Une plainte contre X et Albert Frère pour « pacte de corruption » a été rejetée d’une façon expéditive. Mais un litige privé débouche sur des « affaires » qui risquent de retarder encore le mariage. Et qui jettent une nouvelle ombre sur le « capitalisme de la barbichette » et la « République des renvois d’ascenseurs »...
Après des fiançailles longues et mouvementées, la fusion Suez-Gaz de France qui doit transformer deux « grands » en un « géant » mondial (bien tricolore) de l’énergie pourrait être (encore) retardée par une de ces scènes vaudevillesques où dans la salle des mariages, avant l’échange de deux « Oui » programmés, une voix s’oppose au dernier moment à l’union attendue. Cérémonie perturbée, fête annulée... ou au moins retardée ! En l’occurrence, ce ne serait pas une affaire de famille, mais d’Etat. Qui pourrait bien se lever dans la salle des mariages et faire entendre sa petite voix ?
Non. Une décision de justice attendue pour demain mardi doit débloquer (ou retarder encore) le processus légal de concertation chez Gaz de France alors qu’il est bouclé au niveau européen depuis quelques jours chez Suez.
Un porte-parole d’une organisation de défense des consommateurs inquiets des répercussions à moyen et long terme de cette fusion sur les tarifs d’une énergie de plus en plus rare donc chère ?
Non. Après plus de deux années de courses d’obstacles en tous genres, la force du capital et la puissance du politique ont su déblayer ce terrain-là comme d’autres.
Un dirigeant d’une entreprise rivale qui rêve de revanche sur une OPA manquée ou de sabordage de cette grande illustration du « patriotisme économique » à la française ?
Non. La Commission de Bruxelles a donné son feu vert à la fusion (à la concentration) et tous ceux qui pourraient être tentés de jouer les gêneurs semblent résignés. Même si, dans la corbeille de mariage, de jolis lots restent à enrubanner, comme l’avenir de Suez-Environnement...
En fait, c’est un homme d’affaires lorrain qui n’a rien à voir ni avec Suez ni avec Gaz de France ni avec le monde opaque de la « république des copains et des coquins », comme on dit pudiquement, qui, à partir d’un litige privé non réglé avec le tout-puissant groupe d’Albert Frère, a de fil en aiguille fait des découvertes.
Celles-ci ne peuvent surprendre que ceux qui sont étrangers à ce monde mystérieux qui, dans l’ombre, tire les ficelles et (les bénéfices) de ce que Laurent Mauduit [1] appelle le « capitalisme de la barbichette » et la « démocratie des renvois d’ascenseurs »... De quoi mettre de l’eau dans le gaz, comme dirait Le Canard enchaîné. De quoi, surtout, faire exploser une de ces bombes puantes qu’on appelle « scandale » !
Plainte contre X, contre Albert Frère et contre d’autres personnes physiques et morales identifiées ou à identifier, a été déposée. Mais en trois jours, le vice-procureur de la section financière du tribunal de Paris a décidé de la classer sans suite. Non parce que le plaignant n’était pas fondé à porter plainte, mais parce que sa plainte était « insuffisamment caractérisée ». Belle formule juridique, très... caractéristique d’un beau recours à la subjectivité des magistrats.
Première surprise et première question : qui disait que la justice française était lente ? Il lui arrive d’être très rapide. La preuve. Trois jours, c’est vraiment court...
Pourtant le dossier, dont Relatio a pu prendre partiellement connaissance, touche à plusieurs affaires qui s’additionnent, s’entrecroisent et s’entrechoquent... Etrange que l’on puisse se faire une idée claire de ce qu’il contient et de ce qu’il pourrait induire aussi rapidement.
Pourtant, il est question de « délinquance et de criminalité financière en bande organisée », de « pacte de corruption », d’étranges croisements entre deniers publics et capitaux privés. Rien de moins ! Ce ne sont pas là des accusations légères. Etrange que face à de telles accusations, aucune plainte ne soit pas déposée... contre le plaignant pour « plainte abusive » ou diffamation.
Pourtant, l’argumentaire est riche de noms qui sonnent aux oreilles, de références qui résonnent dans les têtes et de réseaux qui mettent en cause des ministres (anciens et nouveaux), des hauts fonctionnaires, des avocats d’affaires, des financiers, des organismes tels que la Caisse des Dépôts et Consignations... Nous n’allons pas ici citer tous les noms qui d’une façon ou d’une autre figurent dans cet épais dossier. Ce serait fastidieux. Et citation n’a pas toujours, heureusement, signification.
Mais le plaignant, qui a résisté à la tentation de médiatiser cette affaire (« par respect pour les intérêts de la France » et par « crainte de voir politiser » malgré lui une affaire qui le touche d’abord dans ses intérêts professionnels et perturbe depuis des années sa vie personnelle) a démêlé des fils qui le conduisent... à l’Elysée.
Sarkozy a-t-il été informé des démarches par lui effectuées auprès de ses conseillers et collaborateurs les plus directs ? C’est la deuxième question. Essentielle.
L’affaire du Cercle de jeux Concorde et « François Rouge » bien « légère » à côté des faits réels ou présumés signalés dans son dossier par le plaignant lorrain qui a été invité, si nos renseignements sont bons, à se porter partie civile.
Il serait donc ainsi incité à prendre la responsabilité d’une procédure qui, elle, serait forcément longue, très longue, trop longue pour retarder encore un peu plus le mariage Suez-GdF. De surcroît, cette nouvelle plainte ne règlerait en rien le litige dont il est victime.
Ces dernières remarques vont sans doute être jugées déplacées, puisqu’elles risquent de faire sous-entendre que le rejet de la plainte dont il est question ici aurait pu être dû à des considérations qui ne sont pas que juridiques ou judiciaires. Encore ces liens incestueux entre justice et politique ?
Nous n’avons aucun élément nous permettant de jeter une telle suspicion. Il ne s’agit-là que d’un réflexe de bon sens exprimé évidemment avec le sourire du naïf qui veut toujours croire à la pleine indépendance de la justice... D’autant que l’on nous promet un « Etat exemplaire ».
Plus sérieusement, nous serions tentés d’en rire davantage si une fois de plus, ce dossier brûlant ne mettait pas en relief l’impérative nécessité de mettre un peu d’ordre et d’éthique dans les liaisons dangereuses entre politiques et affairistes. « Je te tiens, tu me tiens par la barbichette », c’est un jeu drôle pour les enfants, mais une démocratie moderne devrait en finir avec ces jeux de rôles.
Daniel Riot
EXTRAIT DE LA PLAINTE DEPOSEE CONTRE X, ALBERT FRERE ET CONSORTS...
En conclusion de tout ce qui précède, les faits rapportés ci-dessus et détaillés dans le dossier joint à la présente, sont constitutifs de manière incontestable des infractions pénales ci-après :
• Prise illégale d’intérêt : faits prévus et réprimés par les dispositions de l’article 432-12 du Code pénal ;
• Soustraction et détournement de biens : faits prévus et réprimés par les dispositions de l’article 432-15 du Code pénal ;
• Escroquerie : faits prévus et réprimés par les dispositions de l’article 313-1 et suivants du Code pénal ;
•
Abus de confiance : faits prévus et réprimés par les dispositions de
l’article 314-1 du Code pénal ; à la saisine de la justice : faits prévus
et réprimés par le Code pénal ;
• Entrave : articles 434-1 et suivants du Code pénal.
Il appartiendra à l’enquête de préciser quels sont les réels tenants et aboutissants de ces opérations répréhensibles et notamment si elles entrent dans les très probables qualifications suivantes :
>Corruption passive et trafic d’influence commis par des personnes exerçant une fonction publique : faits prévus et réprimés par les dispositions de l’article 432-11 du Code pénal ;
>Corruption active et trafic d’influence commis par des particuliers : faits prévus et réprimés par les dispositions de l’article 433-1 du Code pénal ;

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