• samedi 18 mai 2013
  • Agoravox France Agoravox Italia Agoravox TV Naturavox
  • Agoravox en page d'accueil
  • Newsletter
  • Contact
AgoraVox le média citoyen
La fondation Agoravox
  Accueil du site > Actualités > Europe > Du souverainisme en Allemagne
46%
D'accord avec l'article ?
 
54%
(11 votes) Votez cet article
  • Faire un don
  • Imprimer cet article
  • Marquer et partager

Du souverainisme en Allemagne

La crise généralisée en Europe aura eu pour mérite de faire éclore de nombreux mouvements souverainistes dans certains pays européens. Nous avons notre DLR français, les britanniques ont leur UKIP et les Grecs Indépendants, souverainistes hellènes, ont réalisé un très bon score aux législatives du début du mois de Mai. En France comme ailleurs, ce souverainisme devrait pouvoir monter en force, alors que l’alliance « européiste et fédéraliste » touche l’ensemble des partis admis au cénacle républicain, UMP et PS surtout, mais aussi Europe Ecologie les Verts ou le Modem.

Dans un article datant de décembre 2010, l’ancien directeur de la rédaction du monde et « spécialiste » en relations internationales Daniel Vernet, avant un couplet souvent entendu, comme quoi les « dirigeants avancent à reculons », que les « peuples ne veulent pas d’une intégration plus poussée, dit-on. Mais comment les détourner de leurs réflexes souverainistes, si les responsables eux-mêmes y succombent  » ? Un classique, depuis 2005 (voire bien avant) : si populations et dirigeants sont d’affreux crétins refusant « plus d’Europe » (comme si l’Union Européenne représentait tout à fait la vraie âme européenne), et rechignant à valider toutes les étapes vers l’intégration finale, à qui faut-il donner les manettes afin de ne plus perdre de temps ?

Ces antiennes sempiternelles, les étudiants en Relations Internationales les ont surement entendues des milliers de fois, comme moi. Les professeurs les plus européistes nous affirmaient souvent que finalement, s’il n’y avait pas assez d’Europe, c’est que les dirigeants n’y mettaient pas assez de cœur. Cet argument est-il partiellement recevable ? Certes, il y eut un temps lointain. Il est aussi totalement ridicule si ce n’est ouvertement provoquant, quand l’on examine les ahurissantes allégeances du précédent ou de l’actuel gouvernement français.

Pourtant, il est une nation parmi les autres, qui brille aujourd’hui d’une lumière splendide sur l’Europe économique dévastée. L’Allemagne, que l’on dit si europhile, si européiste même, tellement à l’aise avec le fédéralisme, qui est son propre modèle historique d’organisation de son Etat. Est-il possible que cette Allemagne-là, soit en fait le plus souverainiste des pays de l’Europe occidentale ?

On connait depuis longtemps, le jeu allemand en Europe, brillamment exposé, entre autres, par le Professeur Hillard, mais à la lumière de nos accumulations de crises sans fin, le cas grec semble avoir durablement influencé le réalisme allemand, qui s’il veut suivre sa rigueur à l’échelle continentale et sur les aspects économiques (en terme de compétitivité et de puissance monétaire), doit reconsidérer « l’impasse européenne » et la voie vers l’intégration fédérale ultime, dont les thuriféraires se font actifs ces temps-ci.

Le souverainisme politique en Allemagne ?

Y-a-t-il des partis ou des personnalités souverainistes allemands ? La question n’est pas aisée : tout souverainisme se définissant par rapport à ses propres codes et héritages, politiques et historiques nationaux, nous ne pouvons naturellement, comparer notre définition de celle que l’on pourrait établir à propos des allemands. En ce qui nous concerne, c’est évidement l’héritage gaulliste orthodoxe qui nous guide, en plus d’une fédération d’autres héritages de puissance, plus lointains. Le souverainisme français nait (ou renait) véritablement lors des débats autour du Traité de Maastricht en 1992 et se structure ainsi notamment contre la prédation de la dynamique ultra-intégratrice des eurocrates, entre autres insubordinations.

Dès, comment repérer et définir un souverainiste allemand ? Se définit il comme tel par rapport à un courant historique, un personnage ou par rapport à une prédation du présent et une inquiétude quant au futur de sa Nation ? Qui en Allemagne, défend les piliers de souveraineté dans un Etat fédéral, inspirateur et leader longtemps discret mais zélé du fédéralisme européen. Si nous français, avons beaucoup de mal à observer un tel péril avec sérénité, l’allemand est sans doute plus calme, pour baigner dans ce modèle depuis toujours. Néanmoins, la perte de souveraineté n’est pas qu’une affaire européenne. Elle est aussi l’influence extracontinentale, notamment atlantiste. Et il est intéressant de constater que les éléments de la gauche radicale, comme de la droite traditionnelle, se sont opposés de la même manière qu’en France, aux récents traités européens (Lisbonne notamment), au suivisme allemand en matière de politique étrangère et aussi sur un certain nombre de sujets sociétaux qui semblent communs à la France et à l’Allemagne, tant dans leur influence énorme dans les élites, que dans leur rejet apparemment grandissant dans la population.

Légende : Deux sortes de souverainistes allemands, à gauche, le bavarois catholique Peter Gauweiler et à droite, le charismatique leader de Die Linke (gauche radicale), Oskar Lafontaine.

Ainsi, l’on trouve des souverainistes allemands principalement au sein du CSU (aile chrétienne-conservatrice de la coalition avec le CDU) avec des vieux briscards tels Peter Gauweiler, défenseur de l’honneur de l’Armée Allemande dans les années 1990 ( Affaires des « Wehrmachtsausstellungen »), celui-ci avait été le premier membre du CDU/CSU à s’indigner du suivisme allemand dans l’aventure américaine en Irak, et déjà en 1999, il s’était déclaré scandalisé des bombardements de l’OTAN sur Belgrade lors de la guerre du Kosovo. Dès 2003, il alarme en Allemagne à propos du projet sur un traité Constitutionnel Européen. Il s’opposera au TCE, puis au traité de Lisbonne jusqu’à sa ratification par le Bundestag et le Bundesrat en 2009. En Mai 2010, le Bundestag vote pour le plan de sauvetage grec à hauteur de 750 millions d’Euros et Gauweiler de s’y opposer, allant même jusqu’à déposer une plainte devant la Cour de Justice fédérale.

« Gauweiler : La Grèce doit dévaluer. Dans une interview pour Die Berliner Zeitung, Peter Gauweiler (CSU) explique pourquoi Athènes doit revenir au Drachme ».

Concernant la participation des troupes allemandes à l’ISAF en Afghanistan, il s’est régulièrement prononcé contre le prolongement du mandat des soldats sur cette mission. D’une manière générale, cette frange souverainiste des conservateurs est particulièrement attentive à la politique étrangère et aux engagements de la Bundeswehr à l’étranger. Et comme en France, l’inversion des valeurs est toujours de mise, les Gruenen (Verts) ayant été la cible de Gauweiler, fustigeant leur validation aveugle des menées militaro-droitdelhommistes et « l’Humanitaire du colonialisme éclairé  ». Enfin, le bavarois s’est également prononcé au Bundestag contre l’introduction d’une loi sur la conservation et la collecte des données personnelles.

Un autre bavarois, toujours au CSU naturellement, Franz Josef Strauss, comptait de son temps également parmi les rares souverainistes allemands. Comme en France, ce souverainisme se retrouve également du côté de la gauche radicale et de certaines franges communistes : il en va ainsi de certains cadres de Die Linke, ce parti de rassemblement de gauche (WASG et PDS) crée en 2007, sur lequel s’est calqué le Front de Gauche à sa fondation. Comme en France, le souverainisme tel qu’exprimé par Die Linke est principalement lié à « l’anticapitalisme » ou en quelque sorte, à l’expression des impérialismes occidentaux des années 2000. C’est ainsi que des cadres comme Diether Dehm, ou le célèbre Oskar Lafontaine, se sont positionnés contre le Traité de Lisbonne, en raison de sa contenance « néolibérale » et contre leur projet d’Europe sociale, un peu à la manière du souverainisme de foire, mou et très contradictoire de Jean-Luc Mélenchon.

Le souverainisme français et son rapport à l’Allemagne.

Malgré tout cela, il est intéressant de constater qu’au vu de la grandissante hégémonie allemande dans le processus d’influence et de décision, notamment économique à l’échelle de l’Union au cours des années 2000, les souverainistes français, d’inspiration principalement gaulliste, se sont souvent opposés à cette montée en puissance. Plus loin encore, le fameux journaliste d’investigation Jürgen Elsaesser, que nous connaissons bien pour ses études sur les guerres des Balkans, considère que le souverainisme français « n’existe dans aucun pays sous cette forme ». Dans un article quelque peu maladroit datant de 2001[1] (on semble lui avoir dit que Marianne était un journal souverainiste, ce qui n’a jamais été le cas), Elsaesser en analysant cette « curiosité » politique française, retient tout de même les mots de Jean-Pierre Chevènement, qui lui affirmait : « La nation allemande est l’antithèse, le contraire de cet universalisme », c’est-à-dire de la conception de la Nation, comme Etat-Nation, comme Etat de tradition auquel tout membre doit prêter allégeance et peut ainsi accéder à la citoyenneté sous conditions. Dans le cas allemand, c’est naturellement un principe ethnique, sanguin, familial qui prévaut (prévalait) dans l’attribution et la transmission de la nationalité, le deutsche Sonderweg.

Spécialiste des mouvements autonomistes et régionalistes en Europe, Elsaesser aborde la question dans son article et souligne avec beaucoup de justesse et d’honnêteté la fonction de ces mouvements à l’aube de l’Europe proto-fédérale. En effet, le souverainisme français, est profondément patriote, dans le sens qu’il considère la Nation comme une et indivisible, (la prétention laïco-maçonnique de lui substituer la République de 1789 étant dans les faits, une réelle vue de l’esprit) et ne peut donc souffrir de séparatismes autonomistes en son sein métropolitain. Or, qui agit alors en France, pour « largement suivre le modèle allemand et rêver d’un remplacement de l’Etat centralisé par une « République plurielle, dans laquelle non seulement les Corses, mais aussi les Bretons, les Alsaciens et autres pourraient obtenir leur autonomie » ? « Socialistes et Verts sont la locomotive de cette dynamique ».

Gerard Schroeder (SPD) et Joschka Fischer (Die Grünen), l’Union Sacrée.

Néanmoins, spécialement dans le contexte actuel, de telles préoccupations ne font guère plus la une. Les Verts demeurent actifs dans les mouvements régionalistes, alors que les Socialistes, certifiés et certificateurs officiels avec l’UMP de la liste du Qui est Qui ? de « l’arc républicain », se tiennent à l’écart de cette ligne, sous peine de paraîtres trop ouvertement hypocrites.

Elsaesser remarque également en France, une petite frange trotskyste ou plutôt anarcho-trotskyste s’intéressant également au marché de l’autonomisme et du régionalisme, échelle qui semble convenir à un certain nombre d’idéologies politiques. Le Front National, jusque dans une bonne part des années 2000, a également su garder le soutien d’un grand nombre de formations régionalistes ou autonomistes se situant pour une bonne part d’entre eux à droite, avec aussi les mouvements identitaires, très en vogue dans cette décennie. Toutefois, la stratégie mariniste de renouveau national et républicain ne pouvait se permettre non plus, de trop afficher ces accointances.

Régionalisme de droite ou régionalisme de gauche, la plupart de ces mouvements sont vus d’un très bon œil par l’Eurocratie depuis les années 1990, puisqu’ils étaient les outils idéaux pour le démantèlement de grandes Nations historiques et complexes comme la France ou l’Espagne. Du côté des mouvements eux-mêmes, la diversité de leurs lignes ne permet pas de conclure à un européisme en bloc, mais curieusement, d’une façon ou d’une autre, ils valident constamment le projet de destruction de la Nation, qu’ils le veuillent ou pas (ce qui est assez risqué pour les régions qu’ils prétendent représenter), et d’adhésion à l’essence ultralibérale et mondialisante de l’Union Européenne, telle qu’elle est dirigée et institutionnalisée aujourd’hui et demain.

 Si ce régionalisme est effectivement une grave menace pour l’intégrité structurelle de la Nation française, c’est qu’elle serait sans doute l’un des derniers abats de pilier. Le régionalisme n’effraye en revanche pas le Bund Allemand, puisque fédération faite nation depuis le Saint Empire Romain et Germanique. Le peuple germanique, vit et s’organise ainsi, ses élites gouvernent de cette manière, aussi l’extension fédérale et européenne finale, est-elle à même de terroriser les allemands comme c’est notre cas ?

Certes, la stratégie régionaliste est pour le moment plutôt passée de mode, face à l’urgence de la crise, des difficultés qu’elle procure aux Eurocrates et à leurs adversaires et aux possibilités qu’elle offre pour vanter davantage d’intégration, d’abord par le budget, puis par l’économie, puis le gouvernement complet. C’est ce que l’on ne cesse d’entendre ces derniers temps, eurocrates allemands, belges, français ou italiens confondus.

Les Allemands sont-ils naturellement souverainistes ?

Pour autant, l’Europe semblant arriver au faîte de la « Deutsche-zentrierte Union », la crainte de voir ses longs efforts réduits à néant par l’incurie des finances et de la dette de certains partenaires de l’Eurozone braque les allemands, jusque dans leurs élites, mais l’esprit d’insoumission en Allemagne semble désormais s’étendre à des champs tout à fait inédits et hors du contexte strictement européen.

Le désormais célèbre Thilo Sarrazin (SPD), continue à profiter de sa semi-retraite pour déballer ses vérités et vendre de nouveaux best-sellers de provocation envers la bienséance. Son fameux « L’Allemagne court à sa perte », paru en 2009, lui avait valu une aura de sulfure, qui lui couta un poste au Directoire de la Bundesbank et à l’encadrement du parti socialiste allemand, mais lui conféra un immense prestige européen et un succès de librairie sans précédent pour sa critique virulente contre l’immigrationnisme de masse et contre l’idéologie du Multikulti. Loin de vouloir se calmer, alors que la gravité de la situation n’y pousse pas, Sarazzin décide cette fois-ci d’exposer ses vues détonantes, non seulement sur la monnaie unique, mais plus généralement sur le logiciel de la société allemande vis-à-vis de l’Europe, dans son nouveau libre « L’Europe n’a pas besoin de l’Euro », qui fait déjà un tabac en librairie et hérisse le poil puritain du Frankfurter Rundschau, qui trouve ce livre « dégoutant ». Le ministre des finances allemand, Wolfgang Schauble, qui s’était récemment prononcé pour davantage d’intégration et de fédéralisme, s’indigne lui aussi en affirmant que Sarazzin ne peut agir que selon deux possibilités : par conviction, ou par « calcul méprisable ».

Car, si nous français, pensons ou pensions que l’Allemagne organisait en sous-main l’Europe la plus farouchement fédérale et adaptée à ses seuls intérêts, c’est presque l’inverse qu’il nous faudrait croire selon Thilo Sarrazin qui tient un raisonnement des plus intéressants et délicatement provocateurs :

 « L’enthousiasme persistant des Allemands pour l’Europe ne s’expliquerait pas sans le poids moral de l’époque nazie ». Le système des Eurobonds actuellement en vogue chez les socialistes européens serait « poussé par ce réflexe très allemand selon lequel nous ne pourrions finalement expier l'Holocauste et la Deuxième Guerre mondiale qu'une fois transférés en des mains européennes l'ensemble de nos intérêts et de notre argent  ».

Or donc, souverainisme ??? Ou pur réalisme ?

Si un vent d’indignation s’est abattu sur le cadre du SPD comme en 2010 (par ailleurs tout à fait respecté pour ses hautes qualités d’administrateur rigoureux voire méchant), l’axe économique de son analyse lui attire de nombreux soutiens, sans surprise dans la presse britannique mais surtout de la part de nombreux compatriotes économistes tels Stefan Homburg de l’Institut de la finance publique ou encore Thomas Mayer, de la Deutsche Bank ou le politologue Heinrich Oberreuter[1], qui perçoit ce livre comme une véritable « démystification ». La remarque de Mayer, directeur recherche de la DB, est enthousiaste, mais très raisonnée : « Les 460 pages que j’ai parcourues, n’apportent pas grand-chose de très nouveau, économiquement parlant. C’est [toutefois] une analyse très saine. »

Le politologue Oberreuter estime quant à lui dans le Bild, qu’ « une monnaie n’a rien à voir avec la démocratie (évoquant en sous-entendu, l’idéologie eurocrate qui promet le chaos et la dictature en cas de rupture de la zone Euro). Il y avait déjà, des décennies avant l’Euro, une démocratie stable en Europe  ».[2]

Sans aucune surprise, l’opiniâtre cadre du SPD s’attire une nouvelle fois les foudres des nervis de la gauche allemande européiste, comme le chef du groupe des Verts Jürgen Trittin qui trouve le livre « pitoyable » et pleurniche sur le fait que « Sarazzin dérape toujours davantage vers la droite. Il est pitoyable qu’il ait à se servir de l’Holocauste pour assurer de l’attention à ses thèses sur les Eurobonds ».

Si le parallèle de l’holocauste peut être discuté, on ne voit pas en quoi il serait davantage de droite ou de gauche, de s’inquiéter de la tournure de l’aventure européeiste ? Il faut savoir que le leadership central du parti Die Gruenen/Bundnis90 est de la même façon qu’en France, techniquement bien plus à droite que ne pourrait l’être Sarazzin (dans sa mesure « souverainiste » bien sûr), puisque le virage économiquement et même politiquement néolibéral des « écologistes » n’est plus à prouver, des deux côtés du Rhin.

Des bobos berlinois s’organisent et s’indignent des outrances de l’agitateur Thilo Sarrazin.

De la même manière, Wolfgang Schauble (CDU), Patrick Döring (secrétaire général du FPD) ou Ralf Stenger (cadre SPD), Cartsen Schneider (Expert budgétaire au SPD) ou encore Volker Beck (cadre des Verts) qui qualifie Sarrazin « d’agitateur », « qu’il ne tolérerait pas dans son parti  », s’il était social-démocrate et que Sarrazin, « de toute évidence, ne peut excuser les juifs pour l’holocauste », tous se défoulent naturellement sur le « provocateur » qui se prend une nouvelle volée de bois vert, et Ralf Stenger, pourtant son propre camarade de parti, exige même son exclusion du SPD. L’économiste du parti, Cartsen Schneider déclare à la Passauer Neuen Presse : « Mr. Sarrazin s’essaye encore une fois à la provocation ostentatoire. Sa critique de l’Euro est nationaliste et réactionnaire ! »

Une autre critique, de taille, est venue de Peer Steinbruck, l’ancien ministre fédéral SPD des finances, qui déclarait sur le plateau TV de l’ARD (Der Talkshow « Günther Jauch »), dans un très houleux débat face à son « camarade » Sarrazin, que celui-ci « oubliait et s’aveuglait sur l’Histoire » et que son livre recelait in fine, « une analyse économique très plate ».

Réalité du pouvoir et de la résistance en Europe.

Tout ceci est très intéressant et même très amusant, mais quid de la réalité du pouvoir demain ? Beaucoup critiquent, parfois à raison, le sensationnalisme qui caractérise le pugnace Sarrazin, habile marchand qui se paye un peu de plaisir à assener quelques vérités, toutefois un peu contradictoires dans le sens où l’Euro fort, est jusque-là au bénéfice principal de la remarquable compétitivité allemande.

S’agirait-il donc dans ce cas, d’un doute, non pas à propos de l’apport incontestable de ce système monétaire à l’économie (notamment l’industrie et la finance) allemande, mais plutôt de la crainte de la solidarité forcée, d’un relâchement de la souveraineté nationale, en vue du pouvoir, avec le risque de perdre le contrôle de ce processus, contre l’intérêt allemand et surtout contre sa tradition politique réaliste, qui l’a toujours servie jusque-là dans ses plus grandes réalisations.

Ces « agitations » sont donc très plaisantes, mais seuls le pouvoir, les réseaux majoritaires, comptent dans la suite des choses et Peer Steinbruck, futur présidentiable néolibéral et social-démocrate ultradécompléxé, ne pense pas que socialistes français et allemands « devraient être du même avis sur tout »[1], faisant sans doute référence à la mode des Eurobonds, promus par le président Hollande. Il va plus loin en se déclarant « hostile à de telles mesures pour l’Allemagne » en évoquant les projets en matière fiscale et de retraites.

De fait, le système politique et politicien allemand permet des accointances, des partenariats et des soutiens bien plus ouverts et ostensibles qu’en France, où l’ordonnancement du PPF tient à la rigueur du clivage gauche-droite gouvernementale. Mais dans le fond, donc : la jonction libérale-sociale et sociale-libérale est-elle la même en France qu’en Allemagne, sur les questions monétaires, sur les questions européennes, sur certaines questions de politique internationale ? Probablement aussi peu ou autant que la jonction possible entre « souverainisme » allemand et « souverainisme » français.

Il nous faut donc observer la direction du futur pouvoir en Allemagne, pour observer la parallèle de l’expression du « souverainisme » qui pourrait s’y trouver. Ce prochain pouvoir, sera probablement social-démocrate, sans doute eurocrate et ultralibéralement entreprenant en 2013, au nom de l’alternance, de la « démocratie » et de la triste logique de notre temps, que ce soient Steinbruck, Gabriel ou Steinmeier qui soient investis.

D’ici là, quels évènements surviendront encore dans l’Union Européenne et surtout chez les partenaires risqués, les PIGS, les Med’s  ? Encore une fois, la situation est relativement inédite devant l’incertitude complète de la crise monétaire et financière, ne serait-ce qu’à un très court terme, ce qui rend périlleux et d’autant plus enthousiasmant* l’avenir de l’Union et avant tout de l’Eurozone.

Du souverainisme psychologique.

Et pour finir sur des notes plus littéraires, observons un autre genre d’irrédentisme allemand, avec le scandale provoqué en Avril 2012 par l’écrivain et prix Noble de littérature Günter Grass, après son poème du Sueddeutsche Zeitung[2], dans lequel il s’exprimait à cœur ouvert quant à son sentiment vis-à-vis de la conduite d’Israël au Proche-Orient, mais aussi des partenariats en armement sous-marin et nucléaire entre l’Allemagne et l’Etat Hébreu. D’abord injustement accablé par de terribles et annihilatrices accusations d’antisémitisme[3], par une Doxa proprement « hystérique » de l’avis même du chef de file SPD Sigmar Gabriel (lui-même assez critique vis-à-vis de certains abus israéliens), car il fallut tout de même quelques jours pour que l’on s’assurât bien de la propreté de la bouche du pauvre Grass. Malgré tout, son petit poème, par ailleurs plutôt amical envers l’Etat Hébreu, déclenche l’ire de la presse juive et du ministre de l’intérieur Eli Yishai qui déclarait à JSS News en avril 2012 que « Le poète allemande Gunter Grass sera interdit d’entrer en Israel », « persona non grata ».

Toutefois, ce poème a permis une polémique qui a relancé une très intéressante palabre de géopolitique, alors que la chancelière Merkel, sachant très bien utiliser l’héritage Réaliste et bien consciente des accords d’armements, avait déclaré en mars 2008 au Parlement Israélien : « La sécurité d’Israël fait partie de la raison d’Etat de mon pays ». Bien des dirigeants européens sont coutumiers de l’allégeance à « l’atlantisme israélien », mais cette déclaration-là prend un sens particulier dans un contexte de montée de la tension sécuritaire globale, au niveau de l’Océan Indien et du Golfe d’Oman.

Au-delà de ces considérations militaires et diplomatiques, c’est bien une question psychologique que soulèvait le Prix Nobel Gunter Grass, en résumant de cet extrait ci-après, le blocage intellectuel et psychique qui existe pour l’Allemand, dès lors qu’il est question de parler des Juifs ou même d’Israel. Une souveraineté de l’esprit, en somme.

« Mais pourquoi me suis-je tu jusqu'ici ?

parce que je pensais que mon origine,

entachée d'une tare à tout jamais ineffaçable,

m'interdit de suspecter de ce fait, comme d'une vérité avérée,

le pays d'Israël, auquel je suis lié

et veux rester lié. »

Est-il vraiment besoin d’un « souverainisme » allemand ?

Dans un billet du 22 mai 2012, Jürgen Elsaesser fait un bel éloge de « Lafontaine et Sarrazin, la Dreamteam des patriotes de gauche »[1]. Il juge « intelligent » le retrait d’Oskar Lafontaine de Die Linke, mais se demande « ce qu’il va se passer de nouveau à présent ». Il est intéressant de constater l’analyse tout à fait particulière d’Elsaesser, dont on sent quelque peu l’influence qu’il a acquise de son étude des mouvements souverainistes, patriotes et gaullistes en France.

En définitive, le journaliste d’investigation semble espérer une sorte d’alliance entre les deux personnalités de la gauche « patriote » allemande, qui pourraient ainsi « bâtir ensemble un rempart décisif », malgré les divergences des deux hommes sur l’Euro, mais en accord sur le refus des Eurobonds. Elsaesser remarque qu’un récent sondage indique que les électeurs du Parti de Gauche allemand adoubent largement les idées de Sarrazin, « proportionnellement plus que les électeurs de n’importe quel autre parti ». En outre, Lafontaine, par ailleurs magnat de la presse dans la Sarre, « n’a jamais pris part au ‘’Bashing ‘’du reste de la gauche sur Sarrazin ». Néanmoins, Lafontaine s’est largement retiré de la vie politique depuis 2011, un peu comme Chevènement s’est lentement effacé à partir des années 2000 et son parti est grandement privé de son incroyable énergie, baissant régulièrement aux élections allemandes.

En vérité, il ne semble pas qu’il y ait absolument besoin d’un « souverainisme » particulier en Allemagne, ses élites politico-économiques conservant malgré tout, une sorte de réalisme qui les empêche pour l’instant, de toute folie quant à leur souveraineté effective, devant Bruxelles.

 Guillaume de Gail, Lettres de Strasbourg © 2012








par Guillaume de Gail (son site) mercredi 30 mai 2012 - 10 réactions
46%
D'accord avec l'article ?
 
54%
(11 votes) Votez cet article



2 moyens pour donner

Don défiscalisé 10€ ou plus

Obtenez une réduction fiscale de 66% avec un e-reçu. Un don de 10 € ne vous coûte que 3€40.

Grâce à votre aide, AgoraVox peut continuer à publier plus de 1000 articles par mois. En donnant à la Fondation AgoraVox, vous offrez un soutien à la liberté d'expression et d'information.

Réactions à cet article

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


Faites un don

Les thématiques de l'article

Palmarès

Agoravox utilise les technologies du logiciel libre : SPIP, Apache, Debian, PHP, Mysql, FckEditor.


Site hébergé par la Fondation Agoravox

Mentions légales Charte de modération