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Accueil du site > Actualités > Europe > Misères de la « gouvernance économique » européenne

Misères de la « gouvernance économique » européenne

« A crise du marché, remèdes de marché  [1] » écrivait Serge Halimi, au sujet de la crise financière... qui secouait l’Amérique du Sud, en 2002. La crise frappe aujourd’hui l’Europe, mais la formule est toujours d’actualité. Quelques jours après l’annonce du plan de sauvetage, élaboré le 9 mai dernier, et la création du « fonds de stabilisation » par les ministres des finances européens, la Commission européenne a souhaité faire entendre sa voix dans le débat sur la future « gouvernance économique » de l’Europe. Elle avance une proposition audacieuse : appliquer avec toujours plus de zèle les recettes qui ont conduit au désastre. Les Dessous de Bruxelles reviennent sur les misères de la « gouvernance économique » européenne.

La « gouvernance économique » a le vent en poupe. Comme le rappelait le bon camarade Barroso, mercredi 12 mai, « on ne peut pas avoir une union monétaire sans avoir une union économique  [1] ». Dans une lettre adressée au poète Herman Van Rompuy et l’ancien maoïste en chef de la Commission, rendue publique par le Monde le 6 mai, la chancelière allemande et le président français envisageaient déjà le renforcement de ladite « gouvernance économique »  [2].

Mais pas seulement : il s’agissait, au passage, de taper un grand coup sur la table, ou du moins de s’en donner l’air. C’est que, tout de même, la perspective de passer à la caisse une deuxième fois en presque pile deux ans, pour le plus grand bonheur des banques et des marchés financiers, le tout sur fond de rigueur salariale… ça commençait sans doute à faire un peu gros à avaler pour les salariés européens réquisitionnés pour payer la facture.

Dès lors, les deux compères ne sont pas avares en effets de manche : ils veulent « renforcer » la régulation des marchés financiers, réclament la « transparence » du marché des produits dérivés (dont les fameux CDS), et un « enregistrement et supervision » des agences de notation. Avant de faire explicitement référence au plan de sauvetage des banques en 2008 : « Les Etats ne devraient pas être contraints de secourir les banques. Il doit être possible que des banques fassent faillite sans engendrer des risques systémiques pour le secteur financier dans son ensemble ».

On serait tenté - dans un élan de pur mauvais esprit - de ne pas prendre ces vagues déclarations d’intention pour argent comptant. D’autant que les appels à enrayer la spéculation, et réguler les marchés financiers, répétés régulièrement depuis la crise financière, n’ont jamais abouti à quoi que ce soit de concret.

Pourtant, il faut tout de même reconnaître ce mérite à la crise grecque qu’elle a déjà permis des miracles : celui d’entamer une microfissure dans la muraille de certitudes des plus farouches thuriféraires du marché. Parmi eux, les partisans du monétarisme à la sauce européenne - une doctrine qui revient à rendre exclusivement à la fameuse « main invisible » du marché le soin de la création monétaire - ont dû se résoudre  [3] à ce que la banque centrale européenne rachète des titres de la dette grecque.

Heureusement, et on s’en réjouit pour eux, le cas est exceptionnel : Le Monde du 14 mai indique même que, en échange de cette mesure qui « brise un tabou », le gouvernement allemand aurait obtenu la nomination à la tête de la BCE (d’ici à l’automne 2011) de l’actuel président de la Bundesbank, Axel Weber… Lui-même farouche défenseur de l’orthodoxie monétaire.

Alors, quid de cette « gouvernance économique », annoncée avec tambours et trompettes ? Il semble qu’elle consiste moins à ouvrir de nouveaux horizons qu’à refermer au plus vite les parenthèses ouvertes sous le coup de la nécessité de la crise. Et remettre, au passage, une couche de blindage idéologique sur l’édifice monétaire européen.

La Commission, qui présentait le 12 mai une série de propositions, reprend en effet trois suggestions du président français et de la chancelière allemande en termes de « gouvernance économique » : renforcer le pacte de stabilité, en y incluant un mécanisme de sanctions en cas de déficits publics trop importants, élargir la surveillance aux questions de compétitivité, et prévoir un cadre pour la résolution des crises.

En d’autres termes, il ne s’agit non pas de mettre en place un « gouvernement économique » de la zone euro, qui permettrait de disposer d’une véritable politique budgétaire européenne, et d’effectuer les ajustements nécessaires en cas de crises… Mais bien de resserrer encore davantage le corset des budgets publics, la « surveillance » mutuelle, avec pour seul aiguillon la sacro-sainte confiance des marchés. Et de cantonner les Etats européens au rôle de pompier en dernier ressort, en cas de dérapages.

Le cas de la Grèce donne pourtant une illustration du rôle délétère des critères de Maastricht, dans le cadre d’une zone euro qui se caractérise par une forte hétérogénéité : ainsi, depuis la création de l’euro, l’inflation est beaucoup plus forte en Grèce que dans le reste de l’Europe. Les produits grecs deviennent trop chers pour être compétitifs à l’exportation. La Grèce a donc un déficit commercial croissant qui contribue à son endettement. En outre, elle ne dispose pas des possibilités de rééquilibrages offertes par la dévaluation de sa monnaie.

Pour subvenir à ces disparités et ces dysfonctionnements, il est nécessaire de mettre en place des mécanismes de solidarité qui se substituent au rééquilibrage par dévaluation. Comme le rappelle l’économiste Michel Aglietta, qu’on soupçonnerait difficilement de gauchisme, « c’est un des résultats les mieux établis de la macroéconomie internationale qu’une union monétaire ne peut fonctionner sans mécanisme de coordination budgétaire. ». Pourtant, dans la zone euro, « la nécessaire solidarité » est remplacée par « une règle uniforme de restriction budgétaire, le fameux pacte de stabilité, qui est arbitraire et insensible au contexte économique. [4] »... Avec le résultat qu’on sait.

On assiste à une situation paradoxale où les marchés financiers ont manqué de faire basculer l’économie dans le chaos, de mettre à genou la Grèce (en prenant, au passage, leur obole), et où les Etats européens, sommés par deux fois de venir au secours du système financier, en viennent à s’infliger des contraintes toujours plus grandes pour satisfaire les desiderata.. des mêmes marchés financiers.

La Commission européenne n’a pas hésité à s’engouffrer dans la brèche, en proposant que les budgets nationaux soient soumis à son contrôle, en qualité de « vigie » de la rigueur [5]. Certes, la proposition n’est pas près d’être avalisée par les Etats membres : une instance non-élue (et qui ne se distingue pas particulièrement par son indépendance vis-à-vis des milieux industriels et financiers) pour contrôler que les représentants élus fassent les bons choix budgétaires, la proposition est tout de même audacieuse… Certains esprits chagrins y verront sans doute le symbole d’une orthodoxie économique placée au-dessus des exigences démocratiques.

« Au nom d’une économie saine, on en vient aisément à dicter une politique monétaire, budgétaire, sociale, finalement une ‘politique’, au sens le plus large du mot, nationale et internationale » affirmait Pierre Mendès-France. Un demi-siècle plus tard, cet avertissement semble plus que jamais d’actualité.

Eric Scavennec

[1] Le Monde, 14 mai, Bruxelles veut un droit de regard sur le budget des Etats : http://www.lemonde.fr/economie/article/2010/05/13/bruxelles-veut-un-droit-de-regard-sur-le-budget-des-etats_1350749_3234.html

[2] Voir sur le site du <i>Monde</i>, Les propositions d’Angela Merkel et de Nicolas Sarkozy pour sauver l’euro : http://www.lemonde.fr/europe/article/2010/05/06/les-propositions-d-angela-merkel-et-de-nicolas-sarkozy-pour-sauver-l-euro_1347426_3214.html

[3] Le Figaro, 7 mai, Grèce : la BCE n’achètera pas de dettes d’États

[4] Le Monde, 18 Mai, La longue crise de l’Europe : http://mobile.lemonde.fr/opinions/article/2010/05/17/la-longue-crise-de-l-europe-par-michel-aglietta_1352823_3232.html

[5] Le Monde, 14 mai, Bruxelles veut un droit de regard sur le budget des Etats : http://www.lemonde.fr/economie/article/2010/05/13/bruxelles-veut-un-droit-de-regard-sur-le-budget-des-etats_1350749_3234.html


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5 réactions à cet article    


  • Maldoror Maldoror 27 mai 2010 13:28

    A bas l’UE technocratique et antidémocratique !


    • Jacques Jacques 27 mai 2010 14:42

      Les Dessous de Bruxelles n’échappe pas à la terrible logique de la réclame. Voici 10 questions-réponses sur la crise grecque : http://ellynn.fr/dessousdebruxelles/spip.php?article121 , en non-exclusivité car tirée des publications d’Attac (eh oui ! eh oui !)


    • Tassathée Tassathée 27 mai 2010 20:35

      Lien intéresant, mais utopiste non ? repenser l’UE alors qu’ils s’évertuent tous à l’étendre telle quelle ? Comment faire ? l’alternance présidentielle ne permet que de saupoudrer quelques mesures sociales (si qqun de gauche passe avec l’appui des extrêmes de gauche) mais niveau international, c’est bien blanc bonnet bonnet blanc, qui tient un discours remettant crédiblement en cause la forme actuelle de l’UE, dirigée depuis le FMI et ayant pour seul objectif que de niveler le la misère et d’étouffer le réveil des peuples ?


      • BA 28 mai 2010 08:27

        Lundi 10 mai 2010, les Etats européens et le FMI ont réussi un gigantesque coup de bluff : ils ont dit qu’ils mettraient sur la table 750 milliards d’euros pour aider les Etats d’Europe du sud et l’Irlande.

        Ce coup de bluff a rassuré les marchés internationaux : les taux d’intérêt des obligations d’Etat d’Europe du sud se sont effondrés.

        Mais ce coup de bluff n’a duré que deux jours.

        Depuis le 12 mai 2010, pour emprunter sur les marchés internationaux, les Etats d’Europe du sud et l’Irlande doivent verser des taux d’intérêt de plus en plus élevés.

        - Si l’Espagne devait lancer un emprunt à 10 ans, elle devrait verser un taux d’intérêt de 4,23 %. Par comparaison, le 1er décembre 2009, ce taux n’était que de 3,733 %. Le graphique est ici :

        http://www.bloomberg.com/apps/quote?ticker=GSPG10YR%3AIND

        - Si le Portugal devait lancer un emprunt à 10 ans, il devrait verser un taux d’intérêt de 4,70 %. Par comparaison, le 1er décembre 2009, ce taux n’était que de 3,727 %. Le graphique est ici  :

        http://www.bloomberg.com/apps/quote?ticker=GSPT10YR%3AIND

        - Si l’Irlande devait lancer un emprunt à 10 ans, elle devrait verser un taux d’intérêt de 4,85 %. Le graphique est ici :

        http://www.bloomberg.com/apps/quote?ticker=GIGB10YR%3AIND

        - Si la Grèce devait lancer un emprunt à 10 ans, elle devrait verser un taux d’intérêt de 7,70 %. Le graphique est ici :

        http://www.bloomberg.com/apps/quote?ticker=GGGB10YR%3AIND

        Cette évolution montre que, depuis le 12 mai, les marchés internationaux ne font plus confiance aux pays d’Europe du sud et à l’Irlande : leurs taux d’intérêts sont repartis à la hausse.

        En revanche, les investisseurs internationaux se ruent vers les emprunts de l’Etat allemand. Conséquence : les taux d’intérêt des obligations de l’Etat allemand s’effondrent depuis le 10 mai 2010.

        - Si l’Allemagne devait lancer un emprunt à 10 ans, elle devrait verser un taux d’intérêt très bas : seulement 2,70 %. Le graphique est ici  :

        http://www.bloomberg.com/apps/quote?ticker=GDBR10%3AIND

        Conclusion : cette situation est intenable.

        La zone euro va exploser.


        • tomasi75 15 juin 2010 15:36

          Et vous pensez quoi de l’adhésion de la turquie.
          Voici un historique :
          http://unioneuropeenne.suite101.fr/article.cfm/turquie-europe-je-taime-moi-non-plus

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