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Accueil du site > Actualités > Europe > Perspectives pour une Fédération euro-russe (version provisoire)

Perspectives pour une Fédération euro-russe (version provisoire)

Beaucoup d'Européens considèrent qu'un partenariat stratégique avec la Russie s'impose désormais, d'autant plus que l'influence américaine qui déterminait jusqu'alors les politiques européennes est en train de reculer sur de nombreux domaines. Par partenariat stratégique, on pourrait entendre une gamme d'accords possibles, d'abord économiques mais ensuite politiques. Ceci pourrait aller jusqu'à un rapprochement qui ferait de la Russie un membre de l'Union européenne doté d'un statut spécial - et parallèlement ferait de l'Union européenne un membre lui-aussi spécial de la Fédération de Russie. Pour simplifier, on parlera de la création d'une Fédération ou Union Fédérale euro-russe.

Mais la Russie est-elle devenue suffisamment proche culturellement et politiquement de l'Europe pour d'une part rechercher une alliance européenne (il ne suffirait pas que l'Europe s'intéresse à la Russie. Il faudrait aussi que celle-ci s'intéresse à l'Europe) et d'autre part apporter dans une telle alliance des éléments qui renforceraient le poids géostratégique des deux ensembles, c'est-à-dire finalement de l'Europe elle-même, au sein de la future Fédération euro-russe

Pour rassembler des éléments de réponse à cette question, il faut d'abord dans une première partie s'efforcer de porter un jugement aussi dépourvu d'idéologie que possible sur l'état actuel de la Russie et son évolution probable dans les prochaines années. Nous supposerons ici connues du lecteur les forces et les faiblesses de l'Europe.

Dans une seconde partie, nous examinerons ce que pourraient être les structures et les politiques qu'adopterait une éventuelle Fédération euro-russe.

1. L'état de la Russie.

Cette question fait évidemment l'objet de multiples commentaires de la part des chroniqueurs politiques. Que pourrions nous suggérer pour notre part ? Pour simplifier, limitons-nous à décrire les forces et les faiblesses contemporaine de ce qu'il convient encore d'appeler l'« Empire russe »

Mais pourquoi ce terme d'Empire. Si l'on admet que le monde actuel, devenu multipolaire, est un lieu de confrontation entre un certain nombre de grands ensembles organisés sous forme d'empires plus ou moins monolithiques, à la recherche des sources de la puissance, on distinguera trois de ces empires, disposant de forces et de faiblesses spécifiques : l'Amérique, la Chine et la Russie. On y ajoutera la nébuleuse des Etats se rattachant à l'islam qui s'efforcent de plus en plus de s'organiser en empire global, sous le vocable d'émirat. L'Europe pour sa part, malgré son organisation politique encore éclatée, conserve un poids suffisant pour pouvoir d'une certaine façon être regardée, sinon comme un empire, du moins comme une puissance potentiellement capable de jouer sa partition dans le monde multipolaire.

Or, considérée comme un empire et confrontée à l'Amérique et à la Chine, voire à l'Europe, la Russie fait-elle encore le poids ? On lui reconnaît aujourd'hui un certain nombre d'éléments de puissance. Le premier est un territoire immense, doté de richesses naturelles considérables dont une grande part reste encore inexploitée. Cet avantage devrait devenir de plus en plus grand, avec les transformations climatiques du monde. Les 9 mois d'hiver qui pour le moment encore pèsent d'un poids très lourd dans les activités russes devraient céder la place à des conditions plus favorables à une croissance mieux équilibrée.

Un autre élément de force tient à la persistance d'une cohésion socio-politique certes peu favorable pour le moment encore aux libertés individuelles mais qui permet d'assurer l'unité de l'ensemble de l'Empire dans ses confrontations avec le reste du monde. Il s'agit d'un élément de puissance dont les Européens encore partagés en multiples centres de pouvoir se neutralisant au lieu de s'unir ne mesurent pas suffisamment l'influence.

Cette cohésion est assurée par un accord implicite entre trois pouvoirs ou plus précisément entre trois oligarchies : le pouvoir de l'Etat et de son administration militaire et civile, le pouvoir de la couche dite en Russie des « nouveaux riches », extrêmement réduite en termes d'effectifs mais qui détient désormais presque tous les leviers économiques, et le pouvoir de l'Eglise orthodoxe russe. Celle-ci, après une éclipse plus apparente que réelle sous le régime communiste, a repris les moyens dont elle disposait depuis des siècles pour s'imposer à des populations restées profondément traditionalistes et peu éclairées, au sens que nous donnons en France à ce terme hérité de l'ère des Lumières. Chacun a pu constater lors de la sanction disproportionnée ayant fait suite au procès des Pussy Riot, que l'Etat représenté par le président Poutine et l'Eglise représentée par le patriarche Kirill agissaient main dans la main, pour contrer les rares activistes occidentalisés contestant cette alliance entre l'Etat et la religion.

La presse occidentale a parlé à l'occasion de ce procès d'une dérive autoritaire de la Russie. Mais c'était oublier d'une part que l'autoritarisme est aussi très répandu à l'Ouest, notamment aux Etats-Unis et d'autre part que l'union de l'Etat et de l'Eglise représente encore un très ancien partage de pouvoir, ayant toujours fait la force de l'Empire. On se souviendra que Staline lui-même, à la veille de la grande offensive allemande contre Moscou, en avait appelé aux forces réunies de l'armée soviétique et de la religion. Cela peut surprendre en France, mais il est clair qu'aujourd'hui, les mêmes alliances entre l'Etat, les oligarchies économiques et les forces religieuses sont mobilisées aux Etats-Unis pour assurer le succès tant des Démocrates que des Républicains.

Quant aux oligarques représentés par les nouveaux riches qui tiennent en mains tous les leviers économiques, ils n'ont qu'un désir, se concilier les faveurs de l'Etat et de l'Eglise, y compris par la corruption, sans les attaquer de front. Ainsi pourront-ils continuer à mener tranquillement leurs affaires, sans craindre l'émergence d'une classe moyenne encore embryonnaire dont les exigences d'un accès aux produits de la croissance les empêcherait d'en profiter tranquillement.

Les faiblesses

En contrepartie de ces éléments de puissance, la Russie souffre de faiblesses qui, si elles ne sont pas traitées rapidement, risquent d'en faire l'homme malade des prochaines décennies. Il est clair que ces faiblesses si elles devraient persister constituerait autant d'obstacles à un éventuel rapprochement fédéral entre l'Europe et la Russie, pour la raison simple que l'Europe souffre dans certains cas un peu des mêmes maux.

La liste en est longue. Il s'agit d'abord d'une situation démographique inquiétante : baisse de la natalité et situation sanitaire sans grande perspective d'amélioration, due notamment à l'abus de l'alcool, du tabac et des drogues qui affecte particulièrement les hommes. Il en résulte que les Russes ne peuvent pas assurer dans leurs provinces orientales et septentrionales une densité de population permettant de s'opposer à la pression démographique de la Chine et des autres pays asiatiques. Des immigrations massives devraient en résulter, qui affecteraient profondément la cohésion de l'Empire ayant fait sa force jusqu'à ce jour. Cette faiblesse démographique, qui ressemble d'une certaine façon à celle de l'Europe, est d'autant plus préoccupante qu'elle ne pourra recevoir de remèdes à l'échelle du présent siècle.

Une autre faiblesse de la Russie tient à ce que l'on pourrait appeler son addiction récente et sans contre-pouvoirs au néolibéralisme mondial. Si rien n'est fait, l'entrée prochaine de l'OMC ne fera qu'aggraver les risques. Certes la Russie ne pouvait demeurer un monde protectionniste fermé aux influences extérieures. Mais si l'ouverture se poursuit d'une façon aussi « sauvage » que celle ayant suivi les précédentes vagues de privatisation, les bénéficiaires en seront la classe des nouveaux riches déjà évoqués. Or ceux-ci sont organisés pour détourner à leur profit la plupart des bénéfices provenant notamment de la commercialisation des potentiels économiques dont dispose encore la Russie, pétrole et gaz et matières premières. Ils ne s'en servent pas, comme cela s'est longtemps fait, soit aux Etats-Unis soit en Europe (dans le cadre du capitalisme industriel dit rhénan ou dans les services publics à la française) pour investir dans des équipements de long terme, dans la recherche et dans la mise au point de nouvelles technologies et applications productives.

En dehors de quelques améliorations spectaculaires dans les grandes villes, profitant d'ailleurs quasi exclusivement aux nouveaux riches, les infrastructures demeurent incapables de faire face aux besoins d'un pays aussi grand. Parallèlement, dans tous les secteurs, même dans le domaine jusqu'ici privilégié du militaire et du spatial, les recherches, qu'elles soient fondamentales ou appliquées, périclitent, de même que la formation. Il en est de même du potentiel industriel de base, qui ne se renouvelle pas. Ce n'est évidemment pas le cas dans les pays asiatiques, en premier lieu chez le concurrent chinois. Pourquoi ce manque d'intérêt pour le long terme ? Parce que les nouvelles oligarchies de nouveaux riches préfèrent placer leurs épargnes dans des paradis fiscaux ou aux mains de diverses maffias, quand il ne s'agit pas de les consommer d'une façon dont ne profitent que les pays rivaux de la Russie.

En Europe, malgré de grandes difficultés, ce qui demeure des administrations centrales ou locales et des services publics s'efforcent, avec l'appui électoral des classes moyennes, de maintenir un flux minimum de formation et d'investissements productifs ou de recherche. Mais en Russie, les classes moyennes n'existent pas, du fait de la confiscation des gains de productivité par les oligarchies de nouveaux riches. Par ailleurs, ces mêmes oligarchies ont réussi, en généralisant la corruption à tous les niveaux, à neutraliser les quelques pouvoirs administratifs et politiques qui auraient pu s'opposer à elles au nom de l'intérêt général collectif, systématiquement présenté comme un retour au stalinisme. Ajoutons que l'Eglise orthodoxe a pour sa part renoncé à tout message évangélique de portée générale, se bornant à reconquérir les éléments de son ancienne puissance matérielle, y compris à travers des placements à l'étranger. Toutes choses égales d'ailleurs, on pourrait dire que la Russie, à une toute autre échelle, souffre des mêmes maux que la Grèce actuelle, rongée par une oligarchie vivant et investissant à l'étranger, par une administration corrompue et par une Eglise au seul service de ses intérêts patrimoniaux.

Il est clair que si un éventuel rapprochement politique avec l'Europe se bornait, tant en Russie qu'en Europe même, à encourager au nom du néolibéralisme le pillage des ressources nationales par les oligarchies mondialisées, rien de bon ne pourrait en sortir.

La guerre souterraine de l'Amérique contre la Russie

Les éléments négatifs, que nous venons de résumer, handicapant le développement de la Russie en tant que puissance indépendante, découlent en partie de la guerre souterraine que continue de mener, vingt ans après la fin officielle de la guerre froide, l'empire américain contre ce qui fut longtemps son grand rival, l'empire russe. La Russie, à cet égard, ressemble là-encore beaucoup à l'Europe. Les Etats-Unis, comme ils l'ont toujours fait, consacrent ce qui leur reste de puissance géostratégique à empêcher qu'apparaissent à leurs frontières des ensemble politiques indépendants capables de limiter ou menacer leur influence. Ils sont pratiquement désarmés aujourd'hui face à la Chine mais les Européens clairvoyants savent que, dès la fin de la seconde guerre mondiale, les pouvoirs américains ont orienté la construction de l'Union européenne de façon à en faire un relais pour leurs intérêts géostratégiques. Aujourd'hui, ils continuent à le faire, d'une façon moins évidente mais tout aussi efficace, grâce aux appuis dont ils bénéficient dans les milieux européens atlantistes estimant plus profitables de conserver le statut de satellite plutôt qu'acquérir celui de compétiteur. Or contrôler la Russie, non seulement économiquement mais politiquement constitue pour les Etats-Unis un enjeu d'une toute autre importance, mais aussi d'une toute autre difficulté, que contrôler l'Europe. On peut considérer qu'ils y mettent aujourd'hui une grande part de leurs forces à l'international.

Bien que disposant d'une puissance militaire encore sans égale, les Etats-Unis ne peuvent espérer se confronter directement à la force nucléaire stratégique russe, y compris à sa composante navale. On vient ainsi de découvrir qu'un sous-marin nucléaire du dernier modèle, de la classe Akula, aurait cet été patrouillé quelques jours ou semaines sans être détecté dans le golfe du Mexique. Par contre ils disposent de tous les éléments du pouvoir économique et surtout du soft power qui manquent aux Russes. La cible en est en priorité la jeunesse issue des classes moyennes encore embryonnaires que séduit non sans raison les modes de consommation, les productions culturelles et la liberté d'expression dont, mieux encore que l'Europe, l'Amérique semble être la référence mondiale.

Face à ce soft power, il faut bien reconnaître que les vieux éléments de la cohésion russe, énumérés précédemment, notamment l'Etat et l'Eglise orthodoxe, paraissent assez désarmés. Quant aux nouveaux riches, à condition de ne rien céder de leurs sources patrimoniales de puissance, ils sont prêts à participer avec les oligarchies anglo-saxonnes et européennes à un éventuel partage du pouvoir sur le monde, partage à l'occasion duquel le vieux souci d'indépendance politique de la Russie pourrait être sacrifié.

Les efforts de la diplomatie américaine et des éléments plus diffus de soft power utilisés par les Etats-Unis pour affaiblir la Russie se sont accrus depuis la fin de l'URSS. Les maladresses et erreurs du gouvernement russe, avant l'arrivée de Vladimir Poutine à la présidence, ont évidemment facilité le jeu des Etats-Unis pour détacher de l'influence de Moscou, entre autres, les républiques de Georgie et d'Ukraine. Mais aujourd'hui, sur le territoire même de la Russie, notamment dans les deux capitales de Moscou et Saint Petersbourg, il n'est un secret pour personne que de nombreuses organisations financées plus ou moins directement par les services et ONG américaines, constituées d'activistes russes, jouent un rôle considérable pour contrer l'action du pouvoir gouvernemental russe. Il s'agit d'une sorte de cercle vicieux, car plus le pouvoir central de Moscou accepte de se libéraliser, plus dans un premier temps tout au moins il donne d'ouvertures à des oppositions intérieures en partie activées par l'Amérique.

L'influence du soft power américain n'est pas entièrement négatif, en ce sens qu'il contribue puissamment à l'ouverture sur l'extérieur et à un début de démocratisation du combat politique. Mais on comprend cependant que le Kremlin soit de plus en plus réticent à le laisser faire. Le gouvernement utilise malheureusement pour contrer les effets du soft power américain des moyens d'intimidation et de répression qui rappellent fâcheusement la dictature soviétique, même si l'ampleur en est bien moindre. C'est finalement ce que recherche peut-être en sous-mains la stratégie américaine visant à l'affaiblissement de la Russie. C'est toute la démocratisation en profondeur de la société russe, y compris à travers le rôle croissant de l'Internet au sein des classes moyennes, qui s'en trouve retardée.

Il est clair que si l'Europe, soumise de plein fouet au soft power américain, notamment dans les Etats orientaux ex-satellites, ne réussit pas à s'en débarrasser pour adopter des politiques plus autonomes, le gouvernement russe actuel, qui cherche précisément sa voie vers plus d'autonomie, ne sera pas incité à se rapprocher d'une Europe qui serait un simple relais de l'influence américaine. Mais les rapports de force semblent en train de changer. La Pologne paraît ainsi actuellement soucieuse de prendre ses distances avec les pressions américaines au sein de l'Otan visant à faire adopter un BMDE (système de défense anti-ballistique) prétendument orienté contre l'Iran mais destiné en fait à relancer un vieux programme de guerre des étoiles dirigé contre la Russie. La Pologne, en termes très prudents, a évoqué la perspective d'une défense européenne qui serait essentiellement européenne, à la charge notamment de la France, de l'Allemagne et d'elle-même. On a parlé de réactiver le « triangle de Weimar ». L'Amérique a violemment réagi. Mais pour que de tels projets deviennent crédibles, ils devraient effectivement être repris et partagés par les grands Etats européens, notamment par la France socialiste. On pourrait alors envisager des coopérations stratégiques euro-russes, au sein d'une éventuelle Union fédérale entre les deux ensembles, thème que nous dorénavant aborder.

2. Structures et politiques qu'adopterait une éventuelle Fédération euro-russe.

Un rapprochement stratégique, pouvant aller jusqu'à la mise en place entre l'Union européenne et la Russie d'une véritable structure fédérale, fut-elle très limitée à ses débuts, ne pourrait se produire que si les deux empires y trouvaient chacun des avantages propres. Nous pouvons admettre que si les pays européens (plus exactement l'eurozone) pouvaient ainsi s'adosser à un grand ensemble géographique, aux ressources potentielles considérables, ils y gagnerait précisément ce qui leur manque encore pour devenir une puissance capable de tenir tête à la Chine et à l'Amérique, dans la mesure où celle-ci continuera à empêcher leur développement. La démarche encouragerait par ailleurs en Europe les efforts de mutualisation de type fédéral interne qui manquent encore à des pays réticents à se rapprocher en profondeur. En contrepartie, la Russie pourrait trouver en Europe les ressources en savoirs-faire scientifiques, industriel, économiques et gestionnaires qu'elle n'a jamais eu ou qu'elle a laissé perdre. Enfin, la démocratie politique européenne, unique au monde, représente un atout de puissance irremplaçable, dont la Russie pourrait progressivement s'inspirer.

Comment concrètement envisager la mise en place d'une éventuelle Fédération euro-russe ? Il s'agirait nécessairement d'une démarche à la fois très progressive, et ne modifiant que marginalement les deux ensembles partenaires. Néanmoins les domaines choisis devraient être suffisamment significatifs et porteurs d'effets positifs pour jouer un rôle d'entrainement.

Sur le plan des structures, autrement dit des institutions, il serait intéressant d'envisager dès le début ce qui manque encore à l'Union européenne, un président et un parlement élus au suffrage universel, aux termes de débats aussi démocratiques que possible. Leurs compétences seraient nécessairement limitées, mais l'effet d'entrainement serait considérable.

Par ailleurs, un exécutif, analogue au conseil des ministres européen, serait mis en place, doté d'un budget et de services administratifs suffisants pour mener des actions (ou politiques) communes.

Les questions monétaires et de change étant enfin très importantes, il faudra décider de politiques communes entre la Banque centrale européenne, les banques de l'union et leurs homologues au sein de la fédération de Russie.

Des politiques communes

Il paraît indispensable que ces politiques s'affranchissent délibérément des contraintes de la globalisation imposées par les oligarchies néo-libérales aux Etats du monde. L'objectif de l'union fédérale euro-russe envisagée ici serait au contraire de sortir du Système, système de domination empêchant les Etats de valoriser eux-mêmes leurs propres ressources, d'investir et de créer de l'emploi au profit de leurs populations.

La taille et la puissance de la future union euro-russe devrait dans ces conditions lui permettre de mettre en place un ensemble de réglementations fiscales, douanières, de protection sociale, de sauvegarde de l'environnement capables d'en faire ce que n'est pas encore l'Europe, une véritable puissance autonome (on pourra parler de forteresse) et non pas un espace ouvert à la concurrence des pays ne respectant aucune de ces normes.

Au sein de cet ensemble protégé pourraient être définies des politiques d'investissements technologiques et scientifiques auxquels seraient affectés notamment les bénéfices des exportations. On mentionnera l'immense domaine de l'espace civil et militaire (où la Russie est en train de perdre rapidement ses compétences), celui des industries de défense ou plus exactement des industries dites duales, à applications civiles et militaires, celui des grands travaux d'infrastructure et de transport qui manquent encore à la Russie, et bien évidemment tous les domaines intéressant les technologies et sciences émergentes, dont nous ne ferons pas la liste ici. Les Etats-Unis par différentes voies s'en sont donné la maîtrise, la Chine y vise aussi, sans mentionner les autres « tigres » asiatiques. Si l'Europe et la Russie ne s'allient pas pour récupérer leur retard et suivre le mouvement, il en sera fini de leur indépendance géopolitique dans le monde de demain.

Conclusion. Quels moteurs socio-politiques ?

Nous avons rappelé que la Russie, comme dans une moindre mesure l'Europe, est dirigée implicitement par plusieurs oligarchies qui se donnent la main pour capturer à leur profit les valeurs ajoutées produites par le travail des populations de la base. Il s'agit des élites (dites aussi nouveaux riches en Russie), des administrations au triple niveau des Etats, des régions et des collectivités locales, ainsi finalement que des médias dits officiels. Des forces conservatrices, comme celles des Eglises et religions (y compris l'islam), en Russie et en Europe, pèsent généralement par ailleurs pour que les équilibres de pouvoir dont elles bénéficient ne changent pas.

Comment dans ces conditions espérer que ces équilibres puissent évoluer, dans le sens esquissé ici ? Il ne s'agirait pas d'envisager des mesures de type révolutionnaire classique, qui seraient étouffées dans le sang, tant en Russie qu'à l'Ouest. On peut par contre compter sur le développement dans les populations des échanges au sein de réseaux sur le type de l'Internet, qui jouent déjà un rôle considérable pour la maturation des idées au sein des classes moyennes et populaires. Le pire peut évidemment en provenir, comme le meilleur. Il semble cependant que globalement de tels réseaux jouent au plan d'ailleurs mondial un rôle important pour des prises de conscience et des mobilisations globales. Les oligarchies elles-mêmes seront obligées, dans leur propre intérêt, d'en tenir compte. C'est en tous cas dans cette perspective que nous publions, malgré ses insuffisances, le présent article.

Sources
Pour s'informer sur la Russie, on peut consulter, avec les précautions d'usage :
* The Moscow News http://themoscownews.com/
*The Moscow Times http://www.themoscowtimes.com/
* Ria Novosti http://fr.rian.ru/

 Jean-Paul Baquiast 25 Août 2012


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20 réactions à cet article    


  • Jean-Pierre Llabrés Jean-Pierre Llabrés 27 août 2012 09:56

    Les USA semblent n’avoir pas tiré toutes les conclusions de la chute du Mur de Berlin, du Rideau de Fer et de la disparition de l’URSS.
    Géopolitique & Géostratégie : Europe, Russie & USA


    • Après discussion avec des correspondants, je propose d’ajouter à la fin de l’article les deux § suivants :

      Si le rapprochement entre Russie et Europe évoqué ici parait aujourd’hui, et à échéance de quelques années, hautement improbable, il n’en sera pas de même dans la décennie et au-delà. On peut anticiper des difficultés croissantes, pour le monde entier comme pour cette partie du monde, telles que les nécessités de survie imposeront ce qui semble aujourd’hui encore utopique. Dans cette perspective, il serait logique que la Russie et l’Europe se rapprochent préférentiellement, puisque partageant le même continent et des cultures voisines. Il n’en serait pas de même d’un rapprochement avec les autres composantes du BRIC (Brésil, Inde, Chine) dont les intérêts et les stratégies sont beaucoup plus dispersées, sinon contradictoires.

      Mais il ne faut pas se faire d’illusions. Une telle alliance stratégique ou politique entre Russie et Europe (eurogroupe) susciterait si elle se réalisait l’hostilité la plus déterminée des Etats-Unis et de leurs alliés anglo-saxons. Il ne faudra pas s’attendre à des jours paisibles.


      • Antoine Diederick 27 août 2012 15:12

        H. Carrère

        Voici quelqu’un qui propose en exploration des rapports entre l’est et l’ouest....

        J’ouvrirais une porte ouverte : toute l’histoire européenne est liée à l’histoire de la Russie.

        Votre article propose de revoir diplomatiquement ce que la guerre froide avait cassé.


      • Antoine Diederick 27 août 2012 15:15

        Pour faire un suivi de l’affaire des « Pussy », j’espère que vous ne m’en voudrez pas de ce post un peu hors sujet :

        Crimes et châtiments

        A ce moment de l’histoire russe, il y a une crise entre les forces libérales et les forces byzantines

        Avec le roman, cette crise débouche sur la notion de surhomme ou bien, le concept, existentiel.

        Les deux avatars : nazisme et fascisme

        Dés lors, il apparait que cette affaire est un remake de la vieille question russe.

        Ce n’est pas anodin, sauf que ce « crime de lèse Eglise » porte un autre sens que celui de la contestation ou de l’art....uniquement.

        Le fascisme et le communisme on repris ces thématiques d’une homme providentiel, le Ducator : Staline et Hitler. Qui eux sont bien des hommes réel qui s’approprient une mission.

        etc etc etc

        en réponse à la video qui est sur Avox pour l’instant.

        Merci de votre patience.


      • Antoine Diederick 27 août 2012 15:24

        Dans « Guerre et Paix », le héros aura aussi cette tentation, au final, c’est la mère Russie qui gagne...

        la Russie éternelle....pour le moment nous voyons pas comment la Russie pourrait rejoindre un club uniquement acquis aux idées de libéralisme et du marché ?????


      • Antoine Diederick 27 août 2012 17:23

        l’autre constante historique : la Russie comme arbitre des conflits continentaux.

        Or, depuis la fin de la guerre froide, ce rôle lui a échappé.

        Donc, la réintroduction des liens continentaux avec la Russie devrait tenir compte de ce fait.


      • Antoine Diederick 27 août 2012 17:29

        erreur 404

        Le bon lien ICI


      • Antoine Diederick 27 août 2012 17:34

        dernière observation : comment objectiver la nouvelle relation de l’Europe (indispensable selon moi) avec la Russie....

        A vous lire....

        Merci et bonne soirée


      • jef88 jef88 27 août 2012 11:06

        On a eu une Europe à 6 puis à 10.
        C’était une puissance économique : les USA n’aimaient pas, ils risquaient d’avoir de l’ombre...
        Alors ils ont poussé à « l’élargissement » en glissant deux chevaux de Troie : Londres et Varsovie.
        Cela a dégénéré en devenant le clafouti des 27......

        Alors un mélange Europe Russie Sous cet angle c’est génial :
        - on affaibli la Russie : son système de fonctionnement est incompatible avec l’européen
        - on affaibli (encre plus) l’Europe
        Au total ce ne serait plus un clafouti mais une soupe ingouvernable ! ! ! !


        • ZEN ZEN 27 août 2012 12:27

          Une soupe ingouvernable ou un eldorado pour les multinationales smiley


        • dom y loulou dom y loulou 27 août 2012 12:04

          en voilà une bonne idée


          à l’heure où Wall Street RUINE ses alliés 
          pour continuer son GROTESQUE leadership, BANQUEROUTE ET MEURTRIER

          • Antoine Diederick 27 août 2012 15:07

            idée Gaullienne ?


            • herbe herbe 27 août 2012 21:07

              Ca se pourrait ? :


              Merci à l’auteur pour l’article !
              J’ai bien aimé y retrouver plusieurs fois les termes démocratie, démocratisation etc

              Sinon j’aimerais avoir des lumières sur cette structure/organisation à mon avis très importante pour le futur et que pourrait être l’articulation avec ce que vous proposez ? :
              prudence et stratégie inconnue ? :

            • Antoine Diederick 27 août 2012 21:49

              ce qui est fou, c’est que de Gaulle, a dit quelque chose de très intéressant.

              « Le communisme s’écroulera de lui-même »

              Je pense qu’il avait juste sur ce point. Seulement, la guerre froide, avait besoin intrinsèquement d’un rapport de force, jusqu’au moment où Reagan a voulu lancer la guerre des étoiles qui a réussi.
              Un bluff très efficace.

              Ensuite, 1980, la fuite en avant du régime soviétique , le faux pas d’un empire assiégé et en fin de course. Afghanistan. La suite nous la connaissons, nous sommes encore en plein dedans.

              Dés 1978, il y avait le danger de voir la chute du régime soviétique qui pour survivre, se lance dans des aventures, ce que les usa ont très bien compris. Et pendant que la pression de l’OTAN se maintenait sur le continent européen, les grandes manoeuvres commençaient ailleurs.

              Ce qui désamorçait tout nouveau conflit sur le théâtre européen...

              A ce moment là l’Otan, n’avait plus de sens....et l’Europe a perdu une occasion historique d’un changement....aujourd’hui nous voyons à quel degré d’insatisfaction nous a conduit ce manque de clairvoyance.


            • herbe herbe 27 août 2012 22:16

              Vous avez relevé un point très intéressant en effet, j’ai lu avec plus d’attention la suite du texte...

              La dernière phrase résonne je trouve avec l’actualité :
              " Car, comme le rappelait le fondateur de la Ve République, « l’essentiel, pour jouer un rôle international, c’est d’exister par soi-même, en soi-même, chez soi. Il n’y a pas de réalité internationale qui ne soit d’abord une réalité nationale ».

            • Antoine Diederick 27 août 2012 22:17

              en fait tout le dispositif de défense autour de l’Europe s’est cassé la gueule le 11 sept.

              le simple fait de chercher des conflits à résoudre dans l’ex glacis européen d’après guerre, montre cette faiblesse du multilatéralisme ou du monde multipolaire.

              a partir de ce constat, les usa font le pari de gagner les guerres qu’ils entreprennent maintenant....

              et j’ai comme un doute....parce que l’Europe ne parvient pas à se déterminer et que la crise n’aide vraiment pas, puisque nous sommes en train de solder le passif de la guerre froide, bien trop tard depuis la chute du mur de Berlin, là où Sarkozy et Fillon ont fait une visite de détail....

              Cette péripétie montrant moins le mensonge de propagande que cet endormissement général qui est secoué maintenant par le scandale de la crise financière.

              (schéma applicable aux autres pays européens)

              Bonne nuit.


            • Antoine Diederick 27 août 2012 22:26

              dans une réalité nationale...oui....qui n’empêche pas les alliances de long terme bien ficelée.

              mais cette notion de réalité nationale si elle est valable pour la France ou même l’Allemagne tel que définie aujourd’hui n’est pas forcement le modèle de tous les européens (des pays cultivent moins cette réalité) . Ou bien ,il s’agit de trouver le plus grand ou plus petit dominateur commun européen.
              Jusqu’à présent la solution a été l’économie. Avec la crise, ce projet commun s’essouffle.

              A relancer l’idée européenne et sa cohésion, il faudrait peut-être songer à fédérer le projet européen autrement....


            • Antoine Diederick 27 août 2012 22:36

              le switch à faire c’est fédérer le projet plutôt que les Etats...


            • Antoine Diederick 27 août 2012 23:17

              tiens, j’écris projet plutôt que hiérarchies et finalités....

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