Au-delà des maladresses de langage à préoccupations électoralistes, le débat politique devrait s’élever et rester ferme sur quelques principes d’après-guerre dont le premier est l’amitié franco-allemande, pierre angulaire de la paix en Europe depuis un demi-siècle.
L’exacerbation des sentiments agressifs est à l’action.
Ceux qui envoient Bismarck à la figure se retrouvent avec de la "germanophobie" (peur de l’Allemagne) en pleine poire. Franchement, je ne sais pas si Arnaud Montebourg ou même Jean-Marie Le Guen, capable de faire des comparaisons oiseuses avec Daladier et Munich (j’ai souvenir que Philippe Séguin avait aussi employé cette analogie, le "Munich social" pour parler de Maastricht), sont des "germanophobes" ou pas (quel horrible mot), mais ce qui est clair, c’est qu’en clivant brutalement les Français contre les Allemands, ils n’apparaissent pas comme des germanophiles et c’est bien regrettable.
On préfère diviser à rassembler
C’est probablement l’époque qui veut cela.
Comme ce débat sur le droit de vote des étrangers. Mis régulièrement dans le magma médiatique par les socialistes, ce « saucissonnage de la citoyenneté » (selon le mot de Jean-Pierre Chevènement, atterré par la démagogie du PS et des Verts) ne pourrait que renforcer les sentiments xénophobes et (évidemment) islamophobes, surtout lorsqu’on assimile les opposants à une telle mesure, qui bafoue les valeurs républicaines et renforce les communautarismes, à des laudateurs de l’extrême droite (le dessin caricatural du méchant islamiste faisant éloigner l’âne France de la démocratie pour se rapprocher de la charia n’est qu’une conséquence prévisible de ce type de débat). Il y a en effet plus subtile comme argumentation…
Le PS n’est évidemment pas le seul parti à mettre de l’huile sur le feu et des députés UMP ont commis la même faute en organisant un apéro stigmatisant clairement les musulmans. Plus on se rapproche de l’élection présidentielle, plus il risque d’y avoir cette surenchère stupide…
Mais revenons à l’amitié franco-allemande.
Les "Boches" existeraient-ils donc encore ?
Lorsqu’il y a une quinzaine d’années, un ami grenoblois d’une vingtaine d’années m’avait parlé sans animosité d’un Allemand en disant « le Boche », je fus assez sidéré par son vocabulaire [Il paraîtrait selon des indiscrétions journalistiques qu’en privé, Nicolas Sarkozy parlerait d’Angela Merkel comme de "la Boche"]. Pourtant, cet ami ne voyait pas ce qui n’allait pas. Je lui ai dit que nous étions en paix depuis longtemps et que les Allemands d’aujourd’hui n’étaient pas les nazis d’hier. Il m’a alors répondu : « Tu sais, nous, ici, on a souffert dans le Vercors ! ».

C’est sûr, il suffit d’aller au Plateau des Glières, près d’Annecy, ou encore à Valchevrière, par exemple, pour avoir un frisson dans le dos. Les restes d’un village rasé par les nazis en plein Vercors les 22 et 23 juillet 1944. On voit encore des restes du four à pain, quelques pierres et seule, la petite chapelle a été épargnée. J’y vais de temps en temps pour m’y recueillir et la première fois que j’y suis allé, personne d’autre dans les lieux, j’ai ressenti beaucoup d’émotion à travers le silence de la forêt : un livre d’or était posé sur une table. Je l’ai ouvert. Environ une centaine de pages semblaient se remplir chaque mois. Et le dernier à avoir écrit, quand je suis arrivé, c’était un ancien combattant allemand qui expliquait, en bon français, qu’il faisait tous les ans, avec son épouse, le pèlerinage dans ce village fantôme pour regretter, pour expier.

Alors, je lui ai répondu, à cet ami : « Oui mais tu sais, en Lorraine, on a pas mal souffert aussi des deux guerres : près de Verdun, si tu visites les ossuaires… ». Eh oui, l’histoire est souvent sans complaisance. Pourtant, en Lorraine, le sentiment germanophile est très fort. La Lorraine basse, celle qui n’a jamais été allemande, je ne parle pas de l’autre, la fameuse Alsace-Lorraine (qui a même donné son nom à une avenue grenobloise), dont les habitants pourraient osciller entre une rancœur peut-être encore tenace et une proximité culturelle plus forte.
Dans cette Lorraine-là, je trouvais normal de prendre allemand comme première langue. Il n’y avait même pas à réfléchir. À condition, bien sûr, de prendre l’anglais en seconde langue. Toutes les communes, les moindres villages, sont jumelés avec des communes allemandes. Comme étudiant, j’ai eu quelques échanges avec des étudiants allemands (ils sont généralement plus participatifs et plus fêtards que nous). Bref, la Lorraine était au cœur de l’amitié franco-allemande. On a même créé une région transfrontalière, la Sarlorlux : Lorraine, Luxembourg et Sarre.
Un exemple concret de réconciliation
Et puis, racontons la petite histoire du jumelage de Nancy. Nancy l’universitaire et l’industriel a probablement bénéficié de l’annexion de l’Alsace-Lorraine par l’Allemagne, car beaucoup d’intellectuels et de cadres habitant à Strasbourg et refusant de devenir allemands se sont expatriés à Nancy qui leur doit donc son essor de métropole régionale à la fin du XIXe siècle et début du XXe siècle.
En 1940, il y avait une jeune étudiante en droit à Nancy qui a entendu l’une des nombreuses émissions de Maurice Schumann, la voix de la France à la BBC, le porte-voix du gaullisme. Elle avait dix-huit ans à l’époque et elle a simplement envoyé une lettre à Maurice Schumann dans la plus totale imprudence puisqu’elle y avait écrit ses coordonnées exactes. Il me semble que le courrier a dû passer par l’Amérique latine pour arriver à Londres. Elle est alors devenue résistante : agent de liaison P2 du réseau Brutus, rattachée au BCRA de Londres (service de renseignements de la France Libre) : « Dans la Résistance, il n’y a pas de légende. Seule existe la vérité historique, même si celle-ci peut être cruelle. ».
Elle communiquait l’emplacement des mines posées par les nazis dans la forêt de Haye et les ennemis ne pensaient pas que cette jeune femme inoffensive pût leur être dangereuse. Quand Nancy a été libéré, elle s’engagea dans la Première armée et fonça jusqu’à Karlsruhe comme lieutenant. Avocate réputée, c’est elle qui, devenue adjointe au maire en 1965, a initié le jumelage entre Nancy et Karlsruhe.

Quelques années avant sa mort (le 9 février 1998), Maurice Schumann, après une carrière politique élogieuse (ministre, parlementaire, académicien), s’est rendu à la mairie de Nancy pour lui remettre la Légion d’honneur (il me semble que c’était en 1994). La résistante ne l’avait jamais demandée mais avait fini par l’accepter. Elle l’a obtenue officiellement sur le contingent du Ministre de la Justice qui était à l’époque Pierre Méhaignerie, qui présidait le parti dans lequel elle militait. C’était donc une Légion d’honneur donnée à titre civil. Mais Maurice Schumann n’était pas très heureux. Il trouvait que cette ancienne lieutenant aurait mérité la Légion d’honneur à titre militaire. Alors, il a échangé les deux médailles et lui a offert sa propre Légion d’honneur militaire.
Une réconciliation très osée
De Gaulle avait bien compris la chose. Le Traité de l’Élysée du 22 janvier 1963 avait scellé avec le chancelier Konrad Adenauer les bases de l’amitié franco-allemande. On ne peut faire la paix qu’entre anciens ennemis. C’est le même problème aujourd’hui dans le conflit israélo-palestinien. Arafat et Rabin pouvaient faire la paix justement parce qu’ils s’étaient combattus.
C’est ce qu’ont compris tous les couples franco-allemands, que ce soit De Gaulle/Adenauer, Georges Pompidou/Willy Brandt, Valéry Giscard d’Estaing/Helmut Schmidt, François Mitterrand/Helmut Kohl, Jacques Chirac/Gerhard Schröder et Nicolas Sarkozy/Angela Merkel.
Il est d’ailleurs à remarquer qu’à l’exception du premier et du dernier, tous ces "couples" sont composés de "camps" politiques différents et montrent bien l’aspect consensuel et durable de cette amitié.
Chacun a fait avancer la construction européenne. Giscard d’Estaing et Schmidt ont mis en place le SME (serpent monétaire européen), l’aïeul de l’euro, et le principe des sommets européens (du Conseil européen), Mitterrand a négocié avec Kohl la Réunification en échange de l’euro, Chirac et Schröder voulaient carrément « un véritable espace de citoyenneté franco-allemand » et Sarkozy a compris que la résolution de la crise des dettes souveraines ne pouvait passer que par une communauté de position entre l’Allemagne et la France.



D'ailleurs, il est assez contradictoire de dire que Nicolas Sarkozy est à la "remorque" d'Angela Merkel et de fustiger en même temps son "arrogance" à vouloir imposer ses vues à toute l'Union Européenne.
Un espace de citoyenneté en commun
Un an avant l’adhésion des pays d’Europe centrale et orientale, Jacques Chirac exprimait ainsi sa vision des choses : « Cette Europe retrouvée, plus riche de sa diversité mais aussi plus hétérogène, aura besoin plus que jamais du moteur franco-allemand. Ce vaste ensemble de 450 millions d’habitants sera confronté à des risques et des défis pour sa cohésion et pour son équilibre. Il devra se trouver un centre de gravité. Et plus que jamais, nos deux pays doivent être, dans l’Union, bien davantage que deux simples partenaires. La voix du couple franco-allemand doit s’élever pour proposer, pour innover, pour ouvrir un chemin à cette nouvelle Europe. » en terminant par cette ambition : « À travers nos lois, faisons de l’Allemagne et de la France une vraie communauté de droit, protectrice et fraternelle ! » (Versailles, 22 janvier 2003).

C’est cela qui reste la voie, celle de conserver précieusement cette amitié entre nos deux pays. Et tous ceux qui jettent de l’huile sur le feu devraient réfléchir deux fois sur l’histoire de l’Europe et sur l’économie : au-delà de la réconciliation, l’Allemagne est le premier partenaire commercial de la France. Nous sommes donc largement dépendants les uns des autres, qu’on soit d’accord, …ou pas.
Aussi sur le blog.
Sylvain Rakotoarison (7 décembre 2011)
http://www.rakotoarison.eu
Pour aller plus loin :
Discours de Jacques Chirac le 22 janvier 2003 à Versailles.
Vous avez dit Europe ?
Les massacres des nazis en France…
Règle d’or.
La solution à la crise de l’euro

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