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A l’heure de la controverse sur la Turquie, le sort de l’Europe se jouerait-il en Russie ?

Le livre* « Passerelle Bankovski » signé Mornevert(1) est un thriller politique sur fond d’espionnage dans lequel un président russe, le président Balchine occupe un rôle de premier plan. Nul doute que le lecteur se passionnera pour les aventures du jeune et attachant agent français un brin romantique Jean Lefort, qui navigue en eaux troubles. Dans cette histoire, fantômes du passé tzariste, grandes figures de la guerre froide et fascinants manipulateurs du pouvoir en place, vont rivaliser de machiavélisme pour atteindre un but dont l’auteur nous donnera les clés à la toute fin du roman. Mais tout cela est évidemment de la pure fiction...

Véronique Anger : Pourquoi ce pseudo de Mornevert ? Etes-vous Patrick du Morne Vert, auteur de « Mission Oxygène »(2) qui dénonçait les manipulations politiques de l’affaire Rainbow Warrior(3), le bateau de l’organisation Greenpeace coulé par la DGSE en 1985 ? Mornevert : Un pseudo est un paravent utilisé par les écrivains quand leur fonction, leur passé ou leur volonté consiste à ne pas mélanger leur travail d’écriture et leur vie privée ou professionnelle. En ce qui me concerne, je veux éviter que ma vie de romancier gêne mes employeurs. A votre question sur Patrick, que je connais, il s’agit bien sûr d’un clin d’œil volontaire. Je tenais à rendre hommage à ces officiers et sous officiers de la DGSE jetés en pâture aux médias et aux juges uniquement par intérêt et calcul politiques. Cette période de l’histoire de France m’a laissé un très fort sentiment d’injustice et de dégoût. C’était la première fois que j’étais confronté aux mensonges des politiques et à la mise en place officielle d’une désinformation d’Etat s’appuyant sur un dispositif de « fusibles » à plusieurs niveaux. Plus la pression augmentait à l’intérieur des clans au pouvoir ou à l’extérieur, sur le plan national ou international, plus on lâchait du leste politique... J’ai rencontré certains officiers et sous-officiers nageurs de combat par vocation recherchés par la police de leur propre pays pour avoir effectué sur ordre une mission périlleuse ! Ce fut en quelque sorte, pour moi, une perte de virginité politique qui me fit prendre conscience de la nature égoïste et légitime de la Nation.

VA : Dans ce cas précis, qu’entendez-vous par « légitime »... ? M : Après la période de révolte naturelle que j’ai éprouvée du fait de l’abandon (pour ne pas employer le mot trahison) des hommes, des conséquences familiales et psychologiques, comme des conséquences en termes de carrière, je me suis plongé dans cet épineux dossier. J’en suis arrivé à la conclusion que l’Etat français aurait pu sortir dignement de cette crise. Je crois maintenant qu’une alternative était possible. La première solution dépendait du ministre de la Défense de l’époque, Charles Hernu(4) ; la seconde était entre les mains du ministre de l’Intérieur Pierre Joxe(5). La solution Hernu, paradoxalement très « gaullienne », protégeait les hommes pour convaincre de la force de la Nation française. La voie Joxe, anglo-saxonne et manichéenne, privilégiait une notion de pureté obligée de la Nation française contre celle, impure, de l’action des hommes de terrain. Hélas, c’est cette dernière qui a prévalu..

VA : Parlons un peu de votre roman. En êtes-vous l’un des héros ? Russe, ou Français ? M : Absolument pas. Comme je vous l’ai dit, il s’agit d’une pure fiction...

VA : Dans cette histoire « fictive » donc, certains personnages ressemblent fortement à des personnages réels... Je pense naturellement au président Balchine. Souhaitez-vous interpeller l’opinion publique en lui démontrant que l’avenir de la Russie n’est peut-être pas celui que nous imaginons ? M : Comme dans un roman de science fiction, je décris un ou plusieurs mondes parallèles. J’observe qu’il existe un risque de dérive de l’histoire, à l’est de l’Europe. Un tzar pourrait apparaître sous les traits d’un Vladimir Poutine grâce à quelques montages politiques. Je crois cependant à l’intelligence du président russe pour se garder de franchir cette ligne...

VA : Devons-nous avoir peur de la nouvelle Russie ? M : Moins que de l’ancienne à mon avis... Je suis effaré de la réaction de nombreux entrepreneurs français qui refusent de travailler avec les pays de l’Est, par peur des « mafias » locales. Pourtant, ces mêmes entrepreneurs ne craignaient pas de collaborer avec l’Etat soviétique en pleine période de goulag, bien avant la chute du mur ! Plusieurs de mes experts ont observé qu’en Russie ou dans les pays baltes, beaucoup de sociétés et de banques appliquaient davantage de transparence comptable que bon nombre de nos grands groupes industriels. Le « traitement » réservé aux nouveaux pays ayant rejoint la communauté européenne, en particulier aux pays baltes, est consternant. Aujourd’hui encore, des banques françaises continuent à attribuer des « notes rouges » (sous-entendu : blanchiment d’argent...) à des sociétés aux trésoreries dont l’origine n’est pas contestable et aux bilans consolidés par des auditeurs internationaux ! Ce que je dénonce dans mon roman, c’est le danger de la voie « Rus », ou le « ni-ni ». C’est-à-dire, ni capitaliste, ni communiste, qui fait oublier l’universalité de la démocratie et s’appuie sur les grands symboles et les rêves de la « Grande Russie ».

VA : Et quels sont les rêves de la Grande Russie ? M : L’adoration des populations russes pour deux idées antagonistes symbolisées par la canonisation du dernier Tzar Nicolas d’une part, cérémonie à laquelle a assisté Poutine. D’autre part, l’image idéalisée de la grande Armée Rouge brandissant le drapeau soviétique sur le Reichstag de Berlin en 1945.

VA : Ces idées sont étonnantes en effet, mais en quoi sont-elles vraiment dangereuses ? M : Elles peuvent le devenir si le montage politique consiste à insinuer que toutes les victoires économiques et politiques russes sont l’incarnation de cette grande idée du Russe originel -et original- comme peut l’être l’autre notion de la « Nouvelle Byzance » incarnée par le renouveau de l’orthodoxie russe.

VA : La Démocratie européenne peut-elle -doit-elle- être exportée en Russie ? M : Mon discours n’est pas de considérer que les démocraties russes doivent ressembler à la vision américaine ou européenne du concept. Cette remarque est aussi valable pour l’Afrique ou l’Asie. Je crois seulement qu’il existe un réel danger à concentrer le pouvoir dans les mains d’un seul homme, sans possibilité d’alternance ou d’équilibre des forces. Je crois au système anglo-saxon d’un « cabinet fantôme » et dans le caractère sacro-saint d’équipes fonctionnelles servant des causes politiques différentes.

VA : Si l’on suit votre raisonnement, il suffirait d’un rien pour que Poutine devienne le nouveau Tzar de toutes les Russies. Auriez-vous accès à des informations qui nous échappent ? ? M : J’ai lu quelques notes confidentielles dévoilant la mainmise du clan Poutine sur des pans entiers de l’économie, du Renseignement et de l’armée russe.

VA : C’est très grave ce que vous me dites là ! M : Non. Parce qu’il y a deux manières de lire cette information. L’une, peut-être la bonne, signifierait que Poutine est en train de « nettoyer » les restes des « mafias » soviétiques pour enfin laisser entrer la démocratie dans l’ex-Urss tout en sauvegardant l’Etat russe très affaibli au moment de la disparition du Comecon(6). Certains espèrent que cette action pourra faire oublier que les oligarques soviétiques ont raflé le magot de l’économie pendant le temps de la vacance du pouvoir sous Boris Ieltsine. Poutine utilise la manière forte car il ne croit pas en la nature vertueuse du capitalisme sauvage. Le démantèlement du groupe pétrolier Youkos en est d’ailleurs une parfaite illustration...

VA : Vous approuvez ce mouvement fort et cynique de la politique de Poutine ? M : Je n’approuve pas. J’analyse la situation et je constate que bien peu de nos spécialistes en France réalisent que la Russie voit son blé géré par des Américains, son pétrole par des Allemands et des Chinois. Son armement, ses banques, ses universités, ses programmes d’échanges s’accélèrent et se renouvellent (par exemple avec Israël sur les systèmes de sécurité informatique et leur corollaire d’intrusion). De plus, l’histoire soviétique possède déjà des fondations solides permettant de déployer un dispositif policier d’information et de contrôle. Nous voyons apparaître un nouveau géant dont l’équilibre politique devient primordial parce qu’il constitue notre frontière européenne.

VA : A quand l’entrée de la Russie dans la communauté européenne ?! M : Ce vieux fantasme Gaullien de l’Europe s’étendant « depuis l’Atlantique jusqu’à l’Oural », est la question stratégique du siècle. La Russie reconstituée va-t-elle avaler l’Europe affaiblie par ses freins idéologiques, ses administrations vieillissantes et ses acquis sociaux ? Ou bien l’Europe va-t-elle, a contrario, intégrer la Russie par son exemplarité démocratique, sa richesse, sa pluralité et sa volonté d’équilibrer la puissance américaine ? Je crains que l’alibi de l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne ne masque les véritables enjeux, ceux de cette frontière de l’Europe qui, par son inertie, s’étend maintenant toujours plus loin à l’Est.

VA : La Russie démocratique signifie-elle la paix retrouvée en Tchétchénie ? M : Quand, en décembre, Poutine déclarait qu’il n’y avait plus de guerre en Tchétchénie depuis trois ans, il s’exprimait en Russe, habitué à gérer dans son histoire les peuples situés aux Marches de l’Empire. Récemment, j’ai eu la surprise d’entendre des officiers français établir un distinguo entre le Caucase russe et la Tchétchénie. L’un m’a dit qu’il ne comprenait pas pourquoi les Russes s’intéressaient à la Tchétchénie. Quand je lui ai demandé s’il pensait que le Caucase faisait partie de l’ancien empire russe, il a acquiescé puis à pris conscience que les régiments du Tzar du Caucase étaient des soldats d’élite au même titre que les Cosaques du Don(7).

VA : Comment alors expliquez vous cette contradiction ? M : Très simplement... Elle est née de l’amalgame volontaire, pratiqué par certains intellectuels, entre le terrorisme islamiste et fondamentaliste d’origine arabe apparu dans les années 90 et le mouvement nationaliste de Mansour(8) au XVIIIème siècle. Elle continue par la guerre totale que poursuit Poutine sous prétexte du combat international contre le terrorisme issu du 11 septembre 2001. Ces deux mouvements se croisent et annihilent toute perspective ou vision politique de nos dirigeants. Je pense que cela arrange tout le monde de laisser à Poutine le soin de régler cette -trop- lointaine croisade...

VA : Revenons à votre roman... L’espionnage traité sur le mode du thriller, c’est plutôt une spécialité anglo-saxonne ? M : Mes maîtres sont Vladimir Volkoff, Jean Raspail, John Le Carré ou Percy Kemp. Je voulais raconter une histoire tout en me réservant un espace de liberté totale.

VA : Avez-vous envisagé de vous essayer au traité politique ? M : Dans ce cas, je ne pourrais plus utiliser ce magnifique pseudo !

VA : Si mes renseignements sont bons,vous travaillez déjà sur une suite, « Souvenirs de Riga ». Pouvez-vous nous en dire plus ? M : Il s’agira également d’un thriller d’espionnage et cette fois encore, il y aura des messages stratégiques et politiques. Par exemple, une dénonciation de la main mise des Américains sur les économies des pays baltes, ainsi que la naissance des nationalismes et des revendications « russophones » dans ces mêmes pays s’opposant aux nationalismes lettons ou lituaniens, ou la « droitisation » d’une partie de la population autour de l’histoire occultée par les Soviétiques des chevaliers teutoniques(9)... Je souhaite évoquer toutes les difficultés que rencontrent ces peuples pour vivre leur identité tout en acceptant leur histoire récente. Je suis impressionné par l’aspect si peu universel de l’histoire de la chute de l’empire soviétique. Je ne partage pas la vision « d’implosion » de notre académicienne spécialiste de la Russie, Hélène Carrère d’Encausse(10). Ma vision s’apparente plutôt à la fin de Rome, l’effritement par touches successives d’un grand mur ceinturant l’empire. L’Europe a connu sa dernière grande révolution en 1945 ; les Lettons en 1991. Un fossé de génération et d’incompréhension sépare nos cultures. Comment pourrions-nous comprendre une population de jeunes cadres trentenaires qui a vécu les tirs des bérets noirs des troupes spéciales russes contre la police russo-lettonne de Riga il y a seulement quinze ans ? Ce sera également le récit de cette révolution dans laquelle une génération a vu disparaître le communisme soviétique en quelques jours. Imaginez ces officiers russes pris entre le feu de leurs compatriotes et leur famille installée à Riga depuis deux générations... Voilà, très résumé, le décor de mon prochain roman au centre duquel évoluera mon héros récurrent, le commandant Lefort. Mais je ne vous en dis pas plus...

(1) « Passerelle Bankovski ». Mornevert (Editions CampoAmor/Les Portes du Monde. lire le début)

(2) « Mission Oxygène » Patrick du Morne Vert (Editions Filipacchi. 1987)

(3) Le 10 juillet 1985, le navire Rainbow Warrior, appartenant à l’organisation Greenpeace, est sabordé par des agents de la DGSE dans le port d’Auckland, en Nouvelle-Zélande. L’opération fera une victime : un photographe portugais venu récupérer son matériel à bord.

(4) Ministre de la Défense de François Mitterrand de 1981 à 1985, et l’un de ses plus fidèles compagnons. L’affaire Rainbow Warrior lui coûtera sa carrière. La plupart des observateurs s’accordent à reconnaître que Charles Hernu a servi à l’occasion de « fusible » pour de « plus hautes autorités » certainement informées de l’opération. Charles Hernu est décédé en janvier 1990.

(5) Ministre de l’Intérieur du 19 juillet 1984 au 21 mars 1986.

(6) Comecon : Council for Mutual Economic Assistance (Conseil d’assistance ou d’aide économique mutuel). Organisme de coopération économique créé en 1949, dissous en 1991 réunissant les pays de l’ancien bloc de l’Est.

(7) Les Cosaques, en effet, ont participé très tôt à la gloire de la conquête impériale russe. En tant que gardien du limès de l’empire du tzar, ils sont censés détenir la pleine confiance du souverain. Historiquement, en dépit de moments troubles, il n’est pas absurde de considérer que les Cosaques se sentent partie intégrante de l’empire de Russie. (Extrait du N°33 de « Regards sur l’Est »).

(8) Sous l’impulsion du Cheik Mansour, le Caucase du Nord s’unit et résiste à l’avancée russe sous la bannière d’un Islam partagé. En 1785, les troupes de Mansour encerclent d’importantes forces russes et les anéantissent. C’est la plus sévère défaite jamais infligée aux armées de Catherine II. Toutefois, les Russes se reprennent. Ils capturent Mansour en 1791 et celui-ci meurt à la prison de Schlusselburg en 1793 (extrait du site : http://www.stoessel.ch/hei/PS/OSCE_en_Tchetchenie.htm)

(9) Ordre religieux et militaire fondé en Terre Sainte lors de la troisième croisade en 1191.

(10) Universitaire, Historienne, Membre de l’Académie française, Femme politique. Présidente du Conseil Scientifique de l’Observatoire statistique de l’immigration et de l’intégration depuis 2004.

Propos recueillis par Véronique Anger pour Les Di@logues Stragégiques


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