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Accueil du site > Actualités > Europe > Finianciarisation de l’économie et distorsion sociale

Finianciarisation de l’économie et distorsion sociale

Au cours des vingt-cinq dernières années, l’économie mondiale a été profondément bouleversée. Si, en général, on se contente d’expliquer ce phénomène par la mondialisation, on n’a pas suffisamment conscience de sa dimension financière et de la constitution d’un marché financier global.

On identifie comme principal vecteur de la mondialisation financière les investisseurs institutionnels. Leur émergence s’est accompagnée d’une diffusion des pratiques anglo-saxonnes du corporate governance (protection des actionnaires minoritaires, obligations de transparence, activisme institutionnel lors des assemblées générales et modification du rapport actionnaires-managers-travailleurs) et de l’apparition des dérivés de crédits, ces nouveaux instruments financiers permettant la dispersion des risques que l’on pensait indissociables de certains titres. Ces changements ont été soit permis, soit accélérés par les nouvelles technologies de l’information et de la communication.

 
Concrètement, le profit comme indicateur de référence a été supplanté par le profit par action (earnings per share). L’impératif de compétitivité a fait place à une maximisation de ce rendement à court terme. En témoigne le délai de détention des actions qui est passée de sept ans, il y a encore une décennie, à sept mois en moyenne aujourd’hui. Cependant, tout système économique nourrit un modèle social bien particulier et inversement. Ils sont les deux faces d’une même pièce. C’est pourquoi la transposition de certaines normes anglo-saxonnes en Europe est en train de provoquer une rupture avec le modèle traditionnel. Au niveau de l’entreprise, le dialogue social est affaibli car avec une propriété des actions si volatile et si éparpillée, il n’est plus possible d’identifier les propriétaires des entreprises, ni même d’entrer en contact avec eux pour négocier. Aussi, les managers qui se trouvent en position d’intermédiaire dépendent également de l’appréciation des marchés qui peuvent les récuser du jour au lendemain si la rentabilité est insuffisante.

 
Dès lors, s’ils estiment que la négociation avec les travailleurs gênera leur objectif, ils feront fi du dialogue social. La nouvelle gouvernance incite à entreprendre des changements proactifs de stratégies dans le but de créer continuellement de la valeur pour l’actionnaire (shareholder value) : le rachat par l’entreprise de ses propres actions (shares buyback) pour gonfler l’indicateur de rentabilité nette des capitaux propres, les fusions-acquisitions, parfois déconnectée de toute logique industrielle, la réduction du périmètre d’activité d’une entreprise et de l’intégration des tâches dans l’activité du groupe pour faciliter une diversification du portefeuille d’investissement, les délocalisations, la réduction des effectifs et la flexibilité des contrats de travail afin de réduire les frais fixes ou convertir des frais fixes en coûts variables.

 
D’une manière générale, l’exigence d’un taux de rendement (return on equity) élevé, de 10 à 20 % selon les secteurs, a des effets macroéconomiques déstabilisants : une rentabilité aussi élevée implique une croissance des profits largement supérieure au PIB. Ceci a donné lieu à un nouveau partage de la valeur ajoutée dans les pays européens : la part des salaires en % du PIB pour la moyenne des pays de l’UE à 15 est passée de 71,5 % dans la décennie 1980 à 66,7 % en 2004. Ce déplacement de près de 5 points de PIB s’est traduit par une hausse symétrique des revenus du capital (profits).

 
Outre la déformation du partage du PIB entre "capital" et "travail", le déséquilibre entre actionnaires et travailleurs se reflète aussi dans une évolution exponentielle des marchés financiers et boursiers au cours des dernières années qui contraste avec un droit du travail qui a évolué en sens contraire, c’est-à-dire en ne fournissant pas aux travailleurs les protections suffisantes (tant en termes contractuels qu’en matière de formation continue, par exemple). Cela rend compte du fait que la flexibilité (et précarisation accrue) du travail devient une variable d’ajustement pour les entreprises. Ainsi, les débats actuels sur la flexicurité sont une émanation de ces transformations systémiques.

Parmi les dommages collatéraux, il faut aussi souligner l’impact de l’activité des fonds de private equity sur les finances publiques. Ces fonds rachètent à des fins spéculatives des entreprises en se fondant sur la dette et sur un effet de levier. Comme l’intérêt payé sur la dette est exonéré d’impôts dans beaucoup de pays, le rachat par endettement (leveraged buyout) équivaut à une forme de subvention par les pouvoirs publics. Le manque à gagner peut atteindre pour un pays de taille moyenne plusieurs milliards d’euros par an, ce qui peut ébranler leur objectif budgétaire défini dans le cadre du Pacte de stabilité et de croissance et alors que la facture du vieillissement démographique commence à se faire sentir...

 
Le Comité économique et social européen, organe consultatif des institutions européennes, a été la première institution internationale à adopter à la majorité de ses membres un rapport sur la financiarisation de l’économie et à formuler des recommandations politiques pour corriger les dégâts sociaux infligés. L’avis qui développe les idées présentées ci-dessus a été soutenu par 115 membres, 25 ayant voté contre et 15 s’étant abstenus et qu’un grand nombre de représentants du monde de l’entreprise ont apporté leur voix à ce texte, ce qui signifie que le constat dressé ne se limite pas à des organisations "gauchistes" !

eescopinions.eesc.europa.eu


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12 réactions à cet article    


  • Tonio Tonio 19 décembre 2007 12:21

    Merci ! Les relais de la CES sont trop rares !!


    • Tonio Tonio 19 décembre 2007 14:37

      @Roland : je suis en accord sur votre constat, en désaccord sur certains détails et surtout sur la conséquence que vous en tirez.

      D’abord, les banques centrales ne sont pas seules responsables de la montée de la sphère phynancière, les banques tout court y ont beaucoup plus contribué en créant de la monnaie... dès lors qu’on leur a un peu laché la bride.

      Ensuite, il y’a un côté « trou noir » dans cette sphère phynancière, puisqu’elle attire en son sein l’argent déjà existant.

      Je vous suis sur le fait que c’est un mécanisme fondamentalement spéculatif : la masse financiarisée augmente parce que les acteurs anticipent qu’elle va continuer à augmenter, et ils créent donc la monnaie qui la fait augmenter pour jouer le coup d’après.

      Mais ça n’implique pas qu’il n’y ait pas de rapport avec la répartition de la VA. La concentration financière donne une puissance plus grande à ceux qui sont aux commandes de ce marché par rapport aux salariés qui ne sont pas « concentrés ». Au fil du temps, donc, les normes de rentabilité imposées par la finance et que les salariés n’ont pas les moyens de contester réellement déplacent la répartition des gains. Le problème est réel.

      @Breakbeat : ben pas évident. En fait, c’est moins les banques qui ont pris le plus gros coup de chaud pour l’instant (même si il y’a une belle odeur de cramé dans la pièce, mais personne sait de qui elle vient) que les particuliers US. L’immobiler est down, et donc la construction aussi. Mais déjà le secteur automobile voit ses commandes chuter, et on peut penser que la consommation en général va suivre...

      Si il faut aller vers un dégonflement de la phynance, il peut venir je pense de deux phénomènes : la crise des retraites (plus de petits vieux qui vendent leurs actions pour payer leur retraite que de petits jeunes qui épargnent pour plus tard) et la réorientation massive de la Chine vers le développement de sa consommation intérieure, qu’elle souhaite désormais substituer aux exports comme moteur de croissance car : a) plus stable socialement b) mieux contrôlé et c) plus susceptible d’avenir que la consommation US qui ne peut pas s’étendre à l’infini.


    • Roland Verhille Roland Verhille 19 décembre 2007 12:31

      L’auteur met sur le dos d’une baisse de la part des salaires dans la valeur ajoutée les méfaits de la finianciarisation de l’économie. Il n’a pas prêté attention à l’information décisive fournie dès le 20/08/2007 par le commissaire européen, Jacques Barraux (Les Échos, France). En 1980, le montant total des actifs financiers était égal au PIB mondial. Ils en sont maintenant à trois fois le PIB mondial. C’est le fruit des injections massives de liquidités dans les économies par les Banques centrales, sous l’influence des politiques, eux mêmes n’ayant cessé de doper la croissance économique par ce moyen. Ces liquidités dépassent de très loin les besoins de financement de l’économie, principalement ceux découlant des investissements dans les entreprises produisant les biens et services livrés aux consommateurs. Faute de pouvoir s’employer ainsi, ceux qui gèrent ces liquidités ne peuvent les faire fructifier qu’en spéculant sur la hausse du prix de certains actifs (biens immobiliers, titres de bourse, pétrole, etc.). Tout dopage produit les conséquences désastreuses qui affectent les économies d’aujourd’hui. Si les faits sont têtus, les croyances et dogmes des politiciens le sont encore plus.


      • Breakbeat75 19 décembre 2007 13:10

        @ Roland Est-ce à dire que la crise de liquidité liée au « subprime » doit être vue comme une opportunité de rétablir un sain équilibre et non comme une crise ?


      • Roland Verhille Roland Verhille 19 décembre 2007 14:52

        Breakbeat, je n’ai voulu dire ni l’un ni l’autre. Tous constatent une crise, périlleuse. Trop de gens, des politiques surtout, mais aussi beaucoup de prétendus économistes, l’utilisent comme argument justifiant leur critique systématique de ce qui n’y est pour rien ou pour pas grand-chose (les « marchés » ; ou le capitalisme le plus souvent). Les politiques que j’ai fustigés dans mon commentaire sont fort habiles à inculquer dans l’esprit des gens des idées fausses.

        Et ce n’est pas la première « crise », ni probablement la dernière. Une opportunité de rétablir un sain équilibre ? Ce devrait l’être, mais ne peut l’être quand on la fait endosser par des boucs émissaires. C’est un fait que les politiques s’acharnent le plus souvent contre vents et marées à continuer dans leurs errements, car ce sont les autres qui paient leurs factures.


      • Breakbeat75 19 décembre 2007 13:18

        Et merci à l’auteur pour cette article qui permet de bien comprendre le changement de paradigme économique auquel nous assistons depuis maintenant plus de 20 ans (avec des rythmes différents seon les trajectoires nationales)et qui s’est accéléré grâce aux nouvelles technolgies (facilité et vitesse de transmission des capitaux sans précédent).


        • Black Ader 19 décembre 2007 16:02

          Oui, sauf que les impôts sur le capital ont explosés, donc, faut bien les payer.


          • Trashon Trashon 19 décembre 2007 16:40

            c’est à cause du bouclier fiscal et des niches fiscales smiley


          • Daniel Roux Daniel R 19 décembre 2007 17:13

            Dès le départ, Jean Monnet et les hommes politiques qui ont construit pierre par pierre l’Europe Unie, désiraient reproduire l’image des Etats Unis d’Amérique, sans l’avouer publiquement évidemment.

            Leur admiration inconditionnelle provenait de la vision magnifiée d’une Amérique conquérante, forte et dynamique. Leur haine et leur crainte des Socialo-Communistes, comme ils aiment encore à le dire, leur faisaient désirer ardemment les beaux fruits de la croissance américaine sans vouloir considérer, ni les vers qu’ils contenaient, ni les serpents qui les tentaient.

            Pendant tout le processus de la construction européenne, les peuples, considérés comme des masses laborieuses ignorantes, ont été trompés par des discours chargés de mirifiques promesses et tenus à l’écart des grandes décisions.

            Petit à petit, avec la complicité active des élites formées aux méthodes et à la culture anglo-saxonne, toutes les lois nécessaires ont été mises en place pour permettre aux grandes multi-nationales de prospérer aux dépens des entreprises locales et aux financiers d’imposer leurs lois iniques aux marchés locaux.

            Le traité que l’on va nous imposer a été élaboré dans le plus grand secret dans la pure tradition européenne. L’Oeuvre publique de la Convention Giscard a été si largement transformée par les gouvernements et les lobbies que les participants floués ne reconnaissaient plus leur enfant. Trop peu se sont exprimés là-dessus.

            La financiarisation de l’économie est surtout celle de nos vies. Les paradis fiscaux et l’organisation de la mondialisation sont aux seuls services des riches propriétaires, des grandes entreprises et des mafieux, terme générique qui désigne aussi bien les hommes politiques corrompus que les autres organisations de malfaiteurs.

            Seules les classes laborieuses, scandaleusement mises en coupe réglée et harcelées, paient les charges de fonctionnement des ensembles sociaux que sont les nations et tous les organismes qui les exploitent. Les vrais riches, ceux qui profitent des paradis fiscaux, en sont dispensés.

            Le plus triste est que la plus grande partie des électeurs continueront de voter contre leurs intérêts, comme des moutons, pour les représentants de ce système néfaste, parce qu’ils passent à la télé, et racontent de belles histoires bien démagogiques.


            • olivier derruine olivier derruine 19 décembre 2007 18:48

              Il manquait un tableau à mon texte. Il indique la montée en puissance des marchés financiers, à travers l’indicateur de la capitalisation boursière (en %PIB) et la protection des travailleurs (approchée par un indicateur de l’OCDE, EPL, qui s’étend de 0 - pas de réglementation - à 6 - réglementation très stricte/protectrice, c’est selon !). Les chiffres réfèrent à l’évolution 1990 -> 2003.

              modèle..................capitalisation bourse/PIB......protection travailleurs

              anglo-saxon (dont USA)..............54 -> 119...........0,63 -> 0,73

              scandinave.....................................28 -> 85............2,71 -> 1,89

              continental.....................................30 -> 59............2,79 -> 2,30

              méditerranéen.............................16 -> 57............3,67 -> 2,61

              (Japon..........................................98 -> 70................2,10 -> 1,84)

              La convergence (vers le bas, vers les standards anglo-saxons !) entre les différents modèles est saisissante et témoigne d’une flexibilisation des marchés du travail décidée et implémentée par les pouvoirs publics, NOS élus.


              • Black Ader 19 décembre 2007 23:39

                Je ne vois aucun rapport entre le fait d’avoir des économies pour ses vieux jours, et la souplesse du droit du travail permettant le pleine emploi, mais bon...


              • Jason Jason 20 décembre 2007 20:33

                Vous faites là une excellent mise au point. Je me bornerai à dire que le Capital est mobile et extrêmement innovant, jusqu’à la perversité, mais que le Travail étant par nature sédentaire et moins rapidement adaptable, ce dernier sera toujours perdant. Sous prétexte d’idéologies douteuses les états ont arbitré a minima, et il est trop tard pour faire machine arrière.

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