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La réalité irlandaise

Voici la troisième publication d'une série de trois articles rédigés au cours de mes séjours en Grèce et en Irlande pour la réalisation des Chroniques d'un hiver européen.

(premier article : http://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/passage-a-athenes-le-choc-114322)

deuxième article : http://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/retour-sur-la-realite-grecque-118626)

(Chroniques d'un hiver européen est une série de documentaires racontant la vie des citoyens de différents pays subissant "l'austérité" décidée par les institutions européennes. Trois épisodes de 50mn sur la vie en Grèce sont déjà en ligne gratuitement sur le site du projet ; dont une nouvelle vidéo du premier épisode : http://hivereuropeen.wordpress.com/ .)

Dans ce troisième article, je décrivai l'hiver dernier mes impressions en rentrant de deux semaines d'enregistrements documentaire en Irlande. C'était le 5 mars 2012.

L’Irlande n’est pas la Grèce, et elle va s’en sortir la tête haute, en remboursant sa dette, quelque soit le temps que cela prenne. C’est en tout cas ce qu’affirment un très grand nombre d’Irlandais.
Et ceci alors que l’austérité ne fait que commencer à toucher la population. La plupart des mesures prises jusqu’à maintenant étaient ciblées sur la réduction du service public. Pour un pays dont le modèle rêvé semble être les Etats-Unis, la pilule n’a pas été trop dure à faire avaler, sauf pour les fonctionnaires. Et quand on mentionne l’augmentation en flèche des frais d’université (dernière en date : passage de 2000 à 3000 euros l’année de licence), la plupart des personnes font remarquer que « ça va, aux Etats-Unis, c’est bien plus ».

Mais maintenant que de nouvelles mesures touchent plus généralement la population (augmentation de la TVA, nouvelle taxe d’habitation au forfait unique de 100 euros quelque soit la situation économique du foyer…), certaines questions émergent timidement.

Mais heureusement, l’Irlande est compétitive, et c’est pour ça que les choses vont bien. Les Irlandais chérissent le fait que leurs entreprises ne paient que 12,5% d’impôt sur leurs bénéfices, alors que ce taux est compris entre 20% et 35% ailleurs en Europe. Et pour cause : cet « avantage compétitif » est le moteur de la nouvelle économie irlandaise. L’île semble être la plate-forme européenne de l’économie américaine « 2.0 », ravie de ne plus être volée par des Etats bandits : les mots Google, Facebook, LinkedIn, Microsoft et autres reviennent toutes les trois phrases dans les discussions et les articles de journaux. Non sans fierté. Alors ça vaut bien quelques cadeaux, comme par exemple laisser Google, entreprise pas trop à plaindre, ne payer que 3% d’impôts sur ses bénéfices… L’Irlande est compétitive et c’est pour ça qu’elle va s’en sortir. Quand on se souvient de la pauvreté des années 80, ça vaut bien quelques concessions budgétaires et fiscales pour le foyer moyen.

De plus, le gros choc, l’Irlande l’a déjà vécu. L’apocalypse a eu lieu en 2008 et 2009. L’explosion d’une des bulles immobilières les plus incroyable qui ait existé est déjà un fait passé, et on a fini par intégrer le changement de situation. Les dix années d’hystérie collective sont maintenant allongées sur le divan, et chacun fait preuve de sagesse pour accepter le retour à la réalité et comprendre ce qui a pu se passer.

Sauf que… quelques détails peuvent gêner quand on commence à fouiller un peu.

Les années du de la bulle sont maintenant derrière, c’est vrai. Surtout pour ceux qui ont réussi à ne pas se laisser entraîner à prendre un crédit immobilier entre 2002 et 2008. Les autres, ayant acheté une ou plusieurs maisons, ne sont pas prêt d’oublier les années « boom ». Et ils sont très, très nombreux. Leur maison vaut aujourd’hui en moyenne moins de la moitié du prix qu’ils ont payé et promis de rembourser à leur banque, et cette valeur continue de chuter. Mais les banques veulent bien entendu récupérer la totalité du prêt promis. Et la loi irlandaise leur donne raison.

Aux Etats-Unis, lors de la crise des sub-primes, il était possible de rendre les clés de sa maison pour abandonner son prêt et recommencer une vie ailleurs. Cette option n’existe pas en Irlande. Si on rend les clés à la banque, on est néanmoins obligé par la loi à rembourser l’intégralité du prêt. Aborder le sujet avec quelqu’un dans cette situation permet de sonder un abîme, symétrie exacte des cimes de la financiarisation de l’économie.

Bien entendu, le sujet est tout sauf manichéen. Soulever la question de la responsabilité nécessite de convoquer une cohorte de sociologues, économistes, philosophes, publicitaires et autres, si possible intègres et intéressants. Mais ne serait-ce qu’aborder le sujet frontalement ne serait pas une mauvaise chose pour commencer.

Surtout que les chèques en blanc du contribuable se suivent pour le monde de la finance et de l’entrepreneuriat irlandais. Faut il rappeler que l’explosion de la dette publique irlandaise est due en grande partie à des garanties illimitées offertes par l’Etat aux grandes banques du pays, de manière à assurer la « stabilité » de leurs créances risquées ?

Un processus qui ne risque pas de s’arrêter demain : les banques irlandaises détiennent encore plus de 400 milliards d’euros de prêts directement liés à l’investissement irlandais pendant le boom, soit l’équivalent de plus de 240% du PIB (ce taux était de 60% en 1997). Les taux d’impayés sur l’immobilier, qui grimpent sans cesse, promettent de futures pertes pour les banques et autant de sauvetages financiers à venir.

Mais pour l’instant, tout le monde veut croire à une issue. Rien n’est certain, on veut bien garder espoir et on ouvre consciencieusement son portefeuille pour contribuer au remboursement par la rigueur. Si une forte croissance revient, peut être qu’on s’en sortira et qu’on pourra continuer à attendre l’accomplissement du rêve américain.

Donc pas d’alternative : il faut conserver, voire augmenter la bien-aimée compétitivité. Et attendre et espérer, à l’ombre d’une montagne de dettes bien plus élevée que sa célèbre petite-soeur grecque, lorsque l’on additionne les dettes publiques, dettes des ménages et dettes des institutions financières.

Chroniques d’un hiver européen

hivereuropeen.wordpress.com

5 Mars 2012

De retour de deux semaines d’enregistrements en Irlande


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10 réactions à cet article    


  • Ariane Walter Ariane Walter 10 novembre 2012 10:56

    Museler le peuple est un art.
    Et les libéraux sont de grands artistes en ce domaine.
    Ou plutôt de gros richards qui ont tout le blé nécessaire pour payer des campagnes de presse, acheter des medias et des politiques.
    Et quand le peuple, en face, a la mentalité de croire les puissants, parce que la révolte est dangereuse et ne mène à rien, ça donne ça...


    • kettner 10 novembre 2012 11:51

      Les religieux attendrissent , les politiques pétrissent, les médias écartent les cuisses, la finance ratisse et les prolos pâtissent .


    • spartacus spartacus 10 novembre 2012 13:50

      dans cette crise, les pays libéraux s’en sortent mieux !



      • Luxum Luxum 10 novembre 2012 14:55

        Dans cette crise, l’Islande s’en sort le mieux !


      • Yvance77 10 novembre 2012 15:14

        Salut,

        Article parfait, c’est exactement la situation que j’ai vecu là-bas jusqu’en 2009 ou j’ai plié les gaules.

        Jamais de ma vie je n’avais assisté à un choc économique d’une telle brutalité. J’ai des potes dont un Léonardo qui avait quitté le Vénézuala de Chavez (qu’il n’aimait pas alors que moi oui) et je lui ai dit de ne pas acheter de maison, car il va sans mordre les doigts.

        Il s’était marié avec une polonaise et ils attendaient un enfant. Deux ans plus tard, j’avais raison sur toute la ligne !

        Quant à la crétinerie de spartacus... j’aimerai me retrouver en face de ces gens là quand cela explosera chez nous aussi !


        • spartacus spartacus 10 novembre 2012 19:38

          Quand çà arrivera chez nous, eux seront relevés. 

          Actuellement tous les investissements vont chez eux.
           

        • julius 1ER 12 novembre 2012 19:04

          non Spartacus n’est pas un crétin , il est parti-prenante c’est tout, il défend le modèle ultra-libéral !!


        • Jean-Paul Foscarvel Jean-Paul Foscarvel 10 novembre 2012 17:15

          Dans cette crise, ce ne sont pas les pays qui s’en sortent le mieux, mais 1 à 5 % de la population de chaque pays.

          Notamment ceux qui peuvent spéculer sur le dette des États, et retireront leurs billes juste avant l’implosion.

          Parmi les autres, ceux qui ne s’en sortiront pas, sont ceux qui comptent sur le système, et qui pensant que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, continuent d’espérer, par exemple, sur la montée de l’immobilier en France.

          Ceux qui empruntent sur quarante ans pour un F3 qui vaut super-cher et n’ont pas les moyens réels de l’acheter. Le banquer, les voyant arriver, rigole d’avance.

          Mais en réalité, nous sommes tous susceptibles de ne pas nous en sortir, à la merci d’un événement qui peut tout faire basculer.

          La solidarité, notamment via la sécurité sociale, permettait d’éviter cela. Le libéralisme, non.

          La « magie » du libéralisme est que nous ne sommes même plus solidaires avec nous-mêmes. Les efforts d’aujourd’hui peuvent être détruits, pour un oui ou un non, sans que nous n’y puissions rien.

          Sauf pour ces 1 à 5 % de vrais privilégiés.

          L’inverse de la civilisation.


          • JP94 11 novembre 2012 11:33

            Tout à fait juste .
            D’ailleurs cela est sous-tendu par le propos de cet article aussi .

            Regardons-ça d’un point de vue « mathématique » , c’est-à-dire sans même tenir compte de la nécessité que les richesses produites soient justement réparties pour que chacun ait accès à la Santé , à l’Education , à un travail rémunéré plus à sa valeur .

            Pourquoi l’Irlande reçoit-elle du fric ?
            - parce qu’elle octroie des avantages fiscaux aux sociétés étrangères . Alors elle touche un petit % de sommes énormes , disproportionnées par rapport à sa population ( 4 millions d’habitants en 2005 ) . ( Et même comme ça ça ne tournait pas ).
            Ce système est impossible à généraliser , puisqu’avec les mêmes % donc les mêmes sommes ,pour les grosses sociétés , un pays de plus grande échelle ( 60 millions d’habitants ) serait en faillite , donc a fortiori ,si le gâteau est partagé entre un grand nombre de pays , il n’y a plus rien , mathématiquement .
            Divisons par 15 ( France ) ce qu’encaisse l’irlande .. ou par 100 ( Europe ) on n’aurait plus que la misère .

            Ce simple raisonnement montre la vacuité des arguments pro-libéraux pour nous faire croire que détaxer les entreprises , y compris celles qui ne créent aucune richesse , créerait de la richesse et permettrait à nos pays d’arriver à un équilibre budgétaire ... soi-disant source de bien-être .
            Tout au contraire !
            L’Argentine , qui avait appliqué à fond les directives néo-libérales , en était arrivé à des dizaines de milliers de morts par dénutrition . Mais ça les néo-libéraux ne le disent pas .

            Quant à l’Irlande : 59 hab/km² , 13% de surface agricole utilisée , 68% d’inexploitées ... quelle Europe aurait-on si on multipliait tout ça à l’échelle européenne ?
            Pour le reste :
            - 1er pays au monde pour la consommation de patates , le lait , le thé, 3ème pour la bière , et dans les premiers pour le risque d’infarctus du myocade ...il y a mieux , malgré cette soi-disant richesse ! On vit bien mieux en Grèce ,de ce côté-là !
            L’Irlande vit de l’Europe , comme les banques allemandes vivent des partenaires européens de l’Allemagne .
            C’est la dyssymétrie des échanges économiques qui enrichit les uns au détriment des autres .
            Le principe de l’UE est justement fondé sur l’inégalité de ses partenaires .


          • Esclarmonde Esclarmonde 19 novembre 2012 10:05

            C’est quand même étrange de dire que tant que les mesures ne touchaient que les fonctionnaires, elles ne touchaient pas tout le monde.... Pourtant, si des postes d’enseignants ou de personnel soignants sont supprimés, c’est bien tout le monde qui est touché car rare sont les gens qui n’ont pas un enfant dans son entourage (ne serait-ce en tant que oncle, grand parents, ami...) et tout le monde est concerné un jour ou l’autre par sa santé ! Donc je ne comprend pas cet argument !


            De plus, vous dites que l’Irlande est attirée par le modèle américain. Donc ils ont résisté plusieurs siècles à la culture anglaise pour se jeter finalement à corps perdu dans la « civilisation » américaine, triste !! Et comment penser que les choses vont aller mieux qu’en Grèce avec 400 milliards de dette, près de 1 milliard par habitant... ! Je ne sais pas si les gens que vous avez rencontré sont un échantillon représentatif de la population, j’espère pas car leur sens critique me parait que peu développé ! 
            Article intéressant sinon surtout que c’est un pays dont on parle peu dans les médias

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