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L’élargissement oublié : la Suisse n’a pas dit son dernier mot

Un vent d’Europe se lève sur la Confédération helvétique. Des voix issues d’horizons différents se font entendre pour mettre fin à la stratégie de l’insularité. Enterrée dans la douleur au lendemain du référendum sur l’adhésion à l’Espace économique européen en 1992, l’idée européenne n’a jamais été aussi vive qu’en ce début d’année 2010. Enquête.

Les rives tranquilles du Lac Léman s’agitent depuis quelques mois. Le coffre-fort suisse se lézarde avec les attaques contre le sacro-saint secret bancaire et l’image d’une Suisse immaculée s’est ternie depuis le vote interdisant la construction de minarets. La Suisse doute. La Suisse vit une crise d’identité.

Du coup, l’inconscient helvétique voit revenir ses vieux démons et les serpents de mer, ou de lacs, refoulés. On reparle d’adhésion à l’Union Européenne. Mieux : l’idée germe dans des esprits de plus en plus divers. Officiellement, la Suisse n’est pas candidate. Mais en coulisse, ils sont nombreux à penser que la voie séparée, les fameux « accords bilatéraux », sont arrivés au bout de leur logique.

Il y a d’abord les irréductibles : les jeunes du mouvement « Nés un 7 janvier 1992 », créé après la cinglante défaite du « Oui » à l’adhésion dix-sept ans plus tôt. Devenue le Nouveau mouvement européen suisse (NOMES), l’organisation compte aujourd’hui plus de 5000 membres et une organisation de jeunesse, la Young European Swiss. Surnommés les YES, ces jeunes sont actifs dans les gares ou dans les rues lors des grands rendez-vous européens mais aussi lors des « votations » pour sensibiliser les citoyens aux enjeux de l’Europe.

Après une longue traversée du désert, le mouvement a repris des couleurs. Des lendemains qui chanteraient l’hymne à la joie de Beethoven redeviennent possibles. A Genève ou Lausanne, des drapeaux européens fleurissent aux fenêtres de nombreux appartements d’étudiants.

« Nous sommes européens », affirme sans détour Francesca Perucchi. Avocate au Tessin, cette passionaria de l’adhésion faisait partie de celles et ceux qui ont versé des larmes le soir du 6 janvier 1992. Celles et ceux qui ont occupé symboliquement le pont de Thielle ce soir-là pour marquer la différence entre une Suisse francophone acquise à l’adhésion et une Suisse alémanique qui l’a rejetée. La juriste ne nie pas les travers de l’UE, « après tout elle n’a que 20 ans », mais elle constate que « la Suisse n’est pas une île heureuse ».

Francesca Perucci est persuadée que la Suisse pourrait apporter sa pierre à l’édifice européen, notamment par les particularités de son système politique souvent comparé à une « Europe miniature ». Elle regrette cependant que certains politiciens pro-européens soient incapables de « communiquer un credo et d’expliquer les avantages de l’Union par peur de ne pas être réélus ». « Les idées nouvelles et ambitieuses ont toujours nécessité du courage politique », analyse-t-elle.

Pourtant, cette fois, l’envie d’Europe dépasse le cadre des amoureux de toujours. Certains ont récemment fait leur « coming out ». C’est le cas du fiscaliste genevois réputé Xavier Oberson. « La stratégie bilatérale avec l’Union européenne a profité à la Suisse, mais elle arrive aujourd’hui au bout de ce qu’elle peut produire », déclare-t-il. Le déclencheur ? « Le vote catastrophique sur les minarets, il m’a amené à réfléchir de manière plus globale ».

Et de rappeler que la Suisse a adopté la plupart des règles européennes qui posaient problème comme Schengen par exemple. Idem pour le secret bancaire depuis la mise en conformité de la Suisse avec les normes de l’OCDE en matière fiscale. « Cela revient à suivre toutes les règles contraignantes d’un club, sans en faire partie et sans aucun avantage. C’est absurde ! », conclut-il. Xavier Oberson admet que c’est un sujet qui reste encore « tabou » dans les milieux économiques mais les langues se délient. Des entrepreneurs, des industriels montent au créneau pour réaffirmer l’intérêt du grand marché européen.

AvenirSuisse, le plus influent think-thank en Suisse financé par une cinquantaine de multinationales, a mis la question sur la table. Son directeur, Xavier Comtesse, admet qu’il y a 10 ans, l’organisaiton était farouchement opposée à l’adhésion. Aujourd’hui, il affirme que « le salut de la Suisse passe par l’Europe » mais attend le nouveau souffle européen indispensable pour que la population se laisse plus largement séduire.

A ses yeux, la tragédie de l’Union, c’est de ne pas offrir de perspective d’emploi à ses jeunes. « Ils sont bardés de diplômes mais doivent quand même être barman ou serveur pour gagner leur vie », regrette-t-il. Lui qui a vu se succéder les crises et les embellies depuis les années 70 est persuadé que le moteur européen va se remettre en marche. « Ce jour-là, nous sauterons dans le train », prédit-il.

Fin connaisseur du monde politique et économique helvète, Xavier Comtesse estime que le noeud du problème réside dans la reprise de « l’acquis communautaire ». Ce principe veut que les normes juridiques adoptées par l’UE soient intégrées dans le droit national. « Celui qui signe avec l’Europe s’engage non seulement pour le présent, mais aussi pour le futur », dit-il. C’est cet effet de cliquet que redoute ce juriste de formation.

Des doutes que partageait aussi Jean Rusotto, surnommé « l’homme des banques suisses » à Bruxelles. Cet avocat d’entreprises, l’un des meilleurs spécialistes des relations helvético-européennes et ancien du Collège de Bruges, juge désormais que la Suisse ne devrait pas négliger l’Europe. « Croire que le bilatéralisme peut être érigé en doctrine relève du rêve éveillé », affirme-t-il. Et de plaider pour que l’adhésion soit remise au goût du jour dans une perspective de long terme. Sans quoi la position de la Suisse risque de devenir intenable face à une Europe élargie qui a durci sa position.

Ses imprécations semblent trouver un écho à Berne. Les oppositions classiques se dénouent progressivement : le débat sur l’adhésion fait un retour sur la scène suisse alémanique, traditionnellement hostile à tout mariage avec l’Union et bastion de « l’Alleingang ». A l’exemple de l’industriel Bernard Rüeger, membre du comité directeur d’Economiesuisse, l’organisation-mère des entreprises helvétiques, qui dénonce le statut de « nain politique » de la Suisse et le manque de stratégie à long terme du gouvernement.

Les milieux politiques s’inquiètent aussi de cette politique de l’autruche qui a montré ses limites : affaire Kadhafi, déboires de l’UBS, vote sur les minarets, querelle fiscale avec la France, risque d’inscription sur la « liste grise » des pays de l’OCDE.... Du centre-droit jusqu’à l’extrême gauche, on s’accorde pour dire que 2009 est une année-charnière, pour ne pas dire une annus horribilis. Conséquence : le verrou interdisant de réfléchir à l’avenir des relations avec l’UE de manière générale et à l’adhésion en particulier a sauté.

Le Parlement a donc chargé le gouvernement de mener une réflexion sur ce thème. L’exécutif devrait publier un rapport en 2010 évaluant la praticabilité des relations bilatérales avec l’UE. Si les conclusions seront forcément timorées, elles donneront du grain à moudre au débat public car la question de l’adhésion reviendra sur le tapis. Déjà, le ministre démissionnaire Pascal Couchepin, figure emblématique de la politique suisse déclarait récemment : « Je suis convaincu que la Suisse fera partie de l’Union Européenne ». Une affirmation qui contraste avec la ligne de son parti, partisan du statu quo.

Comme la plupart des « born-again » ou des irréductibles, Pascal Couchepin est réaliste : « Les blessures du passé sont encore trop présentes. L’idée, c’est de laisser passer une génération d’anciens combattants pour donner une chance à ceux qui arrivent avec plus de fraîcheur dans la bataille ». Selon lui, l’opinion n’est pas encore prête et continue de dormir... ou de rêver. C’est justement au gouvernement d’expliquer « et de rappeler qu’on est seul ». La force politique de l’Union démocratique du centre, le mouvement populiste de Cristoph Blocher profondément europhobe, ajoute à la complexité de l’équation européenne.

Informer sans cesse. Expliquer les enjeux. Montrer que la Suisse a tout à gagner à faire partie de la famille européenne. C’est tout l’enjeu de l’année 2010. Il faudra encore un long temps de maturation et d’affinement avant que les Suisses ne se réveillent un beau matin et souhaitent danser avec l’Union. Mais à mesure que l’horloge helvétique s’isole et se dérègle, ils sont de plus en plus nombreux à penser que l’heure de l’adhésion pourrait bientôt sonner.




par Jérôme (son site) mercredi 3 février 2010 - 44 réactions
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Les réactions les plus appréciées

  • Par Mat (---.---.---.162) 3 février 2010 11:51
    Mat

    En tant que Suisse, je ne veux pas d’une monnaie contrôlée par la réserve fédérale américaine, je ne veux pas que la souveraineté démocratique du peuple Suisse puisse être contourné par des lois ou des directives européennes et donc, sans l’accord direct du peuple Suisse, je ne veux pas non plus que la Suisse se mêle des sales affaires de l’OTAN en ce moment et dans un futur proche. Le jour ou l’Europe et le monde sera plus sain, peut-être pourrions nous y reflechir, mais pour l’instant, pas question de rentrer dans votre logique de nouvel ordre mondial.


    PS. Pour le secret bancaire, les autres pays on tout intérêt à nous laisser nous enrichir la dessus, nous avons blanchi toute les transactions d’après-guerre et de post-colonisation qui révèlerai qui sont les véritables gagnants du fascisme et du colonialisme, ces gagnants étant puissants et très implantés, ils n’ont pas intérêt à ce que la Suisse ouvre ses livres de compte au monde.
  • Par docdory (---.---.---.41) 3 février 2010 11:58
    docdory

    @ Jérôme 


    Moi , j’aimerais mieux que l’union européenne adopte la constitution de la confédération helvétique :
    -On veut des référendums d’initiative populaire comme en Suisse , et pouvoir refuser les minarets comme les suisses ( en France , on pourrait faire un référendum sur le voile intégral , pour l’interdire, ou sur la suppression des menus musulmans dans les cantines )
    - On veut que chaque pays de l’UE puisse refuser par référendum une directive européenne 
    - On veut que chaque pays puisse conserver sa propre législation ( comme les cantons en Suisse )
    - On veut la suppression de la Commission européenne , organe par essence anti-démocratique )
    ( liste non limitative ) . 
    Vous ne croyez pas que la confédération Helvétique est un modèle de démocratie à suivre par toute l’Europe ? Et qu’elle est cent fois plus démocratique que l’UE ?
  • Par Daniel Roux (---.---.---.217) 3 février 2010 15:18
    Daniel Roux

    Les Suisses n’ont aucun intérêt à entrer dans l’E.U. à moins qu’ils en aient assez de la démocratie et de leur liberté.

    A contrario, nous aurions tout intérêt à en sortir afin de reprendre notre destin en main.

  • Par Jean d’Hôtaux (---.---.---.55) 3 février 2010 18:19
    Jean d'Hôtaux

    Bonjour l’auteur : « étudiant à l’Université de Neuchâtel, mais Français ... » : utile de le préciser, ceci afin que vos compatriotes ne vous confondent pas avec un Helvète ... posture très française pour éviter toute confusion ... ?  smiley

    Souffrez qu’un Suisse apporte son modeste éclairage ...

    En tant qu’Helvète, j’ai voté « OUI » avec enthousiasme à l’adhésion de la Suisse à l’EEE (Espace Economique Européen) en 1992 et j’ai été extrêmement déçu du résultat de ce scrutin.

    Depuis lors, la Suisse a signé de nombreux accords bilatéraux avec l’EU dans de multiples domaines. Ceux-ci ont semble-t-il été bénéfiques à l’économie suisse, puisque celle-ci réalise de meilleurs résultats que ceux de l’UE. Le taux de chômage, l’inflation, les taux d’intérêt, la TVA, y sont plus faibles qu’au sein de l’UE.

    Alors qu’en penser ?

    Un rappel :
    Sur le plan économique, l’UE est le premier partenaire économique de la Suisse.
    Pour l’UE, la Suisse est son second partenaire économique derrière les Etats-Unis, mais devant la Chine et la Russie.

    Il est vrai, comme l’écrit l’auteur, que les négociations bilatérales entre la Suisse et l’UE atteignent presque les limites des possibilités et qu’on ne voit plus très bien ce qui pourrait encore être négocié, à part l’adhésion bien sûr ...

    Mais cela, c’est une autre histoire !

    Vu sous cet angle là, il semblerait logique d’adhérer, et pourtant le peuple - qui est souverain en Suisse et ce n’est pas un vain mot - dans son immense majorité n’est pas prêt à une telle adhésion actuellement. Tous les dirigeants politiques en sont conscients, raison pour laquelle ceux qui y sont favorables évitent le sujet de crainte de perdre des voix aux prochaines élections fédérales en 2011. La tête dans le guidon et les yeux fixés sur l’audimat, ils refusent le débat !

    La raison essentielle du désamour des Suisses pour l’UE est à rechercher dans la perte annoncée de leur système de démocratie directe, lequel permet leur permet de décider in-fine, comme l’a rappelé « docdory » dans un commentaire ci-dessus.
    Une autre raison de cet idéal « européen » en perte de vitesse, tient aux nombreuses attaques dont la Suisse a été l’objet au cours de 2009 et jusque ce jour de la part de l’UE et de ses ténors : France, Allemagne, etc. Attaques contre le secret bancaire, diktat du « G20 » qui a instrumentalisé l’OCDE pour faire mettre la Suisse sur la liste grise des paradis fiscaux, etc.

    Ces attaques ont eu pour effet de resserrer les liens entre les Suisses, toutes cultures confondues.

    Connaissant très bien la sensibilité politique de mon pays, je ne vois pas du tout les Suisses abandonner aujourd’hui leur système de démocratie directe pour se jeter dans les bras de l’UE. Autant dire abandonner la proie pour l’ombre !

    Merci à l’auteur pour son article !

    Cordialement !

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