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Europe, Grèce, Egypte… la démocratie à l’épreuve du futur

Les partis grecs - Nouvelle Démocratie et Pasok – partisans des mesures d'austérité en échange d'une aide européenne atteignaient donc ensemble la majorité parlementaire durant les élections législatives du dimanche 17 Juin. La notion même de « nouvelle démocratie » interroge plus que jamais, notamment face aux pressions internes et externes dont le peuple Grec a été l’objet. Une démocratie sous influence ?

Bien sûr, voir la Coalition de la Gauche radicale Syriza arriver en seconde place dans ce scrutin vient à contrario valider une permanence démocratique certaine. Les bailleurs de fonds d'Athènes (Fonds monétaire international, Banque centrale européenne, Union européenne) « votant » par la promesse d’une aide approchant 240 milliards d'euros et un effacement de dette de 107 milliards, n’ont pas été sans s’exprimer à travers les électeurs Grecs, la peur nourrissant largement les choix électoraux induits. La démocratie de la Peur et du Marché ? L’Europe s’est invitée à domicile par pressions extérieures multiples. Le « droit d’ingérence démocratique » ?

Gardons qu’après un dépouillement de 60% des bulletins de vote, les conservateurs de Nouvelle Démocratie (ND) sortaient déjà vainqueurs des urnes avec 30,14% des voix devant la Gauche radicale de Syriza (26,46%). Le Pasok qui incarnait à lui seul la Grèce dépensière durant tant d’années, ce vieux courant de pensée ne récoltait que 12,57%, au même stade du dépouillement. Ces dominantes observées allaient se confirmer. Suite à la « prime » de 50 élus accordée au vainqueur du scrutin, la nouvelle Droite qui se cache derrière la charmante dénomination de « Nouvelle Démocratie » récoltera ainsi 130 sièges, le vétéran Pasok seulement 34. Les deux s’associant conjoncturellement pouvaient disposer d'une majorité de 164 élus à la Vouli, le parlement Grec monocaméral de 300 sièges. Syriza récolterait 70 députés, avec probablement une réserve de voix, celles qui n’osèrent pas croire au succès possible face à l’Europe entière. La peur inspirée de l’extérieur allait l’emporter sur celle du vote dans l’inconnu symbolisé par le Syriza.

Outre les bonnes raisons extérieures à la Grèce, il reste que le non plein respect de la souveraineté nationale participait honteusement de ce scrutin. L’Europe ne laisse hélas passer aucune occasion de noircir plus encore son image, dans ce qu’elle tente toujours d’imposer, au mépris des peuples.

Le chef de file de Nouvelle Démocratie, Antonis Samaras affirmait rapidement "Je suis soulagé pour la Grèce, et pour l'Europe". Chacun nota un changement de ton alors qu’il évoquait l’Europe. Personne ne doutait que l’essentiel se trouva dans cette précision. Il assurait sans tarder que son pays respecterait ses engagements vis-à-vis de ses partenaires européens. L’Europe gagnait.

Plus tard, Antonis Samaras concluait "Le peuple grec a voté aujourd'hui pour rester dans la course européenne et rester dans la zone euro" promettant "Qu’il n'y aura pas d'autres péripéties, la place de la Grèce dans l'Europe ne sera plus jamais mise en doute, les sacrifices du peuple grec porteront leurs fruits.". De gré ou de force, l’austérité gagnait cette élection. Tocqueville se retournait dans sa tombe, ravalant post mortem son attachement à une vraie démocratie.

Au-delà du rendu assez angélique à l’adresse du reste de l’Europe, le résultat de ce scrutin offrait surtout le visage d’une société grecque traversée de multiples divisions, les deux partis traditionnels, ND et Pasok, rassemblant moins de 50% des voix, Syriza continuant de clamer que le Mémorandum d'austérité signé par Athènes avec ses créanciers, plongera à terme le pays dans la récession.

Ces Législatives étaient considérées, au moins par une partie de la population, comme un référendum sur les conditions imposées à Athènes par l'UE et le FMI, et qui se sont traduites par un accroissement de la pression fiscale, une hausse du chômage et une réduction des salaires. Comme le déclarait face caméra un humble citoyen « Malheureusement, la seule option réaliste était de voter pour ceux-là même qui ont provoqué les problèmes du pays » ajoutant « Je ne crois pas que Syriza ou les petits partis avaient une chance, les Européens ne l’auraient pas accepté ». Dans ce berceau de la civilisation, difficile de nier une usurpation certaine du libre choix des citoyens. Dans la durée, le retour de bâton de tout ce que l’on impose aux peuples est toujours terrible. Le peuple Grec pourrait ne plus écouter à l’avenir les "consignes" officieuses ou assumées de l’Europe.

Oui, l’Europe est venue statuer elle-même sur le sort de la Grèce, traitant souvent ce peuple si riche d’Histoire comme un vulgaire gamin espiègle que l’on menace d’être chassé de table s’il ose encore critiquer le menu, ou piquer quelques chocolats offerts au dessert. Bien entendu, aussitôt connus les premiers résultats du scrutin Grec, l'euro bondissait immédiatement sur les marchés des changes, atteignant un de ses plus hauts niveaux contre le dollar (à environ 1,2730 dollar dans les premières transactions en Asie contre 1,2655 dollar vendredi à New York). L’Euro devenait le Député Grec le plus influent, à moins qu’il ne soit le seul et véritable « président ».

L’Allemagne, jusqu’alors implacable envers les Grecs ne tardait pas à se dire ouverte à discuter des délais nécessaires à la mise en oeuvre des réformes. Finalement, le rapport de force essentiel pour l’Europe paraissait se déroulait ailleurs, entre la France et l’Allemagne.

La Grèce aura été durant la première partie du scénario de crise, désignée en second rôle tout à fait déterminant pour prolonger la séquence voulue, jusqu’à ce que les deux principaux acteurs ne rentrent dans le champ des caméras. L’idéal Européen des pères fondateurs se transforme en une sorte d’hydre à deux têtes, le reste du corps européen s’apparentant désormais à des "sous états" restant pieds et poings liés aux ordres de la pyramide. Avant que de passer à table ou à la casserole le temps d’un G20, les vilains garnements Espagnols et Portugais, Irlandais, ne manqueront pas de se faire remonter les bretelles par le couple Franco-Allemand parental. L’austérité sera le plat principal, unique, même enrobée de chantilly de croissance. L’Europe et sa monnaie n’en finissent pas de se présenter comme des repas qui se mangent froid. La recette de promotion aura toujours été indigeste.

Les Législatives grecques s’inscrivaient donc en toile de fond du tableau noir de toute la zone euro. Angela Merkel n’aura pas manqué de traiter le président français dans des termes à peine plus châtiés que ceux qu’elle adressait à tous les mauvais élèves « officiels ». Elle qualifiait de « faciles », « rapides » et « médiocres » les pistes de sortie de crise de la zone euro reposant sur le fameux « pacte de croissance » cher au président français. Il est vrai que durant les années du Gouvernement Jospin cette formule du « pacte » permit déjà d’enterrer certains débats de fond, ne laissant croître que les dettes respectives, à l’exception de celle de l’Allemagne, très tôt marquée par un sérieux de gestion peu observé ailleurs, notamment en France.

Afin de sermonner plus encore le président français « débutant », la chancelière Allemande chevronnée dénonçait récemment « le danger des propositions précipitées de mutualisation de la dette ». Oui, après avoir été un des plus mauvais élèves de la classe européenne depuis 30 ans, la France entend faire payer ses dépenses outrancières passées par toute la famille, supposée. La démocratie serait a dimension variable, proportionnelle à la place prise dans la cour européenne initiale. Les pays fondateurs pourraient « démocratiquement » exiger des seconds rôles intégrés plus tardivement à la table commune, qu’ils renflouent la caisse globale commune. La Grèce, socle premier de toute notre civilisation sera donc traitée de façon facultative, sans le respect du à un pays qui tînt jadis une place mondiale première, politique, culturelle, civilisationnelle.

Comme si l’Histoire ne parvenait plus à se faire entendre, malgré tous les signaux envoyés, l’Egypte était elle aussi convoquée aux urnes de l’avenir mondial, ce même dimanche 17 Juin 2012. Autant de symboles qui interrogent l’Histoire, autant de pays riches d’une représentation symboliquement forte pour l’Humanité. L’Egypte, la Grèce, parlent aussi pour le monde.

Ainsi, les Frères musulmans entendaient-ils voir leur candidat Mohamed Morsi l’emporter sur Ahmad Chafiq, l’ancien Premier ministre d’Hosni Moubarak, à l’occasion du scrutin présidentiel Egyptien. Même si aucun taux de participation officiel n’a été rendu public, selon plusieurs sources, les Egyptiens ne seraient pas allés voter massivement. Une partie de la population a préféré ignorer le scrutin ne ressentant aucune motivation réelle pour les deux candidats, qu’il s’agisse d’Ahmad Chafiq, ancien du régime Moubarak, ou de Mohamed Morsi, un membre des Frères musulmans. Cette indifférence générale sera néanmoins encadrée par 150 000 militaires, une présence dans laquelle nombreux ne manqueront pas de voir le vainqueur élu en contrat à durée indéterminée, l’armée. 

Les fraudes signalées ne portant à aucun doute, chaque clan accusera l’autre d’en être l’initiateur. Les Frères musulmans annonceront une nouvelle révolution en Egypte en cas de victoire frauduleuse d’Ahmad Chafiq. Démocratie ? A moins que notre modèle ne corresponde qu’à notre continent et nos valeurs. Oui, la Culture d'un territoire détermine aussi la configuration du système électoral. La démocratie aurait plusieurs visages. 

Depuis la dissolution formelle du Parlement par l’armée, le pouvoir législatif et les finances publiques restent plus que jamais du ressort des militaires, selon un acte constitutionnel complémentaire annoncé précisément dans la soirée du dimanche 17 Juin. Même si le pouvoir militaire s’engage à faire prévaloir "de nouveaux critères pour la formation de la commission constitutionnelle garantissant une représentation équitable pour tous les segments de la société, sans hégémonie d'une quelconque partie", le peuple garde une méfiance extrême. Nombreux craignent que certains décrets « constitutionnels » envisagés nourrissent à terme la Loi fondamentale Islamique dans l’hypothèse de l’accession des frères aux responsabilités, face à un peuple lassé du pouvoir de l’armée. Démocratie ?

Dans tout ce que cette question a d’incongruité au sortir de l’ère interminable de Moubarak, notamment face à cet étrange choix offert, celui de l’irrationnel obscurantiste ou celui de la dictature reconduite, les deux convergents dans un retour vers le passé plus ou moins lointain, voire, intemporel, la réponse s’impose avec autant d‘évidence que les fraudes constatées. Démocratie ? Pas encore, peut être un jour, dans plusieurs générations. Une autre forme de démocratie resterait à inventer.

Ce dimanche 17 Juin voyait donc se confronter plusieurs temps de l’Histoire, tous convergeant vers la relativité de la démocratie, avec son pendant logique de l’aspiration parallèle à l’autorité. De l’Orient à l’Occident, l’opposition demeurera au niveau de la nature même de la gouvernance, face au défi que constitue toujours la démocratie, y compris lorsqu’elle est en vigueur.

L’érosion de la motivation des peuples marquerait le premier point commun entre ces trois pays appelés au vote, un même jour sur la terre. Au pays défini comme celui des droits de l’Homme, la France, logiquement le plus « diplômé » en démocratie, plus de 19 millions de citoyens n’allèrent pas exprimer leur intérêt pour la gouvernance dans les assemblées, toujours ce 17 Juin. La proximité de la Présidentielle ne saurait expliquer à elle seule ce désintéressement civique croissant.

Démocratie ? Une « majorité » reposant en réalité sur un quart des citoyens en âge de voter ? Et cela concerne ces élections françaises du 17 Juin comme bien d’autres auparavant, certes, avec des variations. Alors que les pays marqués par le fameux Printemps Arabe peinent à trouve le chemin de la démocratie, gardons que nous ne serions plus à l’abri de nous en éloigner. Les premiers signes sont là. D’un continent à l’autre, la tentation du passé, le manque de courage de l’avenir.

Dans notre pays, on se réjouit un peu facilement ou se contente du vote massif à la présidentielle. A moins de se situer encore dans la droite ligne de la Monarchie d’antan portant sur un seul homme fait Roi, les scrutins renvoyant au territoire, donc à la « France profonde », constituent pourtant le ressourcement le plus large et direct de la démocratie. Nous évoluons hélas vers ce contentement du choix d’un seul homme, dans le sacrifice de la puissance non seulement symbolique, mais bien réelle, des votes de masse, sur le terrain. Une voix pour un Maire ou Député compte t’elle moins qu’une voix pour le président ? Une démocratie « de tête » prévaudrait-elle sur une démocratie « de base » ?

L’Egypte ? Alors qu’elle s’offre aujourd’hui comme une novice démocratique, il reste à espérer qu’elle n’incarne pas une démarche avant-gardiste, celle du retour extrême vers le passé, que ce soit celui de l’armée ou celui des religiosités les plus anachroniques, deux hypothèses renvoyant à l’autorité la plus implacable, temporelle ou supposée spirituelle. Démocratie ?

L’Europe tente de renouveler un CDD faute de pouvoir prétendre sérieusement à un CDI de confiance avec l’union des peuples. L’absence totale de nouveaux supports symboliques ou réels de légitimité démocratique, tout cela ne constitue t’il pas la menace première pour le continent Européen ?

En France comme en Grèce, le retour en force des Fronts populaires en parallèle de l’émergence de courants populistes plus volontiers situés à l’extrême Droite, tout interroge sur l’avenir même de la démocratie, dans la fragmentation croissante, autant à l’intérieur des pays qu’au sein de l’Europe dans sa globalité. L’austérité ne pouvant constituer en soi un but commun, il est fort probable que la sauvegarde et renouvellement de la démocratie soient seules à même de constituer le nouveau ferment des peuples.

La France marque par une abstention massive située de 40 à 44 % de la population, de la Présidentielle aux Législatives 2012, atteignant donc pas loin de 19 millions de citoyens… La domination de l’économie du fait de la crise fait de la démocratie une victime majeure, la plus inquiétante à long terme. La Grèce, et tout ce qu’elle symbolise, voit donc l’Europe, plus largement notre civilisation, se rabaisser elle-même, se fragiliser dans ses racines.

Que la Grèce ait initiée la crise (bien plus qu’économique) n’est pas anodin. Pareillement, l’Egypte nous invite en contre exemple à permettre à nos démocraties de se ressourcer, dans le retour des peuples, et du Politique, dans le sens noble des affaires de la cité. La démocratie reste un long chemin, elle n’est jamais acquise. Plutôt que de donner des leçons ou modes d’emplois démocratiques aux pays qui aspirent à la démocratie, la crise n’est pas sans nous alarmer nous même sur la sauvegarde ou le renouvellement nécessaires de ce système au sein de nos propres pays. A terme, l’abstention massive porte atteinte à ce système. La « représentation » doit garder toute sa réalité.

Le 17 Juin 2012 restera comme un dimanche « de civilisation », outre notre élection nationale, portant en son sein toutes les dégradations que recouvre la démocratie, en Occident. Pour l’Europe, la Grèce, pour l’Egypte, comme pour la France, l’avenir doit recommencer, afin d’éviter partout une régression de la civilisation, dans le retour illusoire vers le passé. La démocratie reste toujours un projet en devenir, un projet perfectible.

Guillaume Boucard


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