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Quand les banques dissolvent les parlements...

La faillite du « tigre celtique », et la réponse apportée à la menace d’un écroulement du secteur bancaire irlandais fait apparaître au grand jour la morale de la « crise de la dette » : privatisation des profits, socialisation des pertes. On gage que c’est avec cet hymne en tête que les négociateurs de l’Union européenne et du FMI se sont rendus à Dublin, pour mettre en place les conditionnalités du fameux plan de « sauvetage ».

En tout cas, il ne s’agissait vraisemblablement pas de faire leur autocritique. Et pourtant : longtemps dans les milieux financiers (et donc parmi les hauts fonctionnaires de la Commission et du FMI) le « tigre celtique » a figuré comme un véritable modèle [1] ; fondé sur une imposition minimale des sociétés (donc « compétitif »), des dépenses publiques au compte-goutte (le propre d’une administration « moderne ») ainsi que sur une financiarisation débridée de son économie, ce parangon de modernité s’est finalement avéré être un modèle… de fragilité.

Avec la crise de 2007, le reflux de la spéculation immobilière a laissé les banques irlandaises à sec. Au point que l’Etat intervienne pour les renflouer d’emblée, passant ainsi d’un budget excédentaire à un déficit colossal. La crise irlandaise met en avant de manière frontale le rôle des banques dans la « crise de la dette »… que certains aimeraient volontiers voir imputer aux errements de la gestion publique, comme ce fut le cas pour la crise grecque.

On voit venir les prestidigitateurs du commentaire financier, ceux-là mêmes qui dénonçaient l’incurie proverbiale des grecs (naturellement fainéants et malhonnêtes), avancer l’explication d’une tendance proprement irlandaise au laisser-faire et à la spéculation à tout va. Bref, faire de l’Irlande le Kerviel de l’Europe.

Ce serait pourtant oublier que les banques allemandes, britanniques, françaises, italiennes sont entre autres largement mouillées dans l’affaire (ce qui explique au passage l’empressement de certains gouvernements à renflouer les banques irlandaises). Ce sont d’ailleurs ces banques, et d’une manière générale de nombreux acteurs des marchés financiers (et donc les hauts fonctionnaires de la Commission et du FMI) qui vantaient partout les mérites du « modèle » et du « miracle irlandais » dont ils entendaient bien profiter.

On pourrait rire de ce spectacle de dupes, et moquer longtemps les Tartuffe de la finance… Mais il y a cela de tragique que l’effondrement de LEURS châteaux de carte se compte généralement en milliards de dégâts… payés comptant par les salariés. Cette fois-ci, ça va très loin : au point que le gouvernement irlandais, qui avait déjà pris sur lui de mettre en place des mesures d’austérité drastique, ne pourra sans doute même pas assumer la mise en place d’un second plan d’austérité imposé par l’Union européenne et le FMI pour assurer le refinancement des banques [2] : le Premier ministre a déjà annoncé lundi la dissolution du Parlement et la tenue d’élections anticipées.

A vrai dire, il semble évidemment politiquement impossible de justifier le second train de mesures d’austérité que le gouvernement irlandais a été contraint d’accepter. La morale ? Elle n’y est pas, puisqu’il est devenu évident que les salariés payaient pour les excès des banques et l’incurie des financiers. La fatalité ? Voire. Car si l’Irlande a été citée comme un modèle d’austérité suite au premier refinancement de ses banques, les résultats de ces mesures se sont d’ores et déjà montrés catastrophiques : amplifiant le chômage, amputant la demande intérieure elles pèsent en effet sur une éventuelle reprise… Et rendent d’autant plus lourd le poids de l’endettement public [3].

Ces mesures paraissent d’autant plus insupportable pour la population irlandaise que le refinancement des banques n’est assorti pour elles d’aucune conditionnalité : en bref, pas d’austérité pour les banquiers. Ni pour les firmes qui ont fait leur beurre sur le « miracle irlandais », puisque le gouvernement refuse d’envisager toute augmentation de la fiscalité sur les sociétés (12,5% contre 33% en France) ; Google, Microsoft et Intel, largement implantés en Irlande, l’avaient d’ailleurs menacé de représailles en cas contraire, comme le note Attac France [4].

A l’origine le Premier ministre irlandais pensait bien pouvoir s’en sortir en faisant amende honorable : les banques irlandaises, dont la réputation rendait impossible le refinancement sur le marché interbancaire, pouvaient encore compter sur la BCE, qui met à disposition des banques en difficulté un mécanisme de refinancement à taux fixe (la BCE ayant par nature plus de sympathie envers les dettes privées que les dettes publiques) [5].

La solution faisait toutefois désordre. Sur le moyen terme, de telles injections de liquidité représentaient une sévère entorse au dogme monétariste de la BCE, qui revient schématiquement à préférer que les peuples se serrent une bonne fois pour toute la ceinture plutôt que de faire marcher la planche à billet (aussi appelé « la voie de la raison »). Par ailleurs, la spéculation sur les obligations irlandaises rendait le financement de la dette publique de plus en plus cher.

Les banques européennes regorgeant d’emprunts issus des banques irlandaises, la menace systémique, ou du moins le risque de pertes colossales pour le système bancaire européen, a finalement poussé en faveur de l’adoption d’un nouveau « plan de sauvetage ». Le principe, on l’a rappelé, s’avère assez simple : privatisation des profits et socialisation des pertes.

Mis en place à la faveur de la crise grecque, le fonds européen de stabilisation financière représente une garantie pour les banques : leurs titres et obligations seront dûment payées… dans la mesure des possibilités de paiement des Etats, et en dernière analyse, de la capacité de leurs peuples à supporter les mesures d’austérité.

D’aucuns diront que l’on marche sur la tête. Pourtant, les choses ne risquent pas de s’arranger : le consensus européen en matière de politiques d’austérité risque de mener l’Europe dans une véritable surenchère de coupes dans les dépenses publiques, et de « modération salariale » ; une politique qui ne date pas d’hier (cette fameuse « voie de la raison »), mais qui risque de sortir renforcée dans les prochains mois.

Les gouvernements européens négocient en effet une modification du traité de Lisbonne qui viserait à renforcer les critères de Maastricht, en les assortissant d’un mécanisme de surveillance budgétaire avec sanctions pour l’Etat qui aurait la fantaisie de sortir des clous de l’orthodoxie monétaire.

Et pour penser des solutions alternatives, c’est bien à cette orthodoxie qu’il faudrait s’attaquer. D’une part s’assurer que les banques paient, en conditionnant leur refinancement à une prise de contrôle social (en bref, nationaliser les banques). Et surtout, remettre frontalement en le consensus monétariste de Maastricht, en permettant par exemple le financement des déficits publics par la BCE, en examinant les possibilités de faire défaut, en mettant en place des politiques de relance par l’augmentation des salaires et des dépenses publiques, et une hausse de la fiscalité sur les hauts revenus et sur les entreprises.

Tout cela n’a rien d’idéaliste ou de nouveau : ce serait presque du réchauffé... si l’enjeu n’était pas de donner à un tel programme une dimension européenne.

Julie Morange et Eric Scavennec

[1] Renaud Lambert, Les quatre vies du modèle irlandais, Monde Diplomatique d’Octobre, http://www.monde-diplomatique.fr/20...

[2] Le gouvernement irlandais à l’agonie, Le Monde, 23/11/2010, http://www.lemonde.fr/europe/articl...

[3] Renaud Lambert, Les quatre vies du modèle irlandais, Monde Diplomatique d’Octobre, http://www.monde-diplomatique.fr/20...

[4] Communiqué d’Attac France, Sauver les banques ou les irlandais ? 24/11/2010, http://ellynn.fr/dessousdebruxelles...

[5] Le problème irlandais perturbe la stratégie de sortie de la BCE, AGEFI, 17/11/2010, http://www.agefi.fr/articles/Le-pro...


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14 réactions à cet article    


  • Catherine Segurane Catherine Segurane 26 novembre 2010 10:51

    100 % d’accord.


    • Echo Echo 26 novembre 2010 11:54


      "Il faut le combler, ce gouffre effroyable.

      Eh bien ! Voici la liste des propriétaires français. Choisissez parmi les plus riches, afin de sacrifier moins de citoyens ; mais choisissez ; car ne faut-il pas qu’un petit nombre périsse pour sauver la masse du peuple ?

      Allons, ces deux mille notables possèdent de quoi combler le déficit. Ramenez l’ordre dans vos finances, la paix et la prospérité dans le royaume (...).

      Vous reculez d’horreur... Hommes inconséquents ! Hommes pusillanimes ! Et ne voyez-vous pas qu’en décrétant la banqueroute, vous vous souillez d’un acte mille fois plus criminel ? (...) Croyez-vous que les milliers, les millions d’hommes qui perdront en un instant, par l’explosion terrible ou par ses contrecoups, tout ce qui faisait la consolation de leur vie, et peut-être leur unique moyen de la sustenter, vous laisseront paisiblement jouir de votre crime ?

      Contemplateurs stoïques des maux incalculables que cette catastrophe vomira sur la France, impassibles égoïstes, êtes-vous bien sûrs que tant d’hommes sans pain vous laisseront tranquillement savourer les mets dont vous n’avez voulu diminuer ni le nombre ni la délicatesse ?


      Non : vous périrez
      ."


      Discours par lequel Mirabeau exhorta l’Assemblée constituante, face à la crise, à décider la confiscation d’un quart des plus grandes fortunes (1789).


      • LE CHAT LE CHAT 26 novembre 2010 12:59

        l’election d’hier fait tomber un siège du pouvoir dans celle du Sinn fein , heureusement que c’est pas des elections générales !


        • sisyphe sisyphe 26 novembre 2010 14:20

          Titre et constat absolument exacts ; le « tigre celtic » n’était qu’un tigre de papier (monnaie..)


          Vous dites : 
           Et surtout, remettre frontalement en le consensus monétariste de Maastricht, en permettant par exemple le financement des déficits publics par la BCE, en examinant les possibilités de faire défaut, en mettant en place des politiques de relance par l’augmentation des salaires et des dépenses publiques, et une hausse de la fiscalité sur les hauts revenus et sur les entreprises.

          C’est à dire, globalement, instaurer, enfin, l’urgente, vitale REFORME MONÉTAIRE, qui libérera les états du joug des mafias bancaires et financières, en redonnant aux banques centrales leur autonomie, sous le contrôle des états, leur permettra de financer les états SANS INTÉRÊT, et mettra enfin les secteurs financiers privés sous contrôle, en leur interdisant de créer de l’argent ex nihilo. 

          Fin du système de crédit organisé par les banques privées, et qui fait sombrer les états et les citoyens. 

          • tmd 26 novembre 2010 16:26

            Financer les États sans intérêts ...

            Quel rêve. Quelle stupidité. Le sans intérêts se paie de toutes manières en inflation et en dévaluations. Comme au Zimbabwe ...


          • sisyphe sisyphe 26 novembre 2010 16:41

            Par tmd (xxx.xxx.xxx.6) 26 novembre 16:26

            Financer les États sans intérêts ...

            Quel rêve. Quelle stupidité.

            Ah ! 

            C’est ce qui s’est passé pendant des dizaines d’années, lors, notamment, des « ternte glorieuses » ; et ce serait un rêve, et de la stupidité ? 

            Qu’est-ce qu’il faut être formaté et con pour dire une chose pareille ! 


          • perlseb 26 novembre 2010 18:15

            @tmd

            Il faut être de très mauvaise foi pour dire que cela génère de l’inflation. Voici les chiffres de l’inflation, et à partir de 1973, l’inflation commence à monter et à battre des records alors que la fameuse mesure Giscard-Pompidou a été prise en janvier 1973.

            La raison ? Assez simple. Comme des voyous au service des banquiers, Giscard a initié le dette en dépensant sans compter. Rendez-vous compte qu’à l’époque il n’y avait pas de chômage, le régime de retraite était excédentaire et il n’y avait pas 17% du budget de l’état à consacrer aux intérêts de la dette comme aujourd’hui (dette nulle). Et bien Giscard, en excellent gestionnaire, réussissait à être en déficit. C’était pour être certain que la dette fasse boule de neige et ne soit plus rattrapable, pour le plus grand bonheur de ses amis banquiers.

            L’arithmétique est simple : si aujourd’hui, nous n’avions pas à payer d’intérêts à des privés, le budget de l’état serait excédentaire cette année (de relative mauvaise gestion) de 10%. Donc le fait de payer des intérêts consiste, pour les banques qui en profitent, à saigner un pays sans redonner la moindre contrepartie. Comment a-t-on pu accepter ça ? En fait, Pompidou et Gistard n’ont pas fait un référendum, ils ne nous ont pas demandé notre avis.


          • Ariane Walter Ariane Walter 26 novembre 2010 19:06

            Tout à fait exact.


          • elec 42 elec 42 26 novembre 2010 18:14

            tous pourris,laissont les couler.


            • millesime 26 novembre 2010 18:51

              QUI SAIT peut être que le problème des banques irlandaises est loin d’être résolu malgré les injections de 85 milliards d’euros pratiqués.
              En effet si par hasard les banques s’étaient aventurées à « vendre la relique barbare » à découvert
              (je veux parler de l’or) dont les cours sont passés de 35 à 1350 $ l’once en peu de temps
              il faut impérativement que ces banques rachètent leurs positions « vendeur » et ce n’est peut-être pas terminée... !
              on en saura plus dans quelques temps... !

              (pendant ce temps là, la Chine conseille à ses concitoyens d’acheter de l’or...hihi !)

              http://millesime.over-blog.com


              • Ariane Walter Ariane Walter 26 novembre 2010 19:08

                @ l’auteur

                Excellent article. Qui angoisse quant à la suite.
                Mais il va falloir faire face.


                • kemilein 29 novembre 2010 22:09

                  pas question de faire avec
                  pas question de baisser encore la tête
                  pas question de se faire imposer

                  les lâches qu’on nomme civilisés
                  les importants sur leur siège le cul vissé
                  nous sommant au calme tempéré
                  leur tête leur sera tranchée

                  les lâches qui rampent parmi nous
                  les petits égoïstes jaloux
                  trop peureux pour combattre
                  ils pendront par le cou


                • BA 26 novembre 2010 22:50

                  Vendredi 26 novembre 2010 :

                  Italie, Espagne, Portugal, Irlande, Grèce : plus les jours passent, plus ces cinq Etats empruntent à des taux d’intérêt exorbitants.

                  Les marchés internationaux n’ont plus aucune confiance dans la capacité de ces cinq Etats à rembourser leurs dettes.

                  Les taux d’intérêt de ces cinq Etats explosent.

                  Italie : taux d’intérêt des obligations à 10 ans : 4,417 %.

                  http://www.bloomberg.com/apps/quote?ticker=GBTPGR10:IND

                  Espagne : taux d’intérêt des obligations à 10 ans : 5,178 %.

                  http://www.bloomberg.com/apps/quote?ticker=GSPG10YR:IND

                  Ce qui se passe en ce moment même en Espagne est très important.

                  Les marchés internationaux n’ont plus aucune confiance dans la capacité de l’Espagne à rembourser ses dettes.


                  Portugal : taux d’intérêt des obligations à 10 ans : 6,987 %.

                  http://www.bloomberg.com/apps/quote?ticker=GSPT10YR:IND

                  Irlande : taux d’intérêt des obligations à 10 ans : 9,196 %.

                  http://www.bloomberg.com/apps/quote?ticker=GIGB10YR:IND

                  Grèce : taux d’intérêt des obligations à 10 ans : 11,773 %.

                  http://www.bloomberg.com/apps/quote?ticker=GGGB10YR:IND


                  • carolucem 1er décembre 2010 16:41

                    @ l’auteur : Merci pour cet excellent résumé.
                    Mais comment sortir de ce racket ? Tous les politiques de gauche comme de droite sont vendus aux banksters. Quand je vois qu’ici on appelle DSK a la rescousse. C’est a hurler ! Apres s’etre tiré une balle dans le pied, c’est comme si on visait la tempe.
                    En Irlande seulement 120 000 manifestants contre la « politique » de l’abattoir. Pourquoi n’etaient ils pas 4 millions ? Je comprends pas...
                     

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