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Accueil du site > Actualités > Europe > Capitales européennes de la culture : la dimension européenne sacrifiée (...)

Capitales européennes de la culture : la dimension européenne sacrifiée ?

Tous les ans, l’Union européenne se dote d’une « capitale européenne de la culture », initiative qui a pour but de mettre en valeur le patrimoine culturel européen, d’intensifier les échanges culturels entre les pays européens, et de contribuer au rapprochement entre les peuples européens. Lancé en 1985, avec comme première capitale culturelle Athènes, et couronnant ses vingt ans d‘existence à Cork en 2005, ce projet ambitieux donne cependant l’impression de ne pas remplir pleinement ses objectifs.

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> Commission européenne : le programme des capitales européennes de la culture
> Lille 2004 : site officiel et bilan de l’opération (pdf)
> Cork 2005 : site officiel
> Patras 2006 : site officiel
Au premier plan de ceux-ci, on compte la lecture des programmes et bilans des activités culturelles des différentes villes élues, qui donne vite l’impression que la dimension européenne est minimisée au profit d’une vaste opération de promotion touristique de la ville pendant un an. Les projets artistiques, qui touchent tous les domaines, sont passionnants et très diversifiés, et le public de la région a accès, pendant un an, à une offre culturelle hors du commun, mais ce projet amène-t-il vraiment les villes choisies à échanger sérieusement avec leurs voisines européennes pendant leur année d’élection ? Et surtout, ce projet renforce-t-il la connaissance mutuelle des peuples européens et l’accès à un héritage et à un patrimoine culturel commun ?

Les capitales européennes de la culture : un historique

Le projet de « Ville européenne de la culture » a été lancé par le Conseil des ministres du 13 juin 1985, sur l’initiative de Madame Mélina Mercouri, ministre grecque de la culture. Il s’agissait d’une part, de mettre en valeur le développement artistique et culturel européen, qui est d’une grande variété, et d’autre part, de contribuer au rapprochement des peuples européens. Le phénomène urbain ayant joué un rôle majeur dans le rayonnement des cultures en Europe, il était intéressant de donner pour cadre à cette initiative culturelle les villes européennes. Le public européen devait ainsi avoir accès à « certains aspects culturels de la cité, de la région ou du pays en question ». Avec le programme-cadre « Culture 2000 », le mot « ville » est remplacé par le mot « capitale », mais cela ne signifie pas que seules les capitales européennes peuvent être choisies, des villes secondaires au rayonnement culturel important sont fréquemment élues.

La capitale européenne de la culture doit promouvoir, pendant son année d’élection, la création dans tous les domaines : la littérature, la musique, l’architecture, les arts plastiques, le théâtre ; elle doit élaborer un programme qui mettra son propre patrimoine en valeur, mais qui insistera aussi sur sa place dans le patrimoine culturel européen. Elle doit diffuser l’événement culturel de façon large, faciliter l’accès et l’accueil des citoyens européens, et associer des acteurs culturels d’autres villes des Etats-membres dans son programme.

Il y a, la plupart du temps, une capitale européenne de la culture, mais il peut arriver certaines années qu’il y en ait deux, choisies dans deux régions assez éloignées dans l’espace européen, par exemple en 2001, Porto et Rotterdam, ou en 2004, Gênes et Lille. L’année 2000 a été une année à part, puisqu’il a été décidé de nommer neuf « Villes de la culture » : Avignon, Bergen, Bologne, Bruxelles, Cracovie, Helsinki, Prague, Reykavik et Saint Jacques de Compostelle. Cinq villes appartenant à l’Union européenne, quatre à des pays-tiers.

Depuis 1999, la décision 1419/1999/CE a introduit un système de rotation pour que chaque Etat-membre accueille la manifestation à intervalles réguliers. Cette décision a aussi modifié la procédure de sélection des villes : une ville est désignée chaque année par le Conseil sur recommandation de la Commission, d’après l’avis d’un jury composé de sept personnalités indépendantes, expertes du secteur culturel.

Etre élue capitale européenne de la culture peut beaucoup profiter à une ville : c’est une occasion pour améliorer son image, pour rénover l’environnement urbain et pour profiter du tourisme engendré par les manifestations culturelles. Mais les buts initiaux d’échanges culturels intra-européens et de mise en valeur d’un patrimoine culturel européen semblent s’effacer dans bien des cas, et ne laisser la place qu’à un programme de festivités trop centré sur la ville et sa région.

Lille 2004 et Cork 2005 : une offre culturelle extraordinaire, la dimension européenne oubliée

Lille, capitale européenne de la culture 2004, a été une véritable réussite : des expositions aux sujets très divers -de « Picasso » ou « Rubens » au « Cinéma du futur » ou « Design », des fêtes ambitieuses et originales tout au long de l’année -comme la fête « Géants ! », grand défilé de bonshommes géants, qui a accueilli 200 000 participants, ou l’initiative de la « Forêt suspendue » dans les rues de Lille, des colloques comme celui de l’Université Lille I : « A propos de la culture », des spectacles de musique et d’arts vivants -le cirque Zingaro, par exemple, l’initiative des « Maisons Folies », de nouveaux lieux de spectacles et d’expositions dans des sites inédits comme d’anciennes usines, pour rassembler artistes et habitants, ou enfin des initiatives menées dans les écoles de la région. Le monde économique s’est impliqué pour soutenir les projets, et les entreprises partenaires ont apporté 17,6% du budget global de Lille 2004. Le développement touristique a évidemment connu un boom cette année-là -822 942 visiteurs ont été accueillis à l’Office de tourisme, de décembre 2003 à novembre 2004, contre 308 000 l’année précédente.

Mais que ce soit dans les manifestations culturelles, dans la fréquentation ou dans l’organisation, Lille 2004 déçoit par son manque d’engagement pour introduire la dimension européenne dans son projet. En étudiant les thèmes des expositions ou des spectacles choisis, on peine à trouver une quelconque mise en perspective européenne, ou des problématiques européennes ; bien sûr, des artistes d’autres pays européens ont été invités, mais Lille 2004 a surtout été une chance pour des artistes locaux de présenter leur travail ou de mettre en valeur le territoire régional, sans trop chercher à créer conjointement avec des artistes d’autres pays européens. L’organisation déçoit aussi parfois : un système d’ « ambassadeurs », jeunes volontaires bénévoles chargés d’encadrer les manifestations, d’orienter le public ou de faire circuler l’information, a été mis en place avec succès : le seul regret qu’on peut avoir est de voir que 90% de ces jeunes étaient français, et seulement 10% étaient originaires de l’étranger. Or, pour certains événements, il aurait été tellement intéressant de mettre en place des équipes d’ « ambassadeurs » venus de toute l’Europe ! Lille 2004 s’est aussi voulu lieu de réflexion et d’échanges d’idées, mais là encore, les sujets de colloques présentés ont apparemment rarement pour thème l’Europe. Le spectateur a plutôt l’impression de prendre part à un projet concernant Lille, sa région, et son rapport au monde entier.

Cette constatation est d’autant plus décevante que pour l’année 2004, deux capitales européennes de la culture avaient été élues, Lille et Gênes. On aurait pu s’attendre à voir un véritable travail en commun réalisé par les deux villes, or, apparemment, elles ont très peu construit ensemble, et le lecteur cherche vainement sur les deux sites officiels les initiatives conjointes ou la réflexion sur un patrimoine culturel commun.

Cork 2005 rappelle sur beaucoup de points les carences de Lille 2004 : des initiatives culturelles formidables, mais pas vraiment européennes. Etre capitale européenne de la culture semble être pour Cork -comme pour Lille- surtout un formidable tremplin pour faire connaître sa ville, développer son tourisme et pouvoir débloquer des fonds pour rénover ou mettre en place de nouveaux équipements liés à l’offre culturelle.

La capitale européenne de la culture : une bonne idée inapplicable ?

L’idée d’avoir chaque année une capitale européenne de la culture montrait le souci des décideurs européens de renforcer le lien qui existe entre les peuples européens, d’accompagner la dimension économique de la Communauté européenne d’une initiative culturelle, et de construire un projet accessible aux citoyens. Il est bien sûr un peu décevant de voir que, finalement, les dernières capitales ont peu à peu perdu cet ancrage européen.

Que les jeunes des écoles de la région lilloise participent à des projets culturels est certes une bonne chose, mais pourquoi ne pas songer, en utilisant les crédits alloués à la capitale européenne, à intensifier pendant une année les échanges scolaires avec Gênes, aussi capitale de la culture en 2004 ? Car finalement, n’est-ce pas en provoquant des rencontres entre Européens qu’on arrivera à créer des liens durables ? Cork, cette année, a monté ses projets seule, et n’a pas contribué à créer de réseaux d’artistes européens ou d’échanges durables.

Une raison qui pourrait expliquer ce manque d’engagement des capitales de la culture pour donner une dimension européenne à leur projet tient peut-être au financement. L’idée de « capitale européenne de la culture » émane de l’Union européenne, mais au niveau du financement, sa participation est finalement assez faible : pour Lille 2004, par exemple, le financement a été assuré pour plus de la moitié par la ville de Lille et sa région, à hauteur de 18% pour les entreprises partenaires, alors que les financements en provenance des collectivités de l’Eurorégion ainsi que de l’Union européenne ne dépassent pas 6%. Demander aux villes de s’engager durablement pour la thématique européenne devient alors plus difficile, et on ne peut compter que sur les volontés personnelles des organisateurs d’intégrer réellement dans leur projet les idées de patrimoine européen ou de rapprochement des peuples européens.

Refonder le projet ?

Comment faire pour que ce projet tienne ses promesses d’échanges et d’une meilleure connaissance mutuelle entre Européens ?

L’idée d’élire deux capitales pour une même année semble être une bonne chose, si bien sûr les deux villes font un effort pour communiquer et travailler ensemble, et cela serait peut-être à généraliser. Au moins, pendant un an, deux points éloignés en Europe pourraient avoir la chance de se découvrir et d’échanger, en développant des programmes qui présentent des liens entre eux.

D‘autre part, il est vraiment dommage que les organisateurs soient la plupart du temps quasiment tous issus du pays de la capitale choisie : des équipes qui mélangeraient plusieurs nationalités permettraient un réel travail européen sur la culture ; il serait possible de découvrir nos points communs sur la façon de choisir, d’appréhender et de présenter un événement artistique, mais aussi d’accepter nos divergences.

Les villes élues pourraient peut-être aussi renoncer à une ou deux manifestations de grande ampleur très coûteuses (le nombre d’événements est de toute façon vertigineux...) et consacrer ces crédits à de véritables échanges de professionnels du spectacle, d’organisateurs, d’élus municipaux ou de simples habitants de leurs villes, échanges certes moins pompeux, mais qui incarneraient un vrai travail interculturel de fond.

Il faudrait aussi réussir à intéresser le citoyen européen à cette initiative, qui reste très méconnue, sauf bien sûr pour les habitants qui ont la chance d’être dans la région concernée. A propos, savez-vous quelle est notre capitale européenne de la culture 2006 ?

... C’est Patras, en Grèce et cette nouvelle élection reste encore une fois assez méconnue ! Par contre, à Patras, une lueur d’espoir brille pour un peu plus d’Europe, car un cycle de conférences est prévu tout au long de l’année, qui a pour thème : « What about Europe ? » et qui traitera de la place de la culture dans nos sociétés, en incluant le paramètre de l’intégration européenne, cette fois...

Anne-Lise BARRIERE


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