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Accueil du site > Actualités > Europe > Paul-Henri Spaak, le « père de l’Europe » et les Spéculoos

Paul-Henri Spaak, le « père de l’Europe » et les Spéculoos

Quand on évoque les « pères fondateurs » de l’Europe, on pense à Jean Monnet [1] et à Robert Schuman [2]. On oublie trop souvent les retournements de veste successifs d’un grand amateur de Spéculoos : Paul-Henri Spaak. Empressons-nous de réparer cette injustice.

Sylvie Goulard, dans l’Europe pour les nuls – au titre judicieusement choisi [1] – présente Paul-Henri Spaak comme un homme « gourmand et bon vivant » à qui « on a reproché de souvent changer d’avis ». Sur le ton badin qui caractérise son ouvrage, l’actuelle présidente du Mouvement Européen France évoque les revirements qui jalonnent la carrière d’un politicien jamais rassasié de délicieux Spéculoos. On a cherché à en savoir plus.

Passé en fait d’un tour de main du communisme, au socialisme, au nationalisme, à l’atlantisme le plus forcené pour finir au conseil d’administration d’une multinationale américaine à la réputation pour le moins sulfureuse (l’International Telephone & Telegraph - ITT). Avant d’être sacré « père de l’Europe », c’est peu dire que, au cours de sa carrière politique, Paul Henri Spaak, a su retourner sa veste (toujours du bon côté).

Un homme « indécis »

Le jeune Spaak est communiste, « avant tout par sens de la justice sociale [2] » ; mais il semble que cela lui passera. Après un bref passage au cabinet du ministre du Travail socialiste Joseph Wauters, il milite à l’extrême gauche du Parti Ouvrier Belge. Il est élu député de Bruxelles en 1932, avant d’entrer dans le gouvernement conservateur de Paul Van Zeeland en 1935. « L’étiquette socialiste accolée à sa veste ne doit pas faire illusion », soulignent deux observateurs avertis. En effet, « passé en un tour de rein de l’aile gauchiste du Parti ouvrier belge à un strapontin ministériel dans le cabinet du très libéral Paul Van Zeeland, Spaak avait abandonné le genre de convictions qui pouvaient inquiéter l’establishment avant d’en devenir l’un des piliers [3]. »

Devenu ministre des affaires étrangères en 1936, et sans doute soucieux de rester dans l’air du temps, il y défend une « politique d’apaisement et de conciliation à l’égard des puissances fascistes [4]. » Il fut notamment un des grands défenseurs de la neutralité belge et pourfendeurs de l’alliance militaire franco-belge de 1920. Fin stratège, il fit dénoncer par la Belgique le traité d’assistance militaire franco-belge en 1936, alors même que l’Allemagne avait réoccupé la Rhénanie en violation du Traité de Versailles. Ainsi, sous l’autorité de Spaak, certaines garnisons protégeant la Belgique de l’Allemagne furent dégarnies pour porter des troupes le long de la frontière franco-belge.

En janvier 1939, malgré l’opposition dans son propre parti, il obtient l’établissement de relations diplomatiques entre la Belgique et l’Espagne franquiste. Mais ces mesures d’apaisement ne suffiront pas à empêcher l’invasion allemande. Par contre, ses courbettes politiques envers l’Allemagne nazie participèrent indéniablement à la débâcle de mai 1940 lors de l’invasion de la Belgique.

Paul-Henri Spaak rejoindra finalement le gouvernement belge en exil de Londres de 1940 à 1944. Il est alors « complètement discrédité auprès des Britanniques [5] » qui voient encore en lui le promoteur d’une politique étrangère belge favorable à l’Allemagne nazie. Il saura cependant gagner leur confiance à grand renfort de zèle. Ses prises de positions caressent déjà les Alliés dans le sens du poil. Ainsi, Spaak affirme haut et fort que la Grande-Bretagne devra assumer après la guerre son rôle de leader sur le continent européen, afin de garantir à terme la sécurité et l’unité de ce dernier [6].

Atlantisme

Lorsque la guerre se termine, Paul-Henri est à nouveau chef du gouvernement belge en mars 1946 puis du 20 mars 1947 au 11 août 1949, il cumule ce poste avec celui de chef de la diplomatie belge. L’engagement de Spaak est marqué par son parti-pris atlantiste : l’Amérique semble alors à même de satisfaire sa soif de reconnaissance et son insatiable appétit de délicieux petits biscuits à la cannelle.

La construction européenne est alors un enjeu géopolitique majeur entre les grandes puissances. L’administration américaine, qui souhaite la construction d’une Europe qui soit avant tout un rempart au communisme, trouve en Spaak un intermédiaire idéal : « Spaak découvre l’Amérique, son capitalisme et sa diplomatie. Et l’Amérique découvre Spaak : Washington en fait son factotum, une sorte de ‘Monsieur Europe’. [7] »

Orateur admirable et zélé, il fait preuve d’un « anti-bolchévisme obsessionnel » qui le conduit notamment à désigner à la vindicte publique l’ensemble des communistes de l’Ouest accusés « d’affaiblir l’Etat dans lequel ils vivent » et d’agir comme « une cinquième colonne auprès de laquelle la cinquième colonne hitlérienne n’était qu’une organisation de boy-scouts. [8] »

A ce titre, on se souviendra notamment de son « discours de la peur » à l’Assemblée générale des Nations-Unies en 1948, s’adressant à la délégation soviétique : « Savez-vous quelle est la base de notre politique ? C’est la peur. La peur de vous, la peur de votre gouvernement, la peur de votre politique ».

Un engagement européen

En 1950, en tant que président du Mouvement européen (qui s’avèrera en partie financé par la CIA, via l’American Comittee on United Europe), il promeut les projets de Communauté européenne de défense (CED) et de Communauté politique européenne (CPE). Ces deux projets, soutenus par l’administration américaine, sont très controversés. Ils se heurteront notamment à l’opposition de Pierre Mendès-France, et seront finalement abandonnés.

Mais Spaak a toujours faim et ne s’en tiendra pas là. Le 18 juin 1955, il accepte la présidence du Comité intergouvernemental chargé de la rédaction d’un nouveau traité européen. Son enjeu est la construction d’un véritable « marché commun », au-delà de la CECA. Cet objectif n’est pas complètement étranger aux intérêts de l’administration américaine, comme le note un haut fonctionnaire du Quai d’Orsay, dans une note interne : « Si les Etats-Unis exercent une pression sévère sur les pays européens pour que ceux-ci libèrent leurs échanges, c’est que l’intégration économique de l’Europe correspond aux intérets américains. […] Les protagonistes de la politique actuelle craignent que l’aide Marshall ne soit interrompue si la libération des échanges réclamée par l’administration américaine en vue ‘aboutir à l’intégration de l’Europe occientale n’est pas réalisée. [9] »

« Le rapport Spaak, remis le 6 mai 1956, provoque des réactions partagées entre l’approbation et le rejet total. En effet, la haute administration française freine des quatre fers tandis que les dirigeants allemands poussent à la roue », explique le spécialiste ès Affaires européennes du Plan B, en effet « le puissant ministre de l’Economie allemand, Ludwig Erhard, milite pour une libéralisation complète des mouvements de biens, de services et de capitaux et l’instauration d’un ‘ordre international libéral [10]’ ».

Malgré les réticences, le traité instituant la Communauté économique européenne (CEE) sera signé à Rome le 25 mars 1957. Spaak, en ce qui le concerne, sera récompensé de son engagement au côté de l’administration américaine, il recevra quelques barres chocolatées et sera nommé secrétaire général de l’OTAN en 1957. Il démissionnera quelques années plus tard, en 1961, pour prendre en Belgique le poste de ministre des affaires étrangères.

Petites barbouseries entre amis

En 1960, la Belgique accorde son indépendance au Congo. Mais le nouveau premier-ministre, le populaire Patrice Lumumba, souhaite définitivement mettre un terme à l’influence belge, ce qui n’est pas au goût dans anciens colons. Les Etats-Unis craignent par ailleurs un rapprochement du Congo et de l’URSS. La Belgique soutient alors le mouvement de sécession dans le Katanga, qui aboutira avec l’arrivée au pouvoir du futur dictateur Mobutu.

Quelques mois avant le retour de Spaak aux Affaires étrangères les services secrets belges participeront à l’assassinat le leader indépendantiste Patrice Lumumba [11]. Paul Henri Spaak n’est pas directement à la manœuvre ; Pierre Wigny est alors ministre des Affaires étrangères (dont le jeune émissaire, témoin n’est autre qu’un certain… Etienne Davignon, qui travaillera aussi au cabinet de Spaak). Mais, comme le souligne le chercheur Ludo de Witte, « Spaak, comme secrétaire général de l’OTAN, a joué un rôle en coulisse. [12] »

Il quitte le ministère et entre en 1966 au conseil d’administration de la multinationale ITT en 1966, où il s’assurera d’engranger les Spéculoos jusqu’à la fin de sa vie. Il acte tardivement sa rupture avec le parti socialiste belge en 1971 en annonçant son ralliement au Front démocratique des francophones nouvellement créé (un parti d’inspiration libérale, et autonomiste wallon). ITT sera impliquée dans les manœuvres de déstabilisation du gouvernement Allende et le coup d’Etat de 1973 au Chili [13], mais Spaak n’aura pas l’occasion d’assister à cet hommage posthume, il décède le 31 juillet 1972.

[1] cf plan B n°13, "l’Europe des nuls pour les nuls"

[2] Dictionnaire historique de l’Europe unie, éditions André Versailles, 2009

[3] L’Europe sociale n’aura pas lieu, F.Denord, A.Schwartz, Editions Raisons d’Agir, 2009 p.25

[4] Id.

[5] Dictionnaire historique de l’Europe unie, éditions André Versailles, 2009

[6] Id.

[7] L’Europe sociale n’aura pas lieu, F.Denord, A.Schwartz, Editions Raisons d’Agir, 2009

[8] Marcel Liebman, « Paul-Henri Spaak ou la politique du cynisme », in Entre histoire et politique. Dix portraits, Bruxeles, Aden, 2006, cité dans l’Europe sociale n’aura pas lieu »

[9] Irwin Wall, L’Influence américaine sur la politique française, 1945-1954, Paris, Balland, 1989, p.272, Cité dans L’Europe sociale n’aura pas lieu.

[10] Voir Ludwig Erhard, La Prospérité pour tous, Paris, Plon, 1959, p.147. Le livre est préfacé par l’un des papes du néolibéralisme, Jacques Rueff., cité dans le Plan B, numéro 12

[11] L’assassinat de Lumumba, Ludo de Witte, éditions Karthala, 2000

[12] Propos recueillis par Bernard Meeus.

[13] Rapport Church Covert action in Chile 1963-1973 daté de 1975 fondé sur des documents de la CIA, le rapport Hinchey CIA activities in Chile, en 2000.


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9 réactions à cet article    


  • LE CHAT LE CHAT 18 février 2010 11:34

    c’est bon les speculoos , j’en ai encore mangé ce matin avec de la compote de pomme ,
    ce type a bon goût  ! smiley 


    • Jacques Jacques 18 février 2010 12:27

      Pas de doute P-H est un homme de bon goût !

      Pour les amateurs, davantage de spéculoos et autres délices de Bruxelles sur http://dessousdebruxelles.ellynn.fr/


    • LE CHAT LE CHAT 18 février 2010 12:43

      j’ai été jusqu’à Bruxelles pendant les fêtes et n’ai pas pu resister à une gauffre bruxelloise à la chantilly avec une bonne trappiste !


    • ZEN ZEN 18 février 2010 13:47

      Difficile d’imaginer itinéraire plus contrasté..
      D’un extrême à l’autre :-
      Joyeux-Spaak !


      • L'enfoiré L’enfoiré 18 février 2010 19:26

        Bonjour Jacques,
         En voyant, le titre de votre article, il n’y a pas de doute, j’allais rencontrer un Belge, si pas un Bruxellois.
         Je me demande ce que dirait sa fille Antoinette de votre article.
         Elle a beaucoup plus de temps pour le lire car elle devrait prendre sa retraite prochainement même si wiki n’en parle pas.
         Bon survol d’une carrière à suspense. smiley
         


        • Jacques Jacques 19 février 2010 14:29

          Sur ce point, une info rigolote.

          Antoinette Spaak a bossé avec Louis Michel pour former son « mouvement réformateur ».

          C’est le même Louis Michel qui a été commissaire en charge de l’aide au développement lors de la précédente commission Barroso.

          On lui a notamment rapproché d’avoir pour conseiller le vicomte Etienne Davignon, celui-ci étant actuellement au CA de Suez et ayant donc des intérêts dans la politique de développement de l’UE.

          Davignon est un homme d’affaires/d’Etat (on ne sait plus trop avec la confusion des genres) qui a notamment travaillé avec Spaak au ministère des affaires étrangères belge, et aussi lors de l’assassinat de Lumumba, qui a plus tard été à l’origine de l’European Round Table, drôle de zigue lui-aussi, il mériterait son petit article.

          Belgian connexion smiley


        • Daniel Roux Daniel Roux 18 février 2010 20:47

          Jean Monnet et Robert Schuman étaient Français, sinon à part ça, je ne vois pas de différence entre eux et cet opportuniste jouisseur rétribué par les américains à travers la CIA.

          La trahison des élites européennes anti démocratiques ne date pas d’aujourd’hui.


          • Jacques Jacques 19 février 2010 14:33

            Oui pour le coup, on ne peut pas leur reprocher de ne pas avoir eu des existences mouvementées... quand on sait que Monnet a été trafiquant de cognac pendant la prohibition, banquier d’affaires, conseiller de Tchang Kai Chek, proche de l’administration américaine, chargé du plan à la libération, père de l’Europe, etc. etc.

            Spaak y compris était un homme habile, malin, bon orateur, mais il n’a fait que suivre les voies de plus grandes pentes qui s’offraient à lui, bref toujours du côté du plus fort... C’est un choix.


          • rastapopulo rastapopulo 19 février 2010 15:59

            Soit, en actualisé, comme tout les politiques d’aujourd’hui (Zapateros, ex’employé de banque Santander...) qui voulait légitimer la surveillance américaine contre l’avis du parlement :

            http://www.palestine-solidarite.org/analyses.Jean-Claude_Paye.180210.htm

            (paru dans La Libre)

             Les conséquences de la réaction du Parlement européen doivent être lues sur un autre plan, celui de l’évolution de l’ensemble des relations USA-UE et notamment du projet de création d’un grand marché transatlantique, véritable acte d’intégration de l’Union européenne dans une structure politique impériale organisée par Washington. Dans ce projet, il est notamment prévu la création d’une assemblée transatlantique destinée à légitimer l’action en cours. A la lumière de la dernière réaction du Parlement, ce dernier objectif pourrait bien ne pas être le long fleuve tranquille espéré tant par les autorités états-uniennes que par la Commission et le Conseil de l’UE.

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