles maisons en granit, ont ainsi été sauvés au cœur des Monts d’Arrée par des Britanniques, et c’est une bonne chose" dites-vous

      En Bourgogne et Lorraine, pareil .. les Anglais et Américains, russes et chinois maintenant en Bourgogne, nos cousins germains en Meuse et Lorraine et Vosges

      Les étrangers .. ben oui, un peu irritant ? j’avais écrit sur le sujet : plutôt une opportunité pour notre pays, nos pays .. Les étrangers refont bien les choses et sont d’un commerce en général agréable

      Votre ferme du Finistère ? Quand vous serez vieux ? elle vous manquera pas ? Et quand Rennes deviendra inhabitable ?

      Bien cordialement

      NB : avez-vous noté qu’un heureux propriétaire d’un 40 m2 metro Glaciaire, s’il vend son appartement parigot au prix du moment peut s’acheter un longère, pu du tout bosser pendant 20 ans (en vivant vertueusement) et avoir la bonne et le jardinier qui vont avec


      • Fergus Fergus 8 janvier 2014 16:54

        @ Claudius.

        Avec le 40 m² à Glacière*, c’est même une maison de maître de 250 m² avec grand jardin en centre-ville que l’on peut acquérir à Parthenay. D’où la question que je ne cesse de me poser : pourquoi des gens qui n’ont pas d’attache particulière dans la capitale, si ce n’est d’y avoir vécu longtemps, ne vont-ils pas s’installer dans des coins autrement plus sympas ?

        * Je connais bien ce coin, ayant habité bd Saint-Jacques puis à la Butte-aux-Cailles.

        Bonne journée.


      • Emile Mourey Emile Mourey 11 janvier 2014 17:33

        @ Claudius


        Je viens de lire votre article avec beaucoup d’intérêt. Merci, continuez !

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