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La place de l’Europe dans l’innovation mondiale

L’Europe, pôle scientifique de premier plan au niveau mondial, doit cependant entreprendre une série de réformes pour garantir son rayonnement à long terme. Le potentiel scientifique et technologique européen est-il aujourd’hui suffisamment traduit en innovations industrielles ? En d’autres termes, comment se positionne l’économie européenne face aux grands chantiers de l’innovation ?

La vigueur de la place scientifique européenne est indiscutable. À titre d’exemple, l’Europe possède le meilleur télescope du monde, le VLT, ainsi que le meilleur centre de physique des particules du monde, le Cern. Le programme international Iter pour le développement de la fusion nucléaire est majoritairement financé par des crédits européens. D’une manière générale, dans la plupart des pôles scientifiques et technologiques, les équipes européennes ont su se positionner à la pointe au niveau planétaire, tandis que des projets communs comme Galileo, Ariane et Airbus ont montré le potentiel de l’Europe en matière d’innovation.

Pourtant, à bien des égards, l’Europe peut encore mieux faire. Il y a bien sûr, pour commencer, la question des investissements (publics et privés) pour la recherche et l’enseignement supérieur, qui sont inférieurs à ceux des États-Unis et du Japon. Ainsi, la plupart des pays de l’Union européenne n’atteindront pas le seuil de 3 % du PIB alloué à la recherche et au développement en 2010, seuil fixé par la Stratégie de Lisbonne en 2000. L’objectif à long terme de cette stratégie, qui était de faire de l’Union l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde, reste cependant toujours d’actualité.


Les défis posés à la recherche européenne

Si la dotation budgétaire de la recherche européenne est une question primordiale, son organisation n’est pas moins importante. C’est en effet par la mise en réseau des connaissances, des compétences et des pôles de recherche et d’expertise que l’Europe pourra s’affirmer comme un espace de découvertes et d’inventions. À ce sujet, la création en 2000 de l’Espace européen de la recherche (EER), lieu d’échange et de valorisation des connaissances, a été un pas décisif en faveur d’une recherche européenne intégrée et optimisée, de même que l’inauguration de l’Institut européen d’innovation et de technologie en septembre dernier.

En matière de science et de technologie, comme d’ailleurs dans beaucoup d’autres domaines, le problème majeur de l’Union européenne est sans doute son manque de visibilité. Ce problème pourrait cependant être résolu par une politique de recherche ambitieuse, car, comme le signale Janez Potocnik, commissaire européen pour la science et la recherche : « À l’heure où l’Europe peine à mobiliser les citoyens, voilà un sujet fédérateur et concret. Construire une Europe de la connaissance, c’est un projet auquel tout le monde peut adhérer : nos enfants auront-ils une bonne éducation ? L’Europe sera-t-elle le cadre d’une vie meilleure ? Que faire pour enrayer le changement climatique, développer de nouvelles sources d’énergie, lutter contre les épidémies, etc. ? Ces sujets parlent profondément aux Européens. » (Interview parue dans Le Journal du CNRS, octobre 2008.)


Les grands chantiers de l’innovation

Développer un espace de recherche à l’échelle européenne est une condition essentielle, mais non suffisante. Les citoyens sont en droit d’attendre une recherche fondamentale forte, qui fournira le socle de connaissances nécessaire aux progrès futurs, mais également des réponses technologiques concrètes aux défis du XXIe siècle. Savoir quels projets doivent être développés en priorité est une question complexe, et des avis extrêmement tranchés et totalement divergents surgissent lorsqu’on évoque le nucléaire, le génie génétique, les cellules souches, etc. S’il est difficile d’établir l’unanimité sur ces sujets, les politiques peuvent du moins tenter de bâtir un consensus sur des objectifs à long terme, c’est-à-dire poser des jalons pour le développement durable.

Le but de cet article n’est pas de discuter, individuellement, de chacun des programmes technologiques mondiaux, mais de se demander si les équipes européennes sont prêtes à y tenir leur place. En début d’année, la National Academy of Engineering, une institution américaine, a consacré quatorze chantiers technologiques comme défis majeurs pour l’ingénierie de demain. Ces chantiers sont à la fois ambitieux et diversifiés, allant de l’énergie solaire à la fusion nucléaire, de l’informatique médicale à la réalité virtuelle, et de l’apprentissage personnalisé à la rétro-ingénierie du cerveau. Cette liste, aussi crédible et aussi discutable qu’une autre, a du moins l’avantage d’avoir été produite par des spécialistes en ingénierie, plus soucieux que d’autres de la faisabilité technique des projets.

Sur ces quatorze chantiers se trouvent cinq technologies au stade expérimental précoce (séquestration du gaz carbonique, gestion du cycle de l’azote, médicaments individualisés, apprentissages personnalisés, rétro-ingénierie du cerveau). Au stade actuel, aucun leadership durable n’a encore émergé pour mener à bien ces projets, bien que des pôles de compétences se soient formés en plusieurs régions du monde, dont l’Europe. Les prémices de ces technologies seraient d’ailleurs extrêmement intéressantes à traiter, et l’on montrerait alors le potentiel formidable de certaines équipes européennes en la matière, mais ceci mériterait un article à part.

Cinq autres chantiers sont des projets généralistes, qui pourront se développer à long terme et sous de nombreuses formes, et où il sera également difficile de distinguer des leaders (accès à l’eau potable, amélioration de l’infrastructure urbaine, amélioration de l’informatique médicale, sécurisation du nucléaire, création d’outils nécessaires à la découverte scientifique). Finalement, quatre chantiers sont des projets spécifiques qui auront de grandes implications technologiques et économiques (développement de l’énergie solaire, développement de la fusion nucléaire, sécurisation des réseaux informatiques, amélioration de la réalité virtuelle). C’est donc vraisemblablement sur ces quatre derniers programmes que se concentreront les enjeux de l’innovation durant les années à venir.

Que dire de l’Europe face à ces projets ? Tout d’abord qu’elle est la mieux placée, au niveau mondial, pour parvenir à développer la fusion nucléaire comme source d’énergie durable. Contrairement à la fission nucléaire (autrement dit le nucléaire classique) dont le problème de déchets radioactifs est bien connu, la fusion nucléaire est une technologie encore expérimentale qui devrait fournir, lorsqu’elle sera opérationnelle, une énergie propre et pratiquement illimitée. Il s’agit donc d’un enjeu crucial, peut-être même l’enjeu le plus crucial de l’ingénierie du XXIe siècle. Dans un contexte de difficultés mondiales liées à la production d’énergie, on conçoit l’utilité d’un programme comme Iter, et le rayonnement que l’Europe pourrait en tirer.

En contrepartie, l’Europe est au coude-à-coude avec les États-Unis en matière d’énergie solaire, et possède sans doute un temps de retard pour tout ce qui concerne les réseaux et la réalité virtuelle. Non pas que les compétences en informatique soient absentes en Europe, mais les centres de recherche européens se consacrent pour une large part à une informatique fondamentale, et s’avèrent beaucoup moins prompts à en tirer des applications commerciales que leurs concurrents américains. Pour l’instant du moins, car peut-être qu’à l’avenir l’Europe réussira à utiliser son potentiel pour devenir, à son tour, un pôle mondial de développement informatique (après tout, le web n’est pas une invention américaine, mais européenne).

La liste de la National Academy of Engineering n’est bien sûr ni exhaustive ni exclusive, et ce n’est certainement pas la seule liste de ce genre. Les principaux pays développés ont établi leurs propres priorités scientifiques et technologiques, dans les domaines les plus variés : nanotechnologies, robotique, génomique, écologie, communication, etc. Il est tout de même intéressant de relever que, même selon les critères de l’ingénierie américaine, l’Europe a des cartes essentielles à jouer dans l’innovation mondiale.


Et l’enseignement supérieur ?

La recherche, l’enseignement et l’innovation forment le fameux triangle de la connaissance, essentiel pour toute nouvelle économie à forte valeur ajoutée. Poussés par la compétition internationale, et aidés par l’universalité des domaines de recherche et des techniques d’ingénierie, les espaces européens de la recherche et de l’innovation ne devraient pas avoir trop de problèmes à se constituer. L’espace européen de l’enseignement supérieur, par contre, sera peut-être plus complexe à fonder, mais, à long terme, ce sera l’élément essentiel de l’Europe de la connaissance. C’est en ce sens qu’il faut comprendre Laurent Cohen-Tanugi dans son rapport Une stratégie européenne pour la mondialisation, lorsqu’il affirme : « L’Union européenne devra faire de l’enseignement supérieur la grande priorité de l’après-2010 ».


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4 réactions à cet article    


  • Stéphane Lhomme Stéphane Lhomme 16 octobre 2008 11:53

    Avant de s’esbaudir devant ITER, l’auteur ferait bien d’aller lire ce qui s’écrit ( http://www.sortirdunucleaire.org/actualites/presse/affiche.php?aff=5075 ) dans La Recherche, fort peu soupçonnable d’activisme antinucléaire.

    Comme disent les physiciens, "La fusion nucléaire est une énergie d’avenir... mais elle le restera toujours !"

    Et même si par miracle le programme Iter aboutissait à quelque chose, ce ne serait pas avant 70 ans, plus sûrement 100 ans ou 150 ans . Et on fait quoi en attendant ????

    La seule certitude est que ces apprentis sorciers sont seulement capables de désintégrer... d’immenses sommes d’argent public, qui auraient été tellement utiles dans les économies d’énergie et les énergies renouvelables.


    • Super resistant de l’islam 16 octobre 2008 12:16

      C’est pas vous qui etiez contre le nucleaire et pour les centrales à charbon ???

      Et ca s’appele un ecologiste ...


    • Maël Donoso Maël Donoso 16 octobre 2008 12:38

      Le programme ITER fournit, par la recherche fondamentale, une réponse crédible aux défis énergétiques à long terme que devra affronter l’humanité. Et rappelons que si des programmes de recherche fondamentale n’avaient pas été menés dans le passé, il n’existerait aujourd’hui aucune de ces formes d’énergies renouvelables chères à mon critique, ni même aucune industrie énergétique tout court. Les pouvoirs publics auraient donc bien du mal à y investir comme il le suggère.

      Je ne prendrai pas la peine de répondre à ce que je considère comme des clichés malhonnêtes et ignorants, en particulier l’usage du terme "apprentis sorciers" pour désigner des scientifiques compétents, qui ont consacré leur vie à construire, dans des conditions souvent difficiles, le bien-être futur de l’humanité. Mais puisque nous sommes dans les citations, je suggère à mon critique de méditer cette phrase de William Leahy en 1945, dont le contenu prédictif me semble aussi pertinent que le sien : "C’est la plus grande folie que nous ayons faite. La bombe atomique n’explosera jamais, et c’est un expert en explosifs qui vous le dit."


      • stephanemot stephanemot 20 octobre 2008 07:18

        Rappelons egalement le passage controverse au brevet europeen. Independamment de la methode employee, l’idee d’une Europe de la recherche fait son chemin.

        A mon sens, la recherche souffre d’une absence de taille critique en Europe, mais la contrepartie, c’est l’existence d’ecosystemes beaucoup plus varies et moins concentres qu’aux Etats-Unis par exemple.

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