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Accueil du site > Actualités > Europe > Bernard Carayon et « l’arme du libre ».

Bernard Carayon et « l’arme du libre ».

Le dernier Rapport Carayon a été déposé sur la table du Premier ministre Dominique de Villepin le 14 septembre 2006. Il fait suite à un précédent rapport commandé par l’ex-Premier ministre Jean-Pierre Raffarin en 2003 intitulé « Intelligence économique, compétitivité et cohésion sociale ». Si le rapport du Club informatique des grandes entreprises françaises (Cigref), « Intelligence économique et stratégique. Les systèmes d’information au cœur de la démarche » soulignait la même année les connexions étroites entre maîtrise du risque informationnel et les logiciels informatiques, il a donc fallu attendre la fin de l’année 2006 pour qu’une personnalité politique reconnaisse l’utilité stratégique du « libre ».

C’est qu’il faut le reconnaître, le secteur du logiciel, bien que hautement stratégique, a relativement été négligé par les pouvoirs publics. Selon le rapport du Commissariat général au Plan sur l’économie du logiciel, publié en 2001, « l’édition de logiciels ne représente à elle seule que 13 % environ des 64,6 milliards d’euros de la dépense informatique globale de 2000. De même, les applications Internet grand public, bien qu’en forte croissance, ne pèsent encore que marginalement. » Ces observations sont hélas toujours d’actualité, en dépit de la vitalité du secteur du logiciel. Ce qu’il est important aussi de souligner, c’est que le logiciel n’est pas seulement un secteur économique comme un autre, « c’est aussi l’un des meilleurs moyens à la disposition des autres secteurs de l’économie pour augmenter leur compétitivité ». Comme l’écrit Hughes Rougier, directeur général adjoint de Communication et systèmes, il convient donc maintenant, « à l’instar de ce que les États-Unis font depuis longtemps, de prendre conscience de cette opportunité et de l’exploiter ».

Mais quelles sont les mesures proposées par Bernard Carayon pour dynamiser l’industrie française du logiciel ? Quel est l’intérêt stratégique d’un développement du logiciel libre au sein de l’Union européenne ? Comme nous allons le voir, les propos du député s’inscrivent dans une forme de « patriotisme économique européen ». C’est que les objectifs fixés par l’agenda de Lisbonne sont de faire de l’Union européenne l’économie la plus compétitive au monde, notamment par un investissement massif en matière de recherche et de formation. L’Europe sera numérique ou ne sera pas. Aussi, la destinée de l’Europe puissance semble-t-elle indissociable d’une politique publique européenne d’intelligence économique intégrant dans ses objectifs la défense et promotion du « libre ».

Concernant le domaine des technologies de l’information, Bernard Carayon se prononce tout d’abord pour « l’utilisation systématique des standards ouverts et, comme premier exemple, l’imposition du format international ISO ODF pour la création et la diffusion de tout document officiel échangé dans le cadre européen ». Selon le député du Tarn, l’interopérabilité et les standards ouverts représentent en effet la « condition du développement économique européen en matière de technologies de l’information  ». La promotion de l’interopérabilité en Europe est un enjeu éminemment stratégique, comme en témoigne la peine de 280,5 millions d’euros infligés à Microsoft par les instances européennes en vertu du refus de la firme du Vermont de communiquer des informations à ses concurrents concernant l’environnement Windows. L’extraordinaire lobbying mis en œuvre par Microsoft à Bruxelles, et dont Neelie Kroes, commissaire européenne à la concurrence, semble avoir fait les frais, illustre tout à fait la dimension stratégique de l’interopérabilité. Et l’on ne peut que se réjouir, comme l’Association pour la promotion et la recherche en informatique libre (APRIL) « que le principe d’une politique publique de promotion de l’interopérabilité, des standards ouverts et du logiciel libre soit acté dans un rapport remis au Premier ministre ». Enfin, Bernard Carayon propose la création d’un pôle de compétitivité dédié aux logiciels libres, ainsi que la mise en place par le ministère de l’industrie d’un « tableau de bord de l’évolution de l’utilisation des logiciels libres dans l’ensemble de l’administration publique  ». Mais quelles sont les motifs d’un tel engagement politique ?

La première raison apparaît d’ordre géoéconomique ; il s’agit apparemment de s’opposer à la dépendance technologique de l’Europe vis-à-vis des Etats-Unis, dépendance « inacceptable », induite par la domination planétaire du géant du logiciel, Microsoft. « En ce qui concerne les technologies de l’information, écrit Bernard Carayon, l’Europe - le reste du monde ? - est, en 2006, à l’égard des Etats-Unis d’Amérique comme l’était la France, en 1945, à l’égard de l’arme nucléaire : dans une situation de dépendance totale. » C’est que, dans une optique de « guerre économique », l’omniprésence du format .doc (Word) participe ainsi d’un processus de domination idéologique et culturelle de la part des Etats-Unis, ce que Christian Harbulot, fondateur de l’Ecole de guerre économique, nomme social learning. Aussi la constitution d’une Europe puissance semble-t-elle passer par l’élaboration d’un modèle européen alternatif. Du reste, privilégier l’utilisation de logiciels libres au sein des administrations et promouvoir l’interopérabilité participe bel et bien d’une stratégie de puissance face aux Etats-Unis. La lutte contre la brevetabilité du logiciel concourt également au même objectif.

En effet, la lutte contre les brevets logiciels et conjointement, le développement des logiciels libres en Europe relève d’un intérêt stratégique. La grande majorité des brevets logiciels délivrés par l’Office européen des brevets sont en effet détenus par des compagnies étrangères à l’Union, les Etats-Unis (43%) et le Japon (30%). Or, si ces brevets logiciels étaient effectivement légalisés, ils seraient probablement utilisés par ces puissantes firmes étrangères afin de poursuivre en justice les PME européennes du secteur du logiciel. Aussi s’opposer à la brevetabilité du logiciel est-ce, d’une certaine manière, soutenir indirectement le développement du logiciel libre. En effet, la brevetabilité du logiciel menace sérieusement la liberté de programmation. Il est éminemment probable que parmi les centaines de milliers de lignes de codes d’un logiciel nouvellement produit, certaines applications soient déjà brevetées. Et quel peut être l’avenir du logiciel libre dans un tel contexte, sachant que la publication du code source l’expose plus largement aux poursuites judiciaires en cas de légalisation des brevets logiciels ?

Mais ce qui fait la faiblesse apparente du logiciel libre, la publication du code source, en fait aussi la force. La disponibilité du code source participe en effet d’une sécurisation de l’infrastructure informationnelle, ainsi que le rappelle Bernard Carayon : « Parce que le code source est public et donc auditable, la sécurité des logiciels libres peut être mieux assurée. » Il est alors possible d’étudier à loisir le logiciel en question, et de s’assurer par exemple de l’absence de failles de sécurité liées à des bogues, de prévenir ainsi l’installation de virus malveillants et autres menaces sérieuses pour la sécurité. Librement reconfigurables et adaptables en fonction des besoins des utilisateurs, les logiciels libres sont généralement plus fiables que leurs équivalents «  propriétaires ». Régulièrement débugué et optimisé par une communauté internationale de bénévoles, un navigateur Internet tel que Firefox dispose non seulement de fonctionnalités inédites par rapport à son équivalent Microsoft, Internet Explorer, mais est aussi jusqu’à 25 fois plus sûr.

Or, « si l’activité économique liée aux technologies de l’information est essentiellement mesurée à travers le marché des logiciels propriétaires dont l’utilisation est soumise à certaines contraintes, une part croissante de cette économie, bien que difficilement mesurable, est fondée sur des logiciels », comme l’écrit Bernard Carayon. Le marché croît à mesure que le consommateur se familiarise avec les solutions open source et promet une croissance rapide de l’emploi dans les années à venir. Cette économie du logiciel libre, qui se structure autour d’un business model original, constitue encore une fois une alternative possible au modèle "propriétaire" des Etats-Unis. Il demeure cependant encore à développer en Europe, et c’est le rôle qui revient aux pouvoirs publics. Ce réinvestissement de l’économie par l’Etat apparaît la condition sine qua non afin de lutter à armes égales avec les Etats-Unis.

Le député conclut ses propos en citant l’exemple de la Belgique, en avance sur la France, puisqu’engagée depuis 2003 dans une politique publique d’utilisation des standards ouverts et des logiciels libres au sein des administrations fédérales et régionales. De telles mesures devraient être implémentées en France et généralisées à l’Europe entière.

Pour toutes ces raisons, le développement des logiciels libres tout comme la lutte contre la brevetabilité des logiciels ou la promotion de l’interopérabilité apparaissent comme des enjeux stratégiques au sein de la construction d’une l’Europe-puissance, « libre » et indépendante technologiquement. Ce faisant, Bernard Carayon adopte une ligne gaullienne, à la différence qu’il ne se prononce pas pour une « Europe des nations », pour reprendre une expression du Général de Gaulle, mais pour une nation européenne souveraine dans le secteur stratégique du logiciel.


Pierre-Antoine Rousseau (C) 2006


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10 réactions à cet article    


  • roumi (---.---.74.206) 12 octobre 2006 16:21

    excellent article qui replace bien les enjeux .

    je ne savais pas que la bagarre avait cette ampleur a bruxelle .votre site web m’a fait decouvrir de nombreux autre points .

    utlisateur le plus souvent de logiciels libres , je les trouve tellement plus leger , plus puissants .

    interoprablitee et standarts ouverts sont des passages obliges pour une liberte durable . et les ecoles et administration de ma ville sont en libre ; sur le comptoir de ma bibliotheque un cd de logiciels libres est propose . comme un produit culturel classique .

    au debut cette demarche paraissait assez iconoclaste , et l’idee fait son chemin .

    roumi


    • (---.---.141.127) 12 octobre 2006 16:48

      Enfin un sursaut !

      Philgri


      • roumi (---.---.74.206) 12 octobre 2006 17:14

        plus que ca ; c’est de l’hygienne economique .

        roumi


        • François (---.---.140.241) 12 octobre 2006 21:34

          Autre atout du libre : moins gourmand en ressource matérielle.

          Ainsi Chaque version de Windows demande toujours plus de puissance pour faire quasiment la même chose, alors que chaque version d’une distributiol linux est améliorée, optimisée pour marcher mieux sur la même machine.

          Exemple : Pour avoir un bureau 3d moderne, Windows Vista est très exigeant - il faut un PC Vista Ready neuf, alors que Mandriva 2007 marche trsè bien sur une machine actuelle.

          Je compare les pré-requis ici, avec sources : http://x86bar.wordpress.com/2006/09/24/interface-graphique-3d/

          D’un autre côté, pour supporter Vista, le prix des PC va augmenter, ce qui pose des problèmes aux vendeurs qui avaient répondus à un appel d’offre qui fixe le prix à l’année. Un P4 512Mo et un core 2 duo 1Go de RAM ne sont pas au même prix.

          J’en parle ici : http://x86bar.wordpress.com/2006/10/05/vista-les-ennuis-commencent/


          • dionysos (---.---.231.250) 12 octobre 2006 23:02

            passez au libre, c’est mieux, c’est moins cher zt c’est stable Je viens de mettre un ordi sous Ubuntu c’est top ! installation simple, utilisation intuitive et toute l’aide sur le net si probleme, et c’est gratuit ! vive le libre !


            • herbe (---.---.173.23) 12 octobre 2006 23:06

              Enfin ! Prise de conscience mais aussi signe d’un début de maturité !

              Par contre ça ne va pas être reposant de se prendre vraiment en charge !

              C’était tellement simple de se laisser à la fois « dorloter » par le monopolistique Microsoft (et autres) tout en pestant généreusement contre lui (et eux) smiley


              • Laurent GUERBY (---.---.162.148) 12 octobre 2006 23:25

                Au passage, Bernard Carayon a un blog (fait avec le logiciel libre dotclear et tournant sous Apache/Linux bien sur :) :

                http://www.bcarayon-ie.com/blog/


                • Laurent G. (---.---.44.148) 13 octobre 2006 14:11

                  Le problème n’est pas forcément le « libre » mais surtout des standards ouverts et des logiciels « OpenSource ».

                  L’innovation va de paire avec la recherche industrielle et donc l’argent, que des sociétés innovantes gagnent de l’argent avec leurs produits est normal, ce qu’il l’est moins, c’est le côté obscure et réservé des technologies employées.

                  L’utilisation des standards ouverts assure la pérénité des données, les programmes OpenSource ( pas forcément libres et gratuits mais dont le code source est publié et auditable ) autorisent et obligent les sociétés à la transparence et au regard des experts en sécurité.


                  • Petit 14 octobre 2006 00:35

                    Je ris.

                    Un beau rapport mais dans les faits.....


                    • (---.---.202.218) 15 octobre 2006 01:20

                      installer flash-player dans Mandriva ....

                      ah ! le wi-fi...

                      le libre c’est que du bonheur ! smiley

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