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Accueil du site > Actualités > Europe > Kurt Zehmisch et le nationalisme ou la construction-déconstruction (...)

Kurt Zehmisch et le nationalisme ou la construction-déconstruction européenne

Kurt Zehmisch était sous officier dans le 134è régiment saxon, sur le front près de la ville d’Ypres, en Flandre, en décembre 1914. Il avait en face de lui un régiment anglais. Le jour de Noël 1914, il poussa ses hommes, non pas à l’assaut des lignes ennemies, mais à fraterniser avec ceux d’en face pour une trêve de Noël. Tout cela était contraire aux ordres et aux directives des états majors, des deux bords. 

En 1914, l’Europe avait sombré dans le délire nationaliste. La qualité remarquable d’un homme tel que Kurt Zehmisch l’avait porté à s’élever, avec ses hommes, au dessus de la rage monstrueuse avec laquelle les nations dévoraient l’Europe. L’espace d’une trêve sauvage. 

Par la suite, l’idéologie calamiteuse que constitue le nationalisme continua à tourmenter et à ravager l’Europe jusqu’en 1945. A nouveau enrôlé dans les armées lors du second acte de la tragédie, Kurt Zehmisch est mort en Russie en 1945. 

Au sortir des décombres accumulées entre 1914 et 1945, les européens, dans un réflexe de survie, ont décidé de reconstruire l’Europe par delà leurs frontières nationales. Cet élan de vie les a amenés, en 1957, à signer le traité de Rome, fondateur de la communauté européenne. Ce traité était porté par le souffle d’un espoir de paix, d’entente et de partage entre les peuples européens.

Mais la bête n’était pas morte. Le sol européen était resté infesté par les rhizomes du nationalisme, cette idéologie qui a le pouvoir d’abrutir l‘esprit de celui qu’elle occupe. L’identification est un processus naturel, qui permet à chacun de frayer le chemin de son existence au milieu de ses semblables en partageant avec eux les ingrédients de ce qui constitue la personne. Le nationalisme est la maladie qui touche le processus d’identification, en agglutinant tout le monde autour de ce qui escamote la personnalité de chacun par un processus d’exclusion et de mépris organisé idéologiquement. 

La communauté européenne, formée de liens tendus entre les nouveaux européens, les survivants de la guerre et leurs enfants, a été rattrapée par le nationalisme. Lentement mais surement, l’idéologie nationaliste s’est à nouveau infiltrée dans l’espace européen. Les institutions fraîchement créées se sont vues progressivement manipulées, et ensuite possédées par les intérêts nationaux et les pouvoirs dont ceux-ci disposent. En 2013, le montage institutionnel qui résulte du lent détournement de la construction européenne par les influences nationales fait l’unanimité, aussi bien chez les pro-européens que chez les anti-européens. Tous constatent que l’ensemble du dispositif politique institutionnel en Europe, constitué de l’amalgame entre les états nations, le parlement, la commission, le conseil constitue un ensemble incohérent, non démocratique, qui fait le bonheur des lobbies et alimente un chaos dont profite les financiers de tous bords. 

Décrire l’ensemble du désordre institutionnel européen serait fastidieux. Pour faire simple, on peut dire que les prétentions partisanes des forces politiques nationales procèdent à un sabotage permanent de tout ce qui peut contribuer à l’intérêt général des européens dans leur ensemble et au fonctionnement réellement démocratique de l’Europe en particulier. Le vide causé par l’absence de politique démocratique au niveau européen a fait en sorte que les fonctionnaires, nommés à la commission, sont investis par les états nation d’un rôle politique, ce qui représente une entorse sévère à la démocratie. Cette investiture passe par le processus de nomination des responsables de cette administration, nomination réglées par les états nation, réunis dans ce qu’on appelle le conseil européen. Voici d’ailleurs la définition que le conseil européen se donne de lui même : « Le Conseil européen définit les orientations et les priorités politiques générales de l'Union européenne ». Cette politique européenne, sous influence des nationalismes portés par les états nation, n’a pas suffisamment de consistance pour exercer son rôle de façon cohérente et démocratique. Elle n’est pas ancrée dans la conscience de l’opinion des peuples européens autrement que par le biais des fantasmes nationalistes qui y sont orchestré et entretenus depuis deux siècles pour la plupart. Etant donc sans consistance, la politique européenne est incapable de supplanter le pouvoir croissant et mondialisant de la finance et de la spéculation. Cette inconsistance laisse non seulement le champ libre, mais également trace la route, à un totalitarisme financier dont les intérêts vont à l’encontre de tout ce qui n’est pas le leur, et qui se servent également de tout pour assouvir ces intérêts. La collusion entre le pouvoir nationaliste étatique et le pouvoir de la finance se sert des institutions supra nationales européennes pour continuer cet effort de dépeçage qui avait été entamé lors de guerres d’un autre siècle. 

Face à un ordre mondial qui concentre les pouvoirs de la finance de façon gigantesque sur l’ensemble des continents, la seule issue pour les européens est de s’unir, comme ils l’ont fait après le passage des fascismes de tout bord de la première moitié du vingtième siècle. Cette unité est la seule issue pour défendre aussi bien leur identité, que leurs langues et que leur intégrité. Cette unité passe obligatoirement par un montage institutionnel cohérent et démocratique. Il faut alors rappeler au passage que la démocratie suppose trois choses qui lui sont incontournables : le respect de chacun, le soutien de tous, et la séparation des pouvoirs. 

-Le respect de chacun est garanti par l’existence d’un système politique cohérent et l’esprit qu’il véhicule dans l’opinion.

-Le soutien de tous est assuré par le fonctionnement d’un système politique représentatif, élu, à chaque niveau de pouvoir.

-La séparation des pouvoirs est la garantie institutionnelle du fonctionnement non totalitaire du système politique et social. Le totalitarisme, qu’il soit militaire, religieux, nationaliste, financier, idéologique ou autre, est la concentration des pouvoirs et l’abus que ce débordement suppose au nom du prétexte totalitaire. La démocratie n’est ni une idéologie, ni un fait accompli. Elle est l’effort permanent de maintenir un système hors du champ totalitaire ou de ce vers quoi le totalitarisme nous aspire. La démocratie repose sur la forme qu’ont les institutions politiques, et leur usage. 

Constater l’incohérence du système politique européen mène à imaginer ce que devrait être un système politique cohérent et porteur, pour les européens. 

Tout a déjà été inventé, il suffit de mettre en pratique les notions existantes. 

Un état, quel que soit sa taille, repose sur une séparation à la fois verticale et horizontale des pouvoirs. Une séparation horizontale organise la séparation des différentes formes de pouvoir : le politique, le judiciaire, l’économique, le financier, le religieux, le médiatique et tout ce qui peut représenter une fonction organisatrice s’exerçant dans l’état ou la société. Le rôle particulier du politique est d’organiser cette séparation dans le respect des fonctions et des pouvoirs qui leurs sont associés, dans le souci du bien collectif. 

Une séparation verticale organise géographiquement chacun des niveaux de pouvoir, en les distribuants de bas en haut, depuis celui des communautés locales jusqu’à celui du gouvernement central. Il y a, quasi partout dans le monde, trois niveaux de pouvoir fondamentaux : d’abord les communes au plan local, ensuite les provinces ou régions ou cantons, c’est selon, et enfin le pouvoir central ou fédéral, c’est selon également. 

En Europe, cette pyramide est tronquée par l’existence du niveau des pouvoirs des états nation qui ont bien démontré leur capacité de nuisance institutionnelle. Ce pouvoir de nuire à la démocratie résulte entre autres de la disparité de la taille de ces nations qui composent l’Europe. L’Estonie, avec un million d’habitant, ne dispose pas de grande capacité représentative dans le système européen. La Grande Bretagne, peuplée de plus de 63 millions d’habitant, peut facilement abuser de la représentativité qui est la sienne en rivalisant avec le pouvoir central européen. Dans une Europe de 28 états nation de taille très différentes, les « grandes nations » se trouvent constamment dans une situation de conflit d’intérêt politique et de pouvoir avec ce qui devrait être un pouvoir central, tout cel sous l’oeil impuissant des « petites nations ». Une telle disparité entre les acteurs de l’union rend caduque toute forme de représentativité démocratique et de fonctionnement politique. Cette incohérence institutionnelle laisse libre cours à la loi du plus fort, comme dans la jungle. Notons en passant que cela semble exaspérer autant la conscience européenne des citoyens estoniens que celle des britanniques, qu’ils fassent partie d’une « grande » ou d’une « petite » nation, et qu’ils soient du nord, en Finlande, ou du sud, en Grèce.

Penser une union européenne démocratique suppose l’existence d’un niveau de pouvoir intermédiaire cohérent sur le plan institutionnel. Ce niveau est celui des régions. Au dessus d’elles, il doit exister un parlement élu au suffrage universel européen ainsi qu’un sénat européen dans lequel chaque gouvernement régional se voit représenter. Faire reposer la structure de l’Europe sur les régions suppose que la taille de celles ci ne dépasse pas celle d’un land allemand ou d’une région française, par exemple, et qu’elle recouvre une population partageant une même culture, ce qui est en général le cas. Les régions européennes, plus nombreuses que les nations, n’ont pas la taille suffisante qui leur permette de tronquer le système démocratique en rivalisant avec le pouvoir central. La limite de leur taille a pour effet également de limiter naturellement leurs prétentions nationalistes. Les pères fondateurs des Etats Unis l’avaient bien compris car, lors de la conquête de l’Ouest, ils avaient prévu constitutionnellement que chaque état, lorsqu’il s’étendait, devait faire place à un nouvel état lorsque sa superficie avait atteint la taille critique définie. Reste à déterminer quel peuvent être les critères de taille minimum ou maximum d’une région faisant partie de l’Union Européenne, ce qui peut être tout un programme en soi. 

Penser les institutions est l’oeuvre de chacun, en décider est celle de l’électeur et des partis qui soutiennent ce débat. Songer à l’union des régions d’Europe est peut être une utopie, mais y parvenir ne ferait pas de tort à la démocratie en Europe. 


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10 réactions à cet article    


  • juluch juluch 16 décembre 2013 12:28

    L’auteur aurait mieux fait de changer de titre et mettre : VIVE L’EUROPE SANS NATIONS.....ça aurait été plus clair.


    Et aussi, s’en tenir à ce titre au lieu de délirer sur le nationalisme en se référant à un soldat qui en demandait pas tant. smiley

    Et le seul réflexe de survit des nations après guerre se fut repousser les soviétiques et instaurer une Europe du pognion....et c’est tout.

    • paul de hertogh 16 décembre 2013 21:49

      Le pognon a pris le pouvoir en Europe car il n’y a pas dans l’ Europe actuelle d’institution politique capable de remettre démocratiquement le pognon à sa place. 


    • Sarah Sarah 21 décembre 2013 11:01

      @paul de hertogh

      Ne soyez pas étonné des réactions négatives ; ici, le seul mot « Europe » déclenche chez certains des réflexes de rage pavloviens.

      Certains, de bonne foi, confondent l’Europe et l’UE :

      - l’Europe existe : elle correspond à un territoire et à un peuple, même si les populations la composant ont été séparées par l’Histoire et ont aujourd’hui des langues et des régimes politiques différents.

      - L’UE n’est pas un état avec un gouvernement avec pour capitale Bruxelles, mais un contrat entre états souverains (états-nations de plus en plus figés et chauvins à la suite d’événements surgis à partir de la fin du XVIIIe siècle).

      D’autres n’ont manifestement même pas lu l’article : leurs commentaires hors sujet assortis d’une note négative le démontrent. Quelques chauvinistes endurcis aussi.

      Enfin, il y a ceux pour qui une Europe unie, fédération de régions, de tailles ou de populations équivalentes, analogues au Laender allemands, seraient une catastrophe pour leurs intérêts. 

      Ils agissent aussi bien de l’extérieur qu’au sein des institutions de l’UE pour qu’elle marche le plus mal possible et dégoûter les européens de leur patrie commune, l’Europe (en répandant l’amalgame « UE=Europe »).

      Voyez ces articles qui ont subit le même sort que le votre :

      Haro sur l’Union Européenne (ou l’europhobie appliquée) : http://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/haro-sur-l-union-europeenne-ou-l-133841

      ou

      Fête de l’Europe : devoir d’espoir : http://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/fete-de-l-europe-devoir-d-espoir-135561

      Donc, ne soyez pas inquiets, c’est normal et vous aurez encore beaucoup de travail à faire.

      Encouragements.


    • jako jako 16 décembre 2013 12:47

      Intrusion eurotroll détectée, vous n’expliquez pas ( c’est une manie chez tous les intervenants europro en ce moment) quel niveau démocratique est prévu pour remplacer celui des états-nations ? et ne me dites pas que les euro-dépités suffisent.


      • paul de hertogh 16 décembre 2013 21:46

        Le niveau de pouvoir qui peut remplacer celui des états nations peut être celui des régions, qui exercent déjà beaucoup de pouvoir dans bien des pays européens.


      • passtavie passtavie 20 décembre 2013 05:21

        "Le niveau de pouvoir qui peut remplacer celui des états nations peut être celui des régions, qui exercent déjà beaucoup de pouvoir dans bien des pays européens."
        Donc démembrer les états, une fois que l’on aura une Europe des régions pas de sortie de l’Europe possible ?
        C’est pour faire taire à jamais les eurosceptiques ? :->


      • ARMINIUS ARMINIUS 17 décembre 2013 08:10

        L’Allemagne était avant son unité un patchwork de plus de trois cents royaumes, principautés, duchés etc...Aujourd’hui elle est constituée de 16 Länder jouissant chacun d’une grande autonomie. Cela n’empêche pas les régionalismes ( nationalismes à petite échelle) de s’exprimer. Avant de vouloir adopter un fédéralisme européen il faudrait calquer ce type d’organisation, beaucoup plus efficace que la centralisation à la Française...D’autres questions seraient aussi à régler en priorité : virer l’Angleterre tant qu’elle sera le phare avancé des EU en Europe (surtout dans le secteur bancaire) , en finir définitivement avec les voyous bancaires style Goldman Sachs et leurs produits pourris, avoir un système de régulation pour en finir aussi avec la concurrence intra-européenne (coût main d’oeuvre essentiellement) Avoir un commandement militaire unique et crédible axé sur la défense...
        Après on pourra peut-être envisager de continuer à jouer un rôle sur la scène internationale


        • paul de hertogh 21 décembre 2013 12:17

          « virer l’Angleterre tant qu’elle sera le phare avancé des EU en Europe »
          C’est bien connu, les meilleurs ennemis de l’Europe sont à l’intérieur de l’Europe.
          Il ne faut pas attaquer militairement ses ennemis, ni les occuper par la force. Ce sont des attitudes d’un autre âge. Pour se débarrasser de ses ennemis, mieux vaut les laisser là où ils sont, quitte à mettre des limites là où il faut en mettre. L’Europe est une affaire d’Européens et pas la recette d’une sauce qu’on allonge indéfiniment jusqu’à ce qu’elle n’ait plus aucun goût.


        • claude-michel claude-michel 17 décembre 2013 08:59

          Et si l’avenir était les régions.. ?

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