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Présidence française et adhésion de la Turquie à l’Union européenne : quelle attitude adopter ?

La Turquie, Etat si proche et pourtant si éloigné. Etat, si proche de nous lorsqu’il est question de son éventuelle adhésion à l’Union européenne, Etat si éloigné lorsqu’il y sévit des attentats sur fond de crise politique majeure et incomparable aux quelques tumultes que l’on perçoit çà et là dans l’Europe des vingt-sept. Avec le problème institutionnel, cette question constitue sans nulle doute l’objet le plus sensible de l’Union européenne. De la réussite ou de l’échec de ce processus, tant dans sa mise en œuvre que dans son issue finale dépend certainement l’avenir du projet européen. Au terme du premier de ses six mois de présidence, Nicolas Sarkozy n’a pas abordé cette question. Il devra apporter sa réponse au guêpier turc, pour s’assurer la réussite de sa présidence, qu’il espère inoubliable.

Nous y sommes, ou plutôt nous y serons. Tantôt les dirigeants européens temporisent, feignent la question et évoquent un «  lointain horizon  » en parade aux interrogations légitimes que posent ces négociations avec la Turquie. Tantôt, ils se félicitent de l’ouverture de nouveaux chapitres, guettent les prochains à traiter, et assurent les diplomates turcs de l’irrémédiabilité du succès. Quoi qu’il arrive, nous y sommes. Nous sommes dans cette période fragile, où la volonté des négociants ne peut mettre en péril les valeurs du projet commun que l’on souhaite bâtir. Cet instant de vérité, où bluff et tromperies doivent être mis de côté au profit d’une confiance réciproque à la base de la communauté que l’on entend créer. Et pourtant on sent qu’à ce niveau-là le bât blesse. Cet atmosphère d’échec, de duperie permanente et d’agacements étouffés pollue cette période de négociations. Là est le guêpier turc.

Alors, du côté politique, on s’agrippe aux attitudes identitaires. La droite dans ses factions souverainiste et chrétienne adopte l’attitude du rejet pur et simple. La gauche, dans une sorte de crispation pavlovienne plus ou moins assumée conduisant à l’opposition permanente, compose donc son refrain de contradiction, version adhésion de la Turquie à l’Union européenne, en exprimant une attitude favorable à l’entrée. On retrouve bien, çà et là, quelques personnalités politiques et non des moindres (Jacques Santini, Rudy Salles, François Hollande, Robert Badinter) s’émancipant de ces considérations affligeantes pour proposer de traiter de front les questions essentielles, mais globalement celles-ci sont bel et bien oubliées dans les carcans de la politique politicienne.

À Bruxelles, depuis l’ouverture des négociations, les présidences européennes se sont succédé sans que des progrès significatifs n’aient été constatés sur ces questions essentielles. Bien que la ratification du Protocole d’Ankara ait été posée le 17 décembre 2004 comme une condition sine qua non à l’ouverture des négociations, entraînant une reconnaissance a minima de l’intégrité de Chypre - Etat membre de l’Union européenne faut-il le rappeler - le refus par la Turquie de l’appliquer à la République de Chypre n’a pas empêché ces négociations d’être officiellement lancées le 3 octobre 2005. Ports et aéroports turcs sont donc toujours fermés aux provenances de Nicosie et la partie Nord de l’île demeure sous occupation d’un tiers menant un processus de négociations avec Bruxelles.

Disons-le différemment. Admettons qu’un Etat non-européen, désirant à terme adhérer, occupe plusieurs régions françaises. Admettons que, malgré son refus de retirer ses troupes et de reconnaître l’Etat français, celui-ci postule à l’adhésion. Admettons, enfin, que les soi-disant partenaires européens imposent des pressions de toute part sur le gouvernement français pour le réduire au silence face à des revendications de libération et de lutte contre ce déni manifeste de l’existence de l’Etat. Alors seulement est-il possible de cerner l’insoutenable manoeuvre imposée aux Chypriotes ?

Sous influence française et en guise de solidarité avec les Chypriotes, l’Union européenne avait bien suspendu certains chapitres des négociations relatifs à la mise en oeuvre du Protocole d’Ankara. Mais, durant sa présidence, Nicolas Sarkozy devra assurément se montrer plus audacieux et garantir la République de Chypre de son soutien, en exigeant purement et simplement l’évacuation de l’île. Telle est la seule issue favorable conciliant la poursuite des négociations et la protections des valeurs prônées par l’Union parmi lesquelles le pacifisme et la non-agression mutuelle prédominent.

Autre sujet déterminant, le négationnisme. Force est de constater que la Turquie n’a pas faibli sur ce terrain-là. Un négationnisme du génocide arménien qui s’exprima odieusement avec l’exécution, le 19 janvier 2007, du journaliste arméno-turc Hrant Dink, militant pour la reconnaissance du génocide arménien. Là encore, malgré quelques réprimandes, la réaction européenne ne fut pas à la mesure de l’ignominie que fut l’assassinat du rédacteur en chef de l’hebdomadaire Agos. Une réaction d’autant plus faible  que le meurtrier présumé, le nationaliste Ogün Samast, servit un temps d’effigie aux services de police turque. Comble de l’ironie, alors que le procès des meurtriers de Hrant Dink allait se transformer en une piteuse mascarade accusant de tous les maux le journaliste assassiné, le fils de ce dernier, Arat Dink, fut lui-même condamné au titre de l’article 301 du Code pénal turc, pour avoir publié de manière posthume les écrits de son père traitant du génocide arménien. Car telle est bien la mise en oeuvre du négationnisme turc.

Un négationnisme propagandaire doublé d’une législation destinée à faire taire les derniers insolents, perméables à la doctrine d’Etat, maintenu depuis des décennies quelles que que soient les majorités au pouvoir. Un négationnisme perpétué malgré les appels du Parlement européen et que Nicolas Sarkozy avait dénoncé dans le cadre de sa campagne présidentielle de 2007. Le président Nicolas maintiendra-t-il les engagements du candidat Sarkozy. Le nouveau président de l’Union européenne est investi de ce devoir pour que l’Europe fondée sur la stupeur provoquée par la Seconde Guerre mondiale et l’effroyable découverte de l’Holocauste n’intègre pas en son sein un Etat structurellement négationniste (pour paraphraser Bernard Henry-Levi), tel que la Turquie.

Puis intervient la question kurde. A ce sujet encore, les autorités turques sont bien loin des standards européens en matière de droit des minorités. Pire encore, l’armée turque s’est lancée dans une traque pulsionnelle des agents du PKK conduisant à des offensives par-delà la frontière jusqu’au Kurdistan irakien, où les populations kurdes, seules garantes d’une relative stabilité en Irak, sont désormais soumises aux offensives, ô combien, périlleuses de l’armée turque.

Les attentats du 27 juillet 2008 ont rappelé aux dirigeants européens l’extrême tension que pouvait engendrer cette question en Turquie. Pour autant, la fermeté face aux actes terroristes ne doit pas masquer les manquements insoutenables que subissent les populations kurdes dont l’accession aux droits doit irrémédiablement être le corollaire à la progression des négociations entreprises sur la voie de l’adhésion à l’Union européenne.

Enfin, intervient le problème de la stabilité gouvernementale en Turquie. Alors qu’en 2004 les Islamistes au pouvoir avaient a priori opté pour la modération, et que l’armée, garante de l’héritage laïc et nationaliste d’Atatürk, semblait accepter le renoncement au pouvoir, la crise politique reprit au printemps 2007. Une crise débutée par l’adoption par la majorité incarnée par l’AKP, d’une loi autorisant le port du voile islamique à l’école, qui plongea la Turquie dans une crispation extrême, où déclarations abusives des cadres de l’armée s’ajoutèrent aux manifestations les plus nationalistes, dans une atmosphère n’étant pas sans rappeler la période de coups d’Etat répétés que subissait la Turquie dans les années 80. Tant la religiosité réaffirmée du pouvoir que les ambitions à peine voilées de l’armée sont aux antipodes de la conception européenne de l’Etat de droit, de la séparation des pouvoirs et du respect de la laïcité.

Autant dire que la tempête politique sévissant depuis 2007 en Turquie est incomparable aux crises éphémères et résiduelles des Etats de l’Union. Face à ces manquements incontestables, l’Europe ne peut pas se montrer faible. Il est nécessaire que ses dirigeants insistent sur les progrès démocratiques que doit faire la Turquie pour satisfaire pleinement les exigences européennes en matière de droit de l’homme et de stabilité politique. Une attitude volontariste que la France par l’intermédiaire de son président, propulsé à la tête de l’Union européenne, devra assumer, si elle veut pleinement que sa présidence soit couronnée de succès sur les sujets les plus essentiels, relatifs à l’avenir de la construction européenne et à l’avènement d’un projet politique, démocratique et humaniste en Europe.

par Jules BOYADJIAN (son site) mercredi 30 juillet 2008 - 31 réactions
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  • Par HELIOS (xxx.xxx.xxx.125) 30 juillet 2008 11:59
    HELIOS

    Tant qu’on aura pas clairement dit ce qu’est l’Europe, ce problème persistera, avec celui des choix des européens dans les consultations dites "démocratiques".

    Dans une Europe continentale, la Turquie n’a rien a y faire
    Dans une Europe judeo-chretienne, la Turquie n’a rien a y faire
    Dans une Europe spirituelle, de tolerance et de droit de l’homme la Turquie n’a pas sa place

    mais...

    Dans l’Europe caniche des USA, la turquie membre de l’Otan a sa place.
    Dans l’Europe anglosaxonne du commerce et seulement du commerce, la Turquie et ses 70 millions de consommateurs a sa place
    Dans l’Europe geostratégique la Turquie à sa place

    Reconnaissons toutefois que notre manière de faire avec le peuple turc n’est pas tres bonne... a moins que ce qu’on nous presente ne soit pas la réalité.

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