
L'histoire de la construction européenne, est l'histoire du gonflement de nombreuses et diverses bulles : économiques, politiques, sociétale. A la plupart de ces bulles, il n'est pas encore arrivé ce qui arrive un jour ou l'autre aux bulles : elles n'ont pas éclaté, et même si on les sent frêmir de plus en plus, elles sont peut-être encore là pour longtemps. La grande erreur des promoteurs de cette construction européenne, est qu'ils confondent l'agrandissement qui a de la consistance, ou le tissage de liens consistants entre pays européens pour en faire un tout épanoui, avec le gonflement de bulles. Naturellement, ils prennent aussi tout refus de faire gonfler des bulles, pour une volonté de repli sur soi. Ils ne comprennent donc pas que le vrai agrandissement et épanouissement, celui qui a de la consistance, fait aussi partie des choses qu'ils appellent un repli sur soi. Et ils ne comprennent pas que masquées par les bulles qu'ils ont gonflées, et souvent sous l'effet de ces bulles, il y a des réalités consistantes qui se ratatinent, se replient donc sur elles-mêmes ; et que ces bulles qu'ils ont gonflées sont vouées à éclater un jour, c'est à dire à s'anéantir : ce qui est le comble du repli sur soi.
Bulles en général, bulles quotidiennes, bulles financières.
Le concept de bulle a été défini avec clarté par les théories économiques sur la finance, et il trouve de nombreuses illustrations dans ce domaine, mais il est aussi illustré dans de nombreux autres endroits. Une bulle est un écart qui se forme entre d'une part des croyances, imaginations, actions dans lesquelles on persévère, et d'autre part des réalités auxquelles ces croyances, imaginations ou actions sont inadaptées. Cet écart est une contradiction, c'est à dire que plus le temps passe, et plus cet écart va faire des dégâts et devenir difficile à maintenir, jusqu'au jour où les dégâts ne seront plus assez petits pour qu'on les ignore, et où l'écart sera trop difficile à maintenir : c'est alors que la bulle frémit, puis éclate.
Il y a beaucoup de bulles dans la vie quotidienne, parce que les illusions sont des bulles : des écarts entre des imaginations, actions dans lesquelles on persévère, et des réalités. L'amoureux qui se fait des illusions sur une personne aimée : cette personne ne l'aime pas en retour, ou bien elle n'est pas comme son désir le pousse à l'imaginer. Celui qui comme dans la chanson de Goldman, « vit sa vie par procuration, devant son poste de télévision » : la télévision lui procure une illusion de vie, mais elle lui fait oublier de chercher une vie consistante. Celui qui essaie d'oublier ses problèmes dans l'alcool ou la drogue, mais n'essaie pas de les résoudre. Celui qui est fasciné par un modèle de vie qu'il voit à la télévision ou dans des romans, ou par un modèle de vie qui fait partie d'un milieu dans lequel il est né ou dans lequel il voudrait s'introduire, mais qui ne se rend pas encore compte qu'il ne parviendra pas à accéder par ses propres moyens à ce modèle de vie, ou bien que la réalité correspondant à ce modèle de vie est bien moins désirable qu'il l'imagine. Par exemple, l'étudiant en Histoire qui se rêve universitaire en costume de velours, mais qui ne parviendra pas à pénétrer dans le milieu très sélectif des universitaires ; ou le jeune cadre dynamique qui croyait trouver dans ce boulot la vie de ses rêves, mais qui sent la vacuité de l'argent et la dureté du stress et de la domination de sa hiérarchie : ce sont deux des personnages principaux de ce roman de notre époque qu'est Génération X, de Douglas Coupland. Personnages qui envoient balader ces modèles de vie illusoires qu'ils ont perdu pas mal de temps à poursuivre, à moins que ce soient ces modèles de vie qui les aient finalement envoyés baladés après les avoir longtemps laissé espérer ; mais personnages auxquels, heureusement, ils reste encore du temps pour une vie consistante : avec un boulot utile et un rapport sain à son boulot, l'engagement dans des amitiés, l'expression personnelle gratuite, des plaisirs pas chers.
Dans le monde de la finance, une bulle immobilière, comme celles qui ont éclaté récemment en Espagne et en Irlande, est un écart entre la valeur que les investisseurs imaginent que les constructions ont dans un lieu, et la valeur que les utilisateurs de logements sont prêts à payer pour y vivre. Les investisseurs vont dépenser plus d'argent qu'il faudrait, pour acheter et construire dans ce lieu ; et la bulle va éclater quand les investisseurs se rendront compte qu'il n'y a pas d'utilisateurs prêts à payer le prix qu'ils attendaient. La crise des subprimes qui a éclaté aux USA en 2008, est l'éclatement d'une bulle : des titres financiers détenus par des investisseurs n'avaient pas la valeur qu'ils croyaient, parce qu'ils étaient construits avec des créances immobilières, dues par des ménages américains pauvres et moyennement riches, qui n'auraient pas les moyens de payer ces créances. Selon l'économiste Jacques Sapir, cette bulle des subprimes en cache une autre : si ces ménages américains se sont endettés par ces créances immobilières, c'est parce qu'on les y a encouragés, et parce qu'ils voulaient maintenir leur train de vie, alors qu'en réalité leurs revenus avaient baissé. Les revenus réels de ces ménages américains ont baissé parce que la production américaine s'est effondrée, délocalisée dans les pays émergents, et aussi parce que les institutions américaines sont devenues de plus en plus néo-libérales.
« La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf » : en faisant gonfler en elle une bulle.
Je décris en détail les bulles économiques et une bulle politique de la construction européenne dans deux annexes à la fin de ce texte, mais je ne le fais pas ici pour ne pas trop alourdir le texte. On sait déjà assez bien que sur les plans économique et politique, sur cette période 1983-2012, l'histoire de la France dans la construction européenne, est comme l'histoire de cette « Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf », racontée par la fable de La Fontaine, grand classique des poésies qu'on apprend dans son enfance, à l'école primaire.
A chaque fois, la France cherche à s'agrandir (ou à s'affranchir de certaines contraintes) : avoir une monnaie dont la valeur est celle de la monnaie allemande, avoir une monnaie qui a cours sur toute la zone euro, pouvoir se passer de protectionnisme, pouvoir se passer de produire des biens manufacturés et de savoir en produire, appartenir à un espace politique détenant d'immenses pouvoirs, qui couvre le territoire de l'Union Européenne.
Mais à chaque fois, son agrandissement n'est pas un agrandissement consistant, c'est une action d'agrandissement dans laquelle elle persévère mais qui reste en contradiction avec des réalités, c'est le gonflement d'une bulle en elle, comme celle qui se forme quand la grenouille persiste à avoir un volume plus grand que le volume que son corps est réellement capable d'avoir. Une monnaie dont la valeur est celle de la monnaie allemande, mais sans la puissance commerciale allemande. Une monnaie qui a cours sur la zone euro, mais sans que la zone euro satisfasse les conditions pour avoir une monnaie unique, et sans qu'il y ait d'institutions à l'échelle de la zone euro à même de gérer démocratiquement cette monnaie. Se passer de protectionnisme, sans avoir la puissance commerciale qui permettrait de revenir au plein emploi sans protectionnisme. Se passer de produire des biens manufacturés, sans une puissance commerciale qui permettrait de nous payer tous nos biens manufacturés importés tout en étant au plein emploi. Appartenir à un espace politique qui détient d'immenses pouvoirs à l'échelle européenne, sans qu'il y ait d'institutions démocratiques à l'échelle européenne pour exercer ce pouvoir.
Une petite part de la France se rend bien compte que cette action d'agrandissement dans laquelle elle persévère, est en contradiction avec des réalités, et qu'elle ne s'agrandit pas de manière consistante, qu'elle ne fait que gonfler une bulle en elle. Mais c'est alors que se mettent en marche dans sa tête toutes sortes d'imaginations et croyances sur le futur, qui viennent cacher cette réalité présente dérangeante. Notre monnaie est surévaluée par rapport à notre puissance commerciale présente, l'absence de protectionnisme et d'industrie sont inadaptés à notre puissance commerciale présente, mais ils sont adaptés à une grande puissance commerciale hypothétiquement future, imaginaire, basée sur du high-tech. Le fait que de si immenses pouvoirs, notamment monétaires, soient détenus par l'Union Européenne, n'est pas adapté au fait présent que cette institution n'est pas démocratique, mais c'est adapté à une hypothétique situation future dans laquelle cette institution sera devenue démocratique. Persévérons donc dans toutes ces actions, car même si elles ne sont pas adaptées à la situation présente, elles sont adaptées à une situation hypothétiquement future, cette situation qui existe vraiment, que nous voyons si clairement... dans notre imagination !
Et sûrement que dans sa tentative d'agrandissement, la petite France a aussi une volonté d'être puissante comme les grandes puissances de demain, les USA, la Chine, le Brésil, la Russie, l'Inde.
« La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le boeuf », La Fontaine, Fables, 1668
La France essaie de s'agrandir (ou de s'affranchir de certaines contraintes), par amour d'elle-même : parce qu'elle cherche la puissance des grandes puissances de demain. Mais elle essaie aussi de s'agrandir par amour des autres pays européens et de l'idée européenne : c'est aussi par amour pour eux et pour cette idée qu'elle veut fusionner avec eux en un seul grand pays qui soit, à ses yeux, la réalisation de cette idée. Fusionner totalement avec les autres pays européens, ce n'est pas seulement une fusion des économies et des régimes politiques, c'est aussi une fusion des sociétés : la France essaie de s'agrandir sur les plans économique et politique, mais aussi sociétal.
La grenouille du « Vieux moulin » : qui se fait grande comme un orchestre symphonique, mais autrement qu'en faisant gonfler en elle une bulle.
Puisque la France dans la construction européenne est comparable à cette grenouille qui voulait s'agrandir, sans savoir le faire autrement qu'en faisant gonfler une bulle en elle, le sort moins funeste d'une autre grenouille, qui vit aussi dans des souvenirs d'enfance, pourrait nous inspirer. Celle du Vieux moulin, court métrage de Disney appartenant à la série des Silly Symphonies : cette grenouille va en effet réussir à se faire grande comme un orchestre symphonique, mais sans avoir besoin de faire gonfler en elle une bulle vouée à éclater.
Pour réussir cet exploit, la grenouille de Disney se contente de faire ce qui est naturel pour elle : quand le soir tombe elle se met sur un nénuphar qui flotte sur l'étang, et elle croasse. Vient alors une autre grenouille qui fait elle aussi ce qui est naturel pour elle : elle croasse sur un autre nénuphar, et les deux grenouilles croassent alors ensemble. Puis vient une troisième grenouille et les trois grenouilles croassent ensemble. Finalement toutes les grenouilles de l'étang, en se contentant de faire ce qui est naturel pour elles, vont former un tout harmonieux, un orchestre de grenouilles. C'est alors que les grillons se mettent à siffler, chose naturelle pour eux le soir, si bien que l'orchestre des grenouilles et celui des grillons vont former un tout harmonieux. Et finalement les lucioles vont elles aussi s'adjoindre à l'orchestre, en faisant ce qui est naturel pour elles, briller le soir, pour former avec cet orchestre une ambiance globale, symphonique, celle d'un petit écosystème, autour d'un étang un soir.
La grenouille du Vieux moulin, Disney, 1937, Silly Symphonies
La grenouille de La Fontaine veut aller contre la nature et ses lois, elle cherche à s'agrandir d'une manière contradictoire avec ce que les lois de la nature lui permettent d'être et vouloir être. Contre nature, cet agrandissement est un faux agrandissement, qui conduit au contraire de l'agrandissement : l'éclatement, l'anéantissement.
La grenouille de la Fontaine agit par amour de soi : qui lui dit de vouloir être plus que ce que les lois de la nature lui permettent d'être et vouloir être. Or c'est seulement en s'aimant tel qu'on peut et veut profondément être, qu'on peut ensuite s'intégrer de manière harmonieuse, dans un tout composé d'êtres qui s'aiment tels qu'ils peuvent et veulent profondément être, et que l'on devient alors plus que soi-même, en devenant une partie de ce tout plus grand que soi, globalement satisfait d'être et vouloir être ce qu'il est. La conception que la grenouille de La Fontaine a de l'amour de soi est le contraire de l'amour de soi : puisque c'est l'amour de ce qu'on ne peut ni ne veut profondément être, et le manque de considération pour ce qu'on peut et veut profondément être ; et puisque cela la détourne de la satisfaction qu'elle pourrait avoir, d'être une partie de ce tout harmonieux plus grand qu'elle-même, globalement satisfait d'être et vouloir être ce qu'il est.
Si elle pense à la manière de nombre de nos contemporains, la grenouille de la Fontaine agit aussi peut-être par amour du tout auquel elle appartient et des autres êtres qui le composent, pour se rendre plus digne d'eux. Mais en ne s'estimant pas telle qu'elle peut et veut profondément être, elle insulte le tout qu'elle croit honorer, la potentialité et la volonté profonde de ce tout, car elle est une partie de ce tout : en se mésestimant, elle mésestime une partie de ce tout ; elle insulte aussi ce tout en croyant qu'il peut être assez bête pour la croire indigne de lui. Elle insulte aussi dans leur potentialité et leur volonté profonde, les autres grenouilles, et les grillons et les lucioles, car la conséquence logique de sa manière de penser est que les autres grenouilles, les grillons, et les lucioles, sont eux aussi indignes d'elle et de ce tout auquel ils appartiennent ; et car elle croit qu'ils sont eux aussi assez bêtes pour la trouver indignes d'eux. La conception qu'elle a de l'amour des autres et du tout auquel elle appartient, est donc le contraire de l'amour des autres et de ce tout.
Bulles sociétale et politique de la construction européenne.
Chaque être humain appartient naturellement à divers groupes d'humains, de tailles et consistances très diverses, qui parfois s'entrecoupent, et parfois s'emboitent les uns dans les autres. Chacun de ces groupes a une réalité scientifiquement observable, constituée de tout ce que la science peut voir, et qui fait l'unité de ce groupe ; et chacun de ces groupes a aussi une réalité invisible pour la science, qui est une relation éthique dans laquelle les divers membres du groupe sont engagés, vis à vis de ce groupe dans son ensemble, et vis à vis des autres membres du groupe.
Il y a les groupes de « proches » : chéri ou chérie, amis proches et connaissances amicales, famille proche et famille éloignée, éventuelles racines qu'on se sent dans un autre pays, voisins, compagnons de loisirs, collègues de travail. Il y a les membres de la ville ou autre localité où on vit, les membres de la société à laquelle on appartient, les membres des régions du monde dans lesquelles on vit (par exemple, pour la France : l'Europe occidentale, l'Europe, les pays qui bordent la Méditerranée, les pays francophones), et il y a l'humanité toute entière.
Les groupes sont basés sur des réalités scientifiques très diverses. Les liens du sang avec la famille et les racines. Les affinités avec les amis, son chéri ou sa chérie, ses compagnons de loisirs. Des souvenirs communs, une connaissance mutuelle approfondie, une familiarité, une confiance particulière, de la gratitude basée sur des dons réels, pour tous les groupes de proches, et aussi les sociétés, de manière plus atténuée. Le fait de travailler ensemble pour les collègues de travail. Le fait de partager un même lieu de vie pour les voisins ou membres de sa ville ou localité. Le fait d'être citoyens d'un même Etat, et souvent de parler une même langue, pour les membres d'une même société. Le fait d'aimer de mêmes formes culturelles singulières, une même Histoire singulière et de mêmes morts, et d'être façonné par ces mêmes choses, pour les membres d'une même société ou d'une même région du monde. Le fait d'être d'une même espèce, et de partager la planète Terre, pour les membres de l'humanité.
Ce serait alors une bulle, de croire que l'appartenance à tel ou tel groupe, efface l'appartenance à d'autres groupes plus petits, et ces groupes plus petits eux-mêmes, dans leur réalité scientifique et non scientifique ou éthique. Croire que l'appartenance à une même société efface les liens du sang des familles et des racines, les affinités des amis, la proximité des voisins. Croire que l'appartenance à une même région du monde ou à une commune humanité, efface l'existence des Etats, et le fait que les cultures et Histoires singulières des sociétés façonnent leurs membres chacune à leur manière singulière, et que leurs membres sont attachés à ces choses singulières. C'est une bulle qui va contre la nature humaine.

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23/10 09:49 - Hervé HumEtant donné qu’a present, il n’y a pas d’institutions democratiques (...)
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