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Accueil du site > Actualités > Europe > L’introuvable souveraineté de l’Union européenne

L’introuvable souveraineté de l’Union européenne

par Laurent Dauré & Dominique Guillemin

Le non irlandais au Traité de Lisbonne donne l’occasion d’entendre le discours de crise convenu qui accompagne désormais chaque remise en cause du projet européen. L’unanimisme foncier dont font preuve la plupart des commentateurs transparaît à travers leurs analyses tronquées, les débats « contradictoires » entre deux partisans du oui et les formules incantatoires pour « sortir l’Europe de l’impasse ». Au lieu de proposer un espace aux réflexions que l’événement devrait susciter, les médias se sont comportés en véritable dispositif de crise permettant de dédramatiser les conséquences du non, tout en culpabilisant les électeurs réticents. C’est ainsi qu’ils favorisent la poursuite envers et contre tout du processus d’intégration.

Plutôt que de s’interroger sur le texte rejeté, les défenseurs du traité préfèrent accabler les Irlandais qui auraient « tout obtenu de l’Europe ». Quelques jours avant le scrutin, anticipant le résultat, Daniel Cohn-Bendit parla même de « sociétés à logique égoïste » ; une formule qui vise autant à accabler l’Irlande pour son « ingratitude » à l’égard d’une Europe nourricière qu’à suggérer un repli identitaire. L’UE ne fait pourtant que redistribuer les subsides des Etats membres ; lorsque l’un d’eux conteste son allégeance à la nouvelle donne supranationale, pourquoi s’empresser d’assimiler son refus à un réflexe de peur ? Le soupçon de nationalisme stigmatisant les peuples doutant des bienfaits de l’UE et lui refusant le chèque en blanc qu’elle exige permet en fait de discréditer le cadre politique de l’Etat nation au profit des institutions communautaires.

Autre argument minimisant la souveraineté populaire, celui du nombre, qu’il était difficile d’avancer lors des refus français et néerlandais ; comme le dit Jean Daniel, « Un pays de 4 à 5 millions d’habitants comme l’Irlande ne peut pas tenir en otage des nations réunissant 490 millions de citoyens ». Le rappel incessant du faible poids de l’Irlande dans la population de l’UE indique que les européistes refusent de considérer ce troisième non pour ce qu’il est, l’expression de la volonté d’une nation ; ils le réduisent à une opposition minoritaire au sein d’un « peuple européen » qui, n’existant pas au sens politique du terme, ne peut donc constituer une source de légitimité. L’Europe supranationale est pour eux d’ores et déjà souveraine.

Là où en 2005 les dirigeants européens furent contraints de patienter le temps de déguiser la Constitution Giscard en Traité de Lisbonne, il n’est plus question aujourd’hui de « continuer des débats institutionnels qui ennuient tout le monde dans toute l’Europe », selon le chancelier autrichien, Alfred Gusenbauer. Cette impatience traduit l’aspect impératif du projet malgré le scepticisme persistant des peuples, il sera donc mené en leur nom, malgré eux s’il le faut. Pour José Luis Zapatero, « il n’est pas possible que l’Irlande, avec tout le respect pour son choix démocratique, puisse stopper un projet aussi nécessaire ». Une fois encore la rhétorique de l’obligation fait office d’argumentaire.

Alors que la notion de souveraineté devrait être au cœur des débats, elle continue d’en être la grande absente, le mot n’étant même jamais prononcé. On préfère insister sur « l’addition des mécontents, aux motivations disparates et contradictoires », comme on put le lire dans Le Figaro, une manière de rendre inaudibles les arguments du non. Ainsi les Irlandais auraient voté entre autres : par incompréhension du texte, contre l’avortement, la remise en cause de leur fiscalité ou de leur neutralité, pour sanctionner leur gouvernement, par peur de l’immigration, etc. Ces motifs hétéroclites répondent malgré tout à un traité cryptique impliquant un transfert massif de compétences depuis les Etats membres vers l’administration bruxelloise. Et peut-on prétendre sans condescendance, comme on l’a entendu, que les Irlandais auraient voté non en réaction à la déclaration maladroite de Bernard Kouchner : « ce serait quand même très, très, très gênant pour la pensée honnête qu’on ne puisse compter sur les Irlandais qui, eux, ont beaucoup compté sur l’argent de l’Europe » ? Une nouvelle démonstration de « pédagogie » qui en dit davantage sur l’état d’esprit des dirigeants européens que sur le contenu du traité qu’ils défendent.

Cette méfiance à l’égard des peuples les conduit naturellement à déconsidérer la démocratie directe ; pour le président du Parlement européen, Hans-Gert Pöttering, « ce qui est en cause, c’est surtout la procédure du référendum ». Avant le résultat du vote irlandais, les députés européens rejetèrent par 499 voix contre 129 un amendement déposé par la gauche unitaire européenne demandant que le Parlement « s’engage à respecter le résultat du référendum irlandais ». Courageuse assemblée qui refuse à une large majorité de prendre en compte le verdict possible d’un peuple souverain alors que la campagne n’a pas encore commencé… Sans doute s’agit-il pour ces députés d’accomplir un acte de résistance à la manifestation anticipée d’un « despotisme irlandais », selon l’expression emphatique d’Alain Duhamel.

Une fois le résultat connu, les européistes s’empressèrent d’en nier la portée. Une réaction parmi d’autres, celle du Premier ministre polonais, Donald Tusk : « le référendum en Irlande ne disqualifie pas le Traité de Lisbonne. L’Europe trouvera un moyen de le faire entrer en vigueur ». Si l’on parle à l’envi de « crise », c’est pour immédiatement mettre en oeuvre les moyens d’en sortir sans rien abandonner du projet originel. Mais le terme de crise est-il justifié au sujet d’un vote qui apporte une nouvelle réponse claire au projet de réforme des institutions ? N’est-ce pas plutôt un début de solution ? Pourtant toutes celles qui ont été proposées jusqu’à maintenant supposent l’application du traité. Qu’il s’agisse de laisser l’Irlande à l’écart de l’Europe normalisée ou de lui consentir des aménagements juridiques en vue d’un second vote en 2009, l’essentiel est de permettre l’avènement d’une « gouvernance » supranationale, unique horizon politique proposé aux peuples européens.

La présidence française de l’UE ne pourra s’exercer que dans les étroites limites de ce mandat implicite. Les grands chantiers que souhaite lancer Nicolas Sarkozy nécessitent la ratification du Traité de Lisbonne. Il est significatif que sa seule initiative véritablement indépendante, l’Union pour la Méditerranée, soit fortement contestée parce qu’elle contredit la logique centralisatrice de Bruxelles. Quoi qu’il en soit, si le nouveau cycle médiatique qui s’ouvre avec la présidence française étouffait le non irlandais, on voit mal comment un tel affront permettrait de « changer notre façon de faire l’Europe », selon le vœux pieux exprimé par Nicolas Sarkozy.


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4 réactions à cet article    


  • Internaute Internaute 1er juillet 2008 12:35

    J’aime bien la réflexion de Donal Tusk que l’on utilise pour dire que la Pologne est prête à passer outre le refus irlandais. Pan sur le bec ! La Pologne vient de refuser aussi le TCE. On a donc maintenant l’Irlande et la Pologne qui ont dit non.

    Les pamphlets et les réactions méprisantes des quelques apatrides de l’UE n’ont aucune valeur et aucun intérêt. Pourquoi donc Shultz, Cohen Bendit ou jean Daniel seraient-ils des guides de la pensée européenne ? Qu’ils aillent se faire employer à Tel-Aviv ou à Washington. Nous n’avons pas besoin d’eux ici.

    Contre vents et marée les nations européennes sont entrain de reprendre leur destin en main et c’est une trés bonne chose.

    Un grand bravo au courage des Irlandais et à celui du président de la Pologne.


    • Franck804 2 juillet 2008 06:54

      Pour José Luis Zapatero, « il n’est pas possible que l’Irlande, avec tout le respect pour son choix démocratique, puisse stopper un projet aussi nécessaire » ...
      C’est vrai, pourquoi s’encombrer de l’avis des peuples des pays concernés, puisque les referendums ne donnent pas les bonnes réponses oublions les, faisons ratifier le Traité Commercial par les Parlements et on pourra affirmer dans les médias que les pays sont d’accord ...
      Ils ne prennent même plus la peine de camoufler leurs manipulations, ça doit vraiment être urgent la mise en place du Traité !

      Franck


      • Axel de Saint Mauxe Nico 4 juillet 2008 12:28

        Ouvrons les yeux : le traité de Lisbonne est mort, comme son texte d’origine : la constition de 2005.

        Il ne faut pas plus d’Europe, il faut mieux d’Europe.

        L’argument des pro-Lisbonne, c’est le problème des institutions avec la règle actuelle de l’unanimité.

        Faisons un vrai mini traité, ne reprenant que l’aspect strictement institutionnel du traité de Lisbonne, et abandonnons tout le reste, notamment les nouveaux domaines de compétences, la présidence stable, et le ministre des affaires étrangères. Trop d’Europe tue l’Europe.

        Abandonnons aussi l’idée très répandue que l’Europe doit s’interesser à la vie quotidienne des citoyens. C’est tout le contraire... on critique déjà suffisamment l’Etat Jacobion français d’en faire trop, n’en rajoutons pas... en plus cela va à l’encontre de la décentralisation prêchée par lesmêmes depuis 30 ans.

        Plus un centre de décision est éloigné de son champ d’action, moins il est efficace et demain je vois mal Bruxelles s’occuper de la vie quotidienne des paysans en Cappadoce (si la Turquie fait un jour partie de l’Union).

        L’Europe ne doit s’occuper que des domaines liées aux relations intra communautaires : réseaux de transports, programme spatial commun, Galiléo etc...


        • ouallonsnous 13 juillet 2009 19:43

          De quelle Europe parlez vous ? Il n’existe jusqu’a présent qu’une multinationale UE que des imposteurs à la solde de l’oligarchie financiére anglo-USraélienne s’efforcent de faire avaliser comme une entité supéieure à leurs états nation aux peuples d’Europe.

          Nous en sommes là, à tenter de nous débarasser de l’emprise féodale du colonialisme marchand.

           Il est évident qu’évoquer une quelconque souverainetée de qui ce soit dans ces conditions est une cynique comédie quand l’expression des votes des peuples européens est bafouée, France, Hollande, Irlande, ou confisquée, ratification par des représentations dites nationales mais achetés par l’impérialisme fnancier anglo-saxon.
           
          Tant que les peuples de l’Europe ne réagirons pas, c’est le marché qui gouvernera, réveillons nous !

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