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Sylvain Gouguenheim ou le retour de l’historiographie « identitaire »

C’est une série de notes critiques (épistémologiques et historiographiques) que je voulais partager avec les lecteurs, suite à la lecture du livre polémique qui a donné lieu à "l’affaire Gouguenheim". Pour le récapitulatif et le suivi de l’affaire, je renvoie au blog de Pierre Assouline et à Passion-Histoire.

Succès et emballement

1) L’incursion journalistique

Tout commence par une recension singulièrement élogieuse de Roger-Pol Droit dans Le Monde. Ce dernier annonce une sorte de révolution historiographique ou plutôt, un renversement de paradigme dont nous serions désormais les témoins privilégiés. Des « idoles » sont alors désignées car elles représentent la « doxa » : « Alain de Libera ou Mohammed Arkoun, Edward Said ou le Conseil de l’Europe ». Les réactions ne se sont pas faites attendre et la volée de bois vert s’est abattue, indirectement, sur le recenseur et de plein fouet sur le recensé.

Une série de reproches est alors (a)dressée :

a) prêter des thèses caricaturales aux historiens travaillant sur l’aire arabo-islamique pour mieux les réfuter

b) présenter des éléments historiographiques connus (des historiens) comme étant inédits

c) diffuser une vision essentialiste de la civilisation islamique, la rendant imperméable à la culture grecque et minorant son rôle dans la transmission de cet héritage culturel

d) utiliser l’ouvrage d’un auteur (historien) prisé par l’extrême droite pour ensuite le remercier ostensiblement, son apport consistant en l’affirmation d’une altérité radicale (mais privative) du « génie de la langue arabe » par rapport au grec.

2) L’énigmatique monde byzantin

L’exploitation journalistique d’une « nouveauté » à tout va se fait aussi à partir d’une notion scolaire et culturelle « valorisée » : l’hellénisme. Le livre de Sylvain Gouguenheim (S.G) se prête aisément à une lecture « identitaire » : délestée du catalyseur « arabe », l’Europe retrouve une pureté ontologique, historiographiquement souillée par la notion de « dette » culturelle, dette contractée auprès d’un monde islamique donné comme invariablement « avancé ».

Peu importe si les confusions entre monde grec et monde byzantin vont bon train. Peu importe aussi si ces « nouveautés » (par exemple, la figure de Jacques de Venise) sont des banalités chez presque tous les historiens du domaine. Il faut préciser que la France n’est pas le pays où les études sur le monde byzantin sont les plus avancées : il vous sera très difficile de trouver un intitulé de revue comprenant la radical [byzan] dans la flopée des portails numériques publics (partiellement recensés dans cet article). La Mecque des « Byzantine Studies » en Occident reste encore Dumbarton Oaks, centre rattaché à Yale. Sans doute que là-bas, l’ouvrage de Gouguenheim n’aurait eu aucun crédit et n’aurait vraisemblablement fait aucun bruit.

Même l’Australie – pourtant géographiquement éloignée de la Méditerranée – fait mieux en établissement, par exemple, des traductions ou des éditions critiques d’auteurs autrefois considérés comme « mineurs ».

Dernière pièce à conviction : jusqu’à présent, L’uomo bizantino n’est toujours pas traduit en français alors que le reste de la serie au Seuil est presque complète (L’Homme grec, l’Homme romain, L’Homme médiéval, l’Homme de la Renaissance, etc.). Le désintérêt pour le monde byzantin est manifestement chronique.

3) L’Islam comme problème médiatique

C’est parce que le monde arabo-islamique n’est que partiellement « hellénisé » qu’il nourrit des « problèmes de civilisations » : perçu comme étant essentiellement théologique et juridique, l’Islam ne serait resté que sur sa lettre coranique. Pas étonnant alors de voir ce déficit de « civilité » grecque laisser place au Jihad et aux tendances « martiales » de cette religion.

"Islam et violence", c’est l’écho médiatique de Ratisbonne qui résonne encore dans les colonnes des journaux et qui vibre sur les écrans télés. Les Bouddhas de Bâmiyân explosés par les Talibans, les avions détournés du 11 septembre, les attentats répétés en Europe et ailleurs, l’activisme islamiste, etc. tout concourt à fortifier l’image d’un Islam/islam incapable de « rationalité » et de « paix ». La France sous Chirac et surtout, sous Sarkozy, ajoute comme question d’actualité un autre élément : un regard sur le passé qui n’est pas sans parallèle avec « l’occidentalisation » forcée des Syriaques menée par Gouguenheim : si principe actif il y a dans ces contrées orientales ou africaines, il reste le fait de l’Européen ou du Chrétien. Médiatiquement comme politiquement, le terrain était initialement propice à un retour à des questions d’ « identité » et de « civilisation » (Turquie/UE, etc.). Inutile d’ajouter que de larges secteurs qui vont de la droite parlementaire (Le Figaro) à l’extrême droite blogosphérique pèsent sur le débat, en criant à la censure et à la négation de la liberté d’expression, un peu comme dans le cas des caricatures danoises ou des procès staliniens.

Pistes critiques

Le livre de S.G ne présente malheureusement aucune nouveauté historiographique soutenable. Rémi Brague, dans un entretien à Radio Notre-Dame, est même allé jusqu’à affirmer qu’il ne s’agissait pas d’une œuvre universitaire stricto sensu mais d’un « bon travail de vulgarisation ». Brague reconnaît aussi que la seconde moitié du livre contient de nombreuses formules maladroites. Cependant, en choisissant de soutenir S.G., Brague passe sur les détails et nous prive de précieuses informations critiques. Un Max Lejbowicz ne l’entendra pas de cette manière et se livrera à un véritable exercice de critique bibliographique : il passe au crible les 15 pages de livres, articles et encyclopédies mentionnés pour en évaluer la conformité dans l’usage mais aussi pour relever les oublis ou les méprises.

Car dès le départ, nous nous retrouvons avec un problème de dialogique : qui parle à qui dans l’ouvrage de Gouguenheim ? Peut-on défendre une certaine légèreté (vulgarisation) tout en s’appuyant sur 15 pages de bibliographie même « sélective » ?

C’est le mélange des genres qui a surtout déplut aux historiens, irrités par le simplisme de thèses que Gouguenheim semblait leur prêter afin de mieux les réfuter.

1) Jacques de Venise : la « fausse » découverte

Sans doute que dans le champ médiatique français, le nom de Jacques de Venise sera durablement associé à celui de Sylvain Gouguenheim. Et pourtant : ce blog, par exemple, en livrant des documents de premier ordre (l’entrée « Jacques de Venise » du Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastiques), montre que l’existence et l’importance de Jacques de Venise était bien prise en compte, plusieurs années avant la publication de l’essai de S.G. Dans le même blog, on retrouve des extraits d’un article de Gérard Troupeau sur le rôle de Syriaques dans la gestion et la transmission du patrimoine philosophique et scientifique en Orient.

En navigant sur Google Books, la recherche s’affine et les requêtes pour « Iacobus veneticus », « James of Venice », « Jacques de Venise » ou encore « Giacomo di Venezia » aboutissent à des ouvrages parfois vieux de plusieurs siècles. En répétant la même opération sur des portails de revues numérisées (Jstor, SpringerLink, etc.), on s’aperçoit que l’information est connue et l’historique du personnage, documenté. Tous ces documents tranchent par la sobriété du ton, l’approche prudente. On peine alors à comprendre cette « nouveauté » qui n’en n’est pas une et qui s’explique surtout par une négligence « française » du domaine byzantin.

En termes strictement historiographiques, S.G réalise une régression de paradigme puisqu’il présente Jacques de Venise comme un homme-civilisation. Cela nous renvoie au temps de Carlyle et de ses Heroes, et aux préoccupations si British et impériales d’un Toynbee quand il place la « civilization » au centre de sa conception de l’Histoire.

2) Le « Génie des langues » ?

C’est aussi sur ce point que Gouguenheim perd en crédibilité. D’abord en citant un historien – prisé des réseaux d’extrême droite – pour le faire parler en linguiste d’une autre époque : il y aurait un « génie des langues » spécifique à chaque langue, ceci aboutissant à une différence radicale entre l’arabe et le grec. C’est le mythe de Babel maquillé en perdition de sens (lost in translation, intraduisibilité, etc.). S.G. enfonce le clou en resservant la cliché langue arabe = uniquement bonne pour la poésie.

On se doit alors de rappeler à l’auteur que le « génie des langues » est une conception prélinguistique et qu’elle ne fait pas partie du corps théorique des sciences du langage et encore moins des outils de la linguistique appliquée. Il sera loisible au premier venu de le constater dans les différentes encyclopédies, dictionnaires et autres handbooks consacrés aux sciences du langage (on peut se limiter à l’Encyclopedia of Language and Linguistics, dir. Keith Brown, Elsevier, 2005. 762 pages, pour constater l’absence justifiée d’un tel pseudo-concept, aussi rigoureux et heuristique que « crise de foie »).

3) Un Gouguenheim entre Renan et Sánchez-Albornoz

C’est sans doute l’œuvre de Renan qui montre le plus la continuité doxique de cette régression historiographique, médiatiquement annoncée comme une innovation politiquement contrariée. Les points communs sont pourtant plus que nombreux. On trouve un « hellénisme » soucieux de « civilisation » européenne ; une conception prélinguistique de l’arabe ; une insistance douteuse sur le rôle éminent des non Arabes (Perses, Syriaques, etc.) ; une confusion intéressée entre Islam (civilisation) et islam (religion), etc.

Que l’on en juge d’après ce magnifique texte, haut condensé d’idées « identitaires » qui ne seront vraiment écartées que vers les années 1970. Il s’agit de la leçon inaugurale de Renan, De la part des peuples sémitiques dans l’histoire de la civilisation (retenez le singulier de civilisation) ; En voici quelques extraits :

· « Dans la science et la philosophie, nous sommes exclusivement Grecs » p.17

· « A y regarder de plus près, d’ailleurs, cette science arabe n’avait rien d’arabe. Le fond en est purement grec ; parmi ceux qui la créèrent, il n’y a pas un vrai sémite ; c’était des Espagnols, des Persans écrivant en arabe » p.18

· « Nous ne devons aux Sémites ni notre vie politique, ni notre art, ni notre poésie, ni notre philosophie, ni notre science » p.21

Renan théorisait déjà un refus de la « dette » culturelle car il théorisait une forte opposition : celle de l’esprit « sémitique » (religieux) par rapport à l’esprit « indo-européen » (porteur de civilisation). Renan n’affirmait-il pas que

· « L’islam est la plus complète négation de l’Europe » ? (p. 27)

« Civilisation » (forcément grecque, cela s’entend) et « islam » sont tellement incompatibles qu’il écrira :

· « l’islam est le dédain de la science, la suppression de la société civile ; c’est l’épouvantable simplicité de l’esprit sémitique, rétrécissant le cerveau humain, le fermant à toute idée délicate, à tout sentiment fin, à toute recherche rationnelle, pour le mettre en face d’une éternelle tautologie : Dieu est Dieu » (p.28)

Ne cherchez pas chez Gouguenheim des propos littéralement similaires. Par contre, l’« hellénisation superficielle », le rôle des Syriaques, la prégnance absolue du juridique et du théologique dans la conception de la civilisation islamique établissent une sérieuse parenté intellectuelle entre ces deux auteurs (le langage du racisme scientifique du 19e siècle en moins).

J’ajouterai un point qui est presque complètement passé inaperçu des commentateurs de cette « affaire ». Il s’agit de l’historiographie espagnole, et tout spécialement de la fameuse controverse entre Américo Castro et Claudi Sánchez-Albornoz.

Trop peu connue en France, cette controverse intellectuelle tournait autour de l’ « identité » espagnole : que faire des 8 siècles de domination arabe ? L’Espagne est-elle vraiment européenne … ou « arabe » ? Quelle a été son rôle dans la Renaissance européenne ?

Alors qu’Américo Castro soutenait une identité plurielle, Sánchez-Albornoz quant à lui, militait pour une Espagne tirant son « être » de l’empire romain et de l’apport wisigothique, mettant carrément entre parenthèses toute influence possible de ce corps étranger qu’était le monde arabo-islamique en Espagne.

Cette idée était dominante jusque vers les années 1970. Et c’est à Pierre Guichard, entre autres (puis à Juan Vernet), que l’on doit un des premiers ébranlements de la forteresse essentialiste de l’histoire identitaire à la Sánchez-Albornoz dont voici un aperçu (Mi testamento histórico-político) :

· “Son mínimas en tierras cristianas las huellas del tránsito por ellas hacia el mundo occidental de las creaciones artísticas, literarias, científicas, técnicas, filosóficas de al-Andalus. Contradije en su día la supuesta orientalización de los Cantares de gesta, de Berceo, del Arcipreste … (p. 89)

· “La España cristina fue inundada por la cultura occidental a partir del siglo XI. España, que había sido siempre un jirón de Europa, acentuó su europeísmo” (p.89)

· “Sólo la realidad del doble choque, de la doble enemiga, del doble odio explica nuestra historia.” (p.91)

Sánchez-Albornoz a d’autres déclarations plus frontales, et l’on peine à croire qu’il fût le plus grand historien de son temps. C’est extrait de De la Andalucía islámica a la de hoy (1983) :

· "Fueron los españoles conversos al Islam quienes crearon la civilización hispano-árabe." (p.15)

· "La Reconquista salvó a Andalucía de ser una piltrafa del Islam y de padecer un régimen social y politico archisombrío" (p. 16)

· "El Islam llegó desde la India hasta las peñas de Covadonga" (p.34)

· [Andalucía] Ha sido un maravilloso fruto de la batalla ocho veces centenaria de la cristiandad contra el Islam y del triunfo de la civilización occidental, a la que debe la humanidad las maravillas de hoy (…) (p.48)

Pour bien profiter de l’après-Gouguenheim

Le best-seller de Gouguenheim peut, malgré tout, servir à financer et à impulser une nouvelle dynamique au marché éditorial, notamment pour combler le retard de traduction d’ouvrages portant sur le monde byzantin. En dehors de cette polémique, on peut déjà se féliciter de la traduction du livre de Dimitri Gutas, auteur reconnu pour ses recherches sur les transferts culturels gréco-arabes … et dont l’ouvrage n’est même pas cité par Gouguenheim.

Sur le rôle du Syriaque, le livre de Christoph Luxenberg constitue une véritable révolution philologique, mondialement saluée. Sa traduction vers le français semble avoir été contrariée par l’actualité (l’affaire des caricatures danoises, surtout). On attend toujours …

Preuve que le dynamise en la matière est anglo-saxon, Anthony Kaldellis vient de publier Hellenism in Byzantium, ouvrage qui sera incontournable dans le domaine. Une sorte de somme qui fera certainement date et qui tranche par sa nuance et son érudition accessible, loin des fictions "identitaires" à la Gouguenheim.

Le Hellenic Philosophy de Cristos Evangeliou restera encore inconnu si rien n’est fait pour l’introduire en France, malgré une première édition en 1997 et une toute nouvelle réédition datée de 2008. Et quant au Seuil, on ne peut que le prier de réparer cette injustice éditoriale : L’Uomo Bizantino aura plus que jamais les moyens d’atteindre son public francophone.

"L’affaire Gouguenheim" reprendra sans doute à la rentrée, pour des raisons administratives et peut-être juridiques (regrettables dans l’ensemble). Intellectuellement, cet été grec n’aura été qu’un faux printemps qu’il faut éditorialement prolonger et soutenir. Gouguenheim n’offre aucune rupture épistémologique sérieuse ; il constitue même une régression historiographique vers l’âge des Carlyle, des Renan et des Sánchez-Albornoz. En définitive, son apport peut se résumer à ce titre que j’emprunte à Yiorgos Anagnostu : Forget the Past, Remember the Ancestors !

Documents joints à cet article

Sylvain Gouguenheim ou le retour de l'historiographie « identitaire »

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61 réactions à cet article    


  • del Toro Kabyle d’Espagne 14 juin 2008 12:17

    @ L’équipe d’Agoravox

    Merci de votre impressionnante célérité. J’apprécie, vraiment.

    @ux lectrices/lecteurs

    Je donnerai par la suite les traductions des passages en espagnol (pour l’instant, je dois m’absenter).

    Merci à tous


    • ZEN ZEN 14 juin 2008 12:18

      Merci, Kabyle , pour cet article très érudit

      Je me donne du temps avant de donner un avis informé ,car le dossier est complexe et idéologiquement marqué...

      "L’accueil de la presse a été triomphal, celui des historiens beaucoup moins." lit-on dans un dossier

      Pour ce que j’en ai lu , je ferais plutôt confiance aux historiens , réticents face à cette offensive à la Renan, qui n’est pas une première...

       


      • del Toro Kabyle d’Espagne 14 juin 2008 12:24

        Merci Zen

        Sánchez-Albornoz, c’est encore pire ! Qu’aurait dit Meddeb s’il avait sous les yeux les ouvrages de cet historien-homme d’état d’un autre âge !


        • min 14 juin 2008 12:37

           

          J’aurais tant aimé poser une question à Mr Gouguenheim.

           

          Je veux bien croire que le mont St-Michel ait été un important centre du savoir, mais je ne pense pas qu’il ait pu rivaliser avec Alexandrie la millénaire ou Constantinople, or si les sciences arabes ont progressées c’est par pur hasard en conquérissant ces deux villes.

           

          La bibliothèque d’Alexandrie bien qu’en partie détruite par des incendies, restait tout de même une des plus grandes du monde, Constantinople était la capitale de l’empire romain d’orient excusez du peu.

           


          • del Toro Kabyle d’Espagne 16 juin 2008 00:21

            @ Min

            C’est un point qui a été soulevé par les critiques de Gouguenheim : la où ses sources invitaient à la prudence, lui faisait dans "l’histoire-fiction" ou encore dans de la "What-if History" (les deux qualificatifs sont de Alain de Libera).

            Même Minio-Paluello se montrait plus prudent dans ses discussions avec les collègues. Il faut dire que nous savons tellement peu sur la biographie de Jacques de Venise !

            Autre point totalement négligé par S.G dans la circulations des textes : la conquête islamique aurait même - indirectement - suggéré un renouveau byzantin dans l’acquisition du savoir (cf. Dimitri Gutas).


          • Antenor Antenor 14 juin 2008 14:03

            Renan théorisait déjà un refus de la « dette » culturelle car il théorisait une forte opposition : celle de l’esprit « sémitique » (religieux) par rapport à l’esprit « indo-européen » (porteur de civilisation)

            Ce fantasme d’opposition entre sémites et indo-européens est apparu au 19ème siècle au moment où l’identité chrétienne de l’Europe commençait à faiblir. Il me semble qu’il ne s’agit rien d’autre que de la version athée de la traditionnelle xénophobie chrétienne vis à vis des juifs et des musulmans. On a simplement remplacé le critère religieux par le critère linguistique à partir duquel on a brodé toute une série de fantasmes qui se voulaient peut-être romantiques au départ mais qui ont abouti entre autres à la bannière à croix gammée. Il est "amusant" de constater que la théorie d’une invasion indo-européenne venue des plaines de Russie est apparue au moment où l’URSS commençait à faire peur.

            Cet héritage lourdingue continue d’empoisonner les recherches sur les cultures pré-romaines de l’Europe. Les échanges culturels entre l’Occident et le Proche-Orient remontent au moins au Néolithique et qu’ils aient été initiés par les Sémites, les Indo-européens, les Chiricahuas ou les Bisounours, on s’en f.... !

             


            • del Toro Kabyle d’Espagne 14 juin 2008 20:46

              @ Antenor

              Vos propos sont intéressants. Il faut savoir que Renan ne verse pas dans un antisémitisme primaire (tel que tragiquement diffusé au 20e siècle).

              Des types comme Renan ou Sánchez-albornoz savent faire des concessions dialectiques même si elles demeurent inégales et souvent purement rhétoriques au long de leurs ouvrages.

              "La destruction de la chose sémitique" est bien une phrase de Renan. Dans sa leçon inaugurale, les Juifs s’en tirent nettement mieux que les Musulmans ... alors que chez Albonoz, leur présence historique est jugée "nuisible" à l’Espagne (catholique par essence, cela va de soi).


            • Antenor Antenor 15 juin 2008 10:37

              Ces auteurs de la fin du 19ème siècle ont en effet des positions plus qu’ambigües, certaines choses sont très intelligentes, d’autres sont inacceptables. Le racisme anti-juif a évolué d’une façon assez stupéfiante. Alors que dans l’anti-sémitisme chrétien, les Juifs sont le peuple déicide ; dans sa version athée ils sont au contaire les responsables de la christianisation/sémitisation des peuples indo-européens vécue comme une corruption de leur pureté originelle. La xénophobie entre chrétiens et musulmans me semble plus "traditionnelle", elle se place dans le contexte d’une longue rivalité entre deux grandes puissances politiques et religieuses.


            • armand armand 14 juin 2008 14:55

              Merci Kabyle de tous les liens- notamment ceux qui renvoient au groupe de discussion ’Passion-Histoire’.

              Effectivement, l’auteur ne fait qu’enfoncer quelques portes ouvertes - depuis belle lurette on ne croit plus à un ’Age sombre’ plongé dans les ténèbres, et attendant l’entremise lumineuse de l’Orient pour accéder à nouveau à son propre héritage grec.

              Certes, Gouguenheim rétablit un certain équilibre. Plus grave, en revanche (mais c’est un sujet dont il est possible de discuter sans invectives) est sa vision essentialiste des religions et des langues. Je me trompe peu-être, mais il semble faire l’impasse sur le rôle des bilingues, en particulier, le fait que les lettrés islamiques de l’époque classique possédaient à la fois l’arabe et le persan, deux langues complètement différentes. Qu’ils avaient donc, à leur disposition, une langue ’indo-européenne’ (le persan). Et que, pour eux, l’équation de Renan était complètement inversée : c’est l’arabe qui était la langue des sciences, le persan celle de la poésie. Gougenheim serait-il encore, comme nombre de normaliens de son temps, victime du structuralisme intégral où l’on ne saurait séparer le fond et la forme ?

               


              • del Toro Kabyle d’Espagne 14 juin 2008 20:04

                En parlant de "vision essentialiste", Armand, vous touchez au coeur de l’ouvrage de Gouguenheim.

                Le pire est que même le "public cultivé" ne se rend pas compte de la violente régression qu’implique une essentialisation ! Il suffit après de crier à la censure, au corporatisme, au complot islamo-gauchiste pour donner un semblant de crédibilité à certaines thèses.

                Quant aux bilingues en général, S.G les emploie de manière ethnicisée : son chapitre sur l’oeuvre scientifique des Syriaques aurait pu simplement s’intituler "Sur le rôle positif des Syriaques".

                Avec un peu d’humour, on pourrait dire que Gouguenheim prend les Syriaques pour des Pieds-Noirs (principe actif de cette zone passive qu’est l’Orient). Il réalise si on veut, une régression ad bedouinum.

                On comprend mieux la boutade de de Libera qui ironisait en suggérant (j’utilise mes mots ici) que le livre de Gouguenheim aurait pu être publié sous le haut patronage du Ministère de l’Identité Nationale ...


              • ZEN ZEN 14 juin 2008 15:06

                Voilà à quel type de caricature et de procès inquisitorial aboutit un auteur (et une tendance) , qui déclare tout de go à la fin qu’il n’a pas encore lu le livre . Du coup, on a plutôt envie d’être en sympathie avec les critiques remettant en question la thèse de S.G. On voit comment des passions présentes peuvent corrompre la recherche historique...

                extremecentre.org/2008/04/30/le-cauchemard-vychinsky-sylvain-gouguenheim/


                • ZEN ZEN 14 juin 2008 15:22

                  Une réaction à l’article de P.Assouline à verser au dossier :

                  "Si l’on suit Sylvain Gouguenheim, la civilisation islamique se serait avérée incapable d’assimiler l’héritage grec ou d’accepter Aristote, faute de pouvoir accéder aux textes sans les traductions des chrétiens d’Orient, faute de pouvoir subordonner la révélation à la raison (ce qu’au passage personne ne put faire en Europe avant le XVIIIe siècle). Il devient dès lors possible de rétablir la véritable hiérarchie des civilisations, ce que fait Sylvain Gouguenheim en prenant comme mètre étalon leur degré d’hellénisation. A sa droite, l’Europe, dont la quête désintéressée du savoir et la modernité politique plongent leurs racines dans ses origines grecques et son histoire chrétienne. A sa gauche, l’islam, quatorze siècles de civilisation qu’il convient de ramener à ses fondations religieuses sorties nues du désert, à son littéralisme obsessionnel, à son juridisme étroit, à son obscurantisme, son fatalisme, son fanatisme.

                  Dans son éloge de la passion grecque de l’Europe chrétienne, Sylvain Gouguenheim surévalue le rôle du monde byzantin, faisant de chaque "Grec" un "savant", de chaque chrétien venu d’Orient un passeur culturel. On sait pourtant que dans les sciences du quadrivium, en mathématiques et en astronomie surtout, la production savante du monde islamique est, entre le IXe et le XIIIe siècle, infiniment plus importante que celle du monde byzantin. Dans sa démystification de l’hellénisation de l’islam, Sylvain Gouguenheim confond "musulman" et "islamique", ce qui relève de la religion et ce qui relève de la civilisation. Les chrétiens d’Orient ne sont certes pas musulmans, mais ils sont islamiques, en ce qu’ils sont partie prenante de la société de l’islam et étroitement intégrés au fonctionnement de l’Etat.

                  On ne peut nier la diversité ethnique et confessionnelle de la civilisation islamique sans méconnaître son histoire. Dans sa révision de l’histoire intellectuelle de l’Europe chrétienne, Sylvain Gouguenheim passe pratiquement sous silence le rôle joué par la péninsule Ibérique, où on a traduit de l’arabe au latin les principaux textes mathématiques, astronomiques et astrologiques dont la réception allait préparer en Europe la révolution scientifique moderne.

                  D’Aristote, Sylvain Gouguenheim semble ignorer que la pensée scolastique du XIIIe siècle a moins retenu la lettre des textes que le commentaire qu’on en avait déjà fait, comme celui d’Averroès, conceptualisant les contradictions entre la foi et une pensée scientifique qui ignore la création du monde et l’immortalité de l’âme. Alain de Libera l’a montré, c’est moins l’aristotélisme qui gagne alors l’université de Paris que l’averroïsme : le texte reçu par et pour son commentaire.

                  Le livre aurait pu s’arrêter là et n’aurait guère mérité l’attention, tant il nie obstinément ce qu’un siècle et demi de recherche a patiemment établi. Mais Sylvain Gouguenheim entreprend également de mettre sa démonstration au coeur d’une nouvelle grammaire des civilisations, où la langue et les structures mentales qu’elle porte jouent un rôle déterminant. La langue, dont la valeur ontologique expliquerait l’inanité des traductions d’un système linguistique à un autre, d’une langue indo-européenne (le grec) à une langue sémitique (l’arabe) et retour (le latin). La langue, à la recherche de laquelle Sylvain Gouguenheim réduit la longue quête de savoir des chrétiens de l’Occident médiéval, quand Peter Brown montre à l’inverse comment le christianisme a emprunté les chemins universels de la multitude des idiomes. La langue, à laquelle Gouguenheim ramène le génie de l’islam, qui n’aurait jamais échappé aux rets des sourates du Coran.

                  L’esprit scientifique, la spéculation intellectuelle, la pensée juridique, la création artistique d’un monde qui a représenté jusqu’à un quart de l’humanité auraient, depuis toujours, été pétrifiés par la Parole révélée. Le réquisitoire dressé par Sylvain Gouguenheim sort alors des chemins de l’historien, pour se perdre dans les ornières d’un propos dicté par la peur et l’esprit de repli.

                  Dans ces troubles parages, l’auteur n’est pas seul. D’autres l’ont précédé, sur lesquels il s’appuie volontiers. Ainsi René Marchand est-il régulièrement cité, après avoir été remercié au seuil de l’ouvrage pour ses "relectures attentives" et ses "suggestions". Son livre, Mahomet. Contre-enquête, figure dans la bibliographie. Un ouvrage dont le sous-titre est : "Un despote contemporain, une biographie officielle truquée, quatorze siècles de désinformation". Or René Marchand a été plébiscité par le site Internet de l’association Occidentalis, auquel il a accordé un entretien et qui vante les mérites de son ouvrage. Un site dont "l’islamovigilance" veille à ce que "la France ne devienne jamais une terre d’islam". Qui affirme sans ambages qu’avant la fin du siècle, les musulmans seront majoritaires dans notre pays. Qui appelle ses visiteurs à combattre non le fondamentalisme islamique, mais bel et bien l’islam. Qui propose à qui veut les lire, depuis longtemps déjà, des passages entiers de l’Aristote au Mont Saint-Michel.

                  Les fréquentations intellectuelles de Sylvain Gouguenheim sont pour le moins douteuses. Elles n’ont pas leur place dans un ouvrage prétendument sérieux, dans les collections d’une grande maison d’édition.

                  Gabriel Martinez-Gros, Professeur d’histoire médiévale à l’université Paris-VIII

                  Julien Loiseau, Maître de conférences en histoire médiévale à l’université Montpellier-III


                  Gabriel Martinez-Gros Julien Loiseau
                  Article paru dans l’édition du 25.04.08


                  • armand armand 14 juin 2008 16:49

                    Zen :

                    Bien que je sois plus que sceptique à propos des thèses de Gougenheim, je ne vois pas ce en quoi les signataires de pétitions seraient plus qualifiés que lui pour exposer leur interprétation - tous sont universitaires à des degrés divers. Peu me chaut qu’il soit anti-islamique (si c’est bien le cas), après tout, je ne vais pas me formaliser à propos des allégeances plus ou moins rouges de ceux qui le mettent en accusation.

                    Comme il est écrit dans l’Evangile : "Il y a plusieurs maisons dans la demeure de mon Père".

                    Comme nombre de signataires d’articles à ce sujet, je trouve qu’il y a là matière à débat. Justement, attaquons, s’il y a lieu tout essentialisme à propos de langues, de cultures, de religions. Débattons du sens véritable du mu’tazilisme à l’époque des Abbassides. Ce livre n’est pas une révélation sacrée, pas plus que les centaines d’ouvrages qui paraissent tous les ans sur divers sujets historiques. C’est une invitation à rouvrir le dossier.

                    Je trouve aussi inacceptables ceux qui veulent exercer une véritable censure contre ce collègue, au prétexte qu’il aurait des ’accointances douteuses’, que les autres qui en appellent au lynchage d’un juge de Lille, soupçonné de connivences islamistes en raison d’une décision dont on a beaucoup débattu ici. 


                  • ZEN ZEN 14 juin 2008 17:40

                    @ Bonsoir,Armand

                    Oui, il a matière à débat, c’est pourquoi j’essaie de recouper les réactions, car mon jugement n’est pas fait..Je n’ai pas (encore) lu le livre , tout comme toi, je pense.

                    Tu dis :"Peu me chaut qu’il soit anti-islamique (si c’est bien le cas), après tout, je ne vais pas me formaliser à propos des allégeances plus ou moins rouges de ceux qui le mettent en accusation."

                    Je ne connais pas encore bien les présupposés de l’un et l’autre "camp", mais la recherche , fût-elle universitaire, ne prémunit pas contre des thèses discutables sur ce type de sujet , d’autant plus qu’il y a beaucoup de zônes d’ombre et que l’historien est parfois aveugle aux "préjugés du présent" (comme disait Marrou). L’histoire, même récente, nous donne tellement d’exemples d’histoires partielles ou/et partiales...

                    Les "allégeances" ou présupposés ont souvent une grande importance. Le difficile et l’important est de les détecter , de les mettre à nu , pour corriger une interprétation toujours imparfaite...

                     


                  • Emile Red Emile Red 14 juin 2008 15:42

                    Excellent article.

                     Merci.


                    • Adama Adama 14 juin 2008 17:47

                       Mettons les pieds dans le plat au lieu de sous-entendu,Gougenheim ça ne serait pas un patronyme juif par hasard, nous comprenons mieux alors les réactions de la plèbe à propos de son bouquin...

                      Shalom les zozos


                      • ZEN ZEN 14 juin 2008 18:10

                        La finesse d’Adama à l’oeuvre !


                      • Emile Red Emile Red 15 juin 2008 13:39

                        Comique mais curieux Adama, pour qui tout ce que dirait un Juif serait parole "d’évangile"....


                      • Serpico Serpico 3 juillet 2008 11:28

                        Adama : " Mettons les pieds dans le plat au lieu de sous-entendu,Gougenheim ça ne serait pas un patronyme juif par hasard, nous comprenons mieux alors les réactions de la plèbe à propos de son bouquin"

                        ************

                        Tu les as mis dans la merde, tes pieds.

                        Mais alors, si c’est un patronyme juif, il est interdit de contredire sous peine d’être classé "antisémite" ?

                        On a bien compris ?


                      • Marsupilami Marsupilami 14 juin 2008 18:28

                         @ Kabyle d’Espagne

                        Intéressant. Vu que je n’ai pas lu le livre je me garderai bien d’émettre une opinion. Si l’auteur ne fait pas trop l’impasse sur le motazilisme et sur Averroès (qui ont rapidement été condamnés par l’Islam), faut voir... Il est de toutes façons évident que la transmission des savoirs hellénistiques à l’Occident chrétien s’est fait par de multiples canaux, dont le canal arabo-musulman, ce qui ne peut être nié. Pas plus que ne peuvent être niés les apports arabo-musulmans à l’astronomie, la cosmographie et les mathématiques. C’était il y a presque une éternité.

                        Le truc emmerdant avec ce genre de recherches historiques, c’est qu’elles se font toujours récupérer par des idéologies qui leur sont postérieures et souvent étrangères. Et dans le domaine précis de l’Islam, par des racistes et des gens d’extrême-droite ou d’extrême-gauche. Pas des modèles de distance par rapport à l’objet. Mais bon, l’Histoire n’a jamais été une science neutre et exacte, sinon ça se saurait. D’ailleurs il n’y a pas de sciences neutres et exactes. Juste des tentatives d’approcher un réel qui se dérobe à notre entendement comme un chat de gouttières qu’on voudrait apprivoiser.

                        Bon, je lirai ce bouquin et j’essaierai de me faire une opinion. Merci pour cet article intéressant.

                         

                         


                        • del Toro Kabyle d’Espagne 14 juin 2008 19:43

                           @ Marsu,

                          Comment dire ... j’ai été saisi par une "étrange familiarité" après la lecture du bouquin de S.G. Comme un goût de déjà-dit mais, le plus souvent avec des gants (quoique ...)

                          Je t’offre cette petite recension issue de Google Books. C’est comme Retour vers le futur !

                          Jamais juin 2008 n’a été aussi proche de juillet 1853 ! Et en prime, t’as un article sur le rôle des Syriaques qui fait indubitablement songer à la "pensée Gouguenheim" ...


                        • ZEN ZEN 14 juin 2008 18:48

                          Voici une synthèse qui me paraît assez équilibrée :

                          www.fabula.org/revue/document4195.php

                          Qu’ en pense l’auteur ?


                          • armand armand 14 juin 2008 23:48

                            Zen,

                            D’accord avec toi - l’analyse donnée dans Fabula est aussi, à mon avis, des plus équilibrées.

                            Et si Gougenheim était victime d’un des défauts les plus criants du système universitaire, notamment français - l’hyper-spécialisation ?

                            En effet, s’il est spécialiste du monde européen médiéval, il exhibe tout de même de graves lacunes s’agissant de l’Orient. Compte tenu de l’ampleur du sujet, un tel ouvrage aurait dû être écrit à deux mains - voire trois !

                            Quant aux motifs "inavoués" de l’auteur, j’ai ma petite idée que je garde pour moi, le connaissant par personne interposée. En tout cas, ses adversaires, si leur critique est souvent juste, sont maladroits dans leur formulation : on ne règle pas ce genre d’affaire à coup de pétitions.

                            Et la ficelle est grosse venant de l’ENS, dont les crânes d’oeuf historiques n’ont jamais péché par modération politique... de Brasillach à Althusser !


                          • del Toro Kabyle d’Espagne 15 juin 2008 01:08

                            @ Armand

                            C’est que Roger-Pol Droit s’en tire à bon compte, malgré tout.

                            En faisant ce fameux article dans Le Monde, d’un enthousiasme primesautier, il a tenté de porter atteinte au capital symbolique de chercheurs connus.

                            En termes crus : il voulait se les faire (Alain de Libera, Arkoun, Edward Said). Sauf que certains ne se sont pas laissés faire.

                            Il est vrai que l’essayisme (à la française) encourage aussi à la bravade d’opérette. Ce "livre" aurait dû être un simple article ou encore, un écrit publié sur deux ou trois livraisons. Mais comme l’histoire se fait à coup de polémiques ... on est certain de s’en coltiner d’autres tout prochainement !

                            Quand à l’hyper-spécialisation, je reprendrai, en déformant un peu Leibniz, sa sage constatation, voulant que la science se concentre à mesure qu’elle s’étend.

                             


                          • del Toro Kabyle d’Espagne 14 juin 2008 19:24

                            Salut et merci à tous de votre chaleureuse et critique attention.

                            J’ai bien pris mon temps avant de faire ce papier. J’ai acheté le livre, j’ai pris de notes en consultant d’autres articles, me suis déplacé dans les bibliothèques pour consulter de vieux livres et de nouvelles revues, passé des coups de téléphone pour prendre rendez-vous avec certains byzantinistes espagnols et anglais,fixé une veille documentaire, commandé de nouveau des livres qui étaient introuvables, etc.

                            Alors que le livre de Luxenberg est une authentique révolution philologique, celui de Gouguenheim est une simple répétition de préjugés que l’on pensait périmés par les récentes avancées épistémologiques et les discussions sur les diverses traditions historiographiques.

                            Par exemple, Martinez-Gros a soutenu une féroce polémique avec ... Pierre Guichard ! La bataille s’est déroulée dans la revue Arabica (via SpringerLink). C’était jouissif à un point ! ( ... et absolument pédagogique en plus !)

                            Rien à voir avec les "vieilles lunes" de Gouguenheim, comme l’écrivait Alain de Libera.

                            Mais on retombe dans un problème que je signalais dans mon premier papier : tant qu’un brillant article sur l’aire arabo-islamique nous reviendra entre 10€ et 35€ l’unité, les racontars islamistes et/ou "identitaires" auront encore de beaux jours sur la scène cybernétique.

                            Pour ce qui est de l’article de Fabula, je le trouve pondéré et honnête. Il lui manquait des éléments nouveaux (par exemple, la source albornozienne et l’univers intellectuel renanien comme sources possibles et actives dans la conception du livre de SG) pour passer de la bonne synthèse à l’analyse qui appelle à la quête documentaire.

                             


                            • ASINUS 14 juin 2008 21:46

                              @tous continuez svp , j apprend !

                               


                              • del Toro Kabyle d’Espagne 15 juin 2008 20:33

                                A votre service, Asinus

                                Petit point d’auto-évaluation : l’apport le plus novateur de cet article tient dans l’usage de la référence qu’est Claudio Sánchez-Albornoz.

                                A part un forum conservateur (Les Pères Fondateurs) et un blog (politiquement très douteux) qui mentionnent très brièvement les deux historiens, personne n’avait établi entre Gouguenheim et Sánchez-Albornoz un rapprochement documenté, appuyé par des extraits significatifs.

                                J’ai pris connaissance de cet état des choses sur le net juste avant d’appuyer sur le bouton "publier" d’Agoravox, histoire d’ajouter d’autres sources si cela s’avérait nécessaire

                                C’est tout de même regrettable : le cas espagnol reste malgré tout riche d’enseignements. C’est un pays qui a dû faire face à son passé "islamique" et très souvent, cela s’est déroulé par la "minimisation", le refoulement, la dénégation, le recours au mythe du despote oriental mais aussi à un raisonnement démographique racialiste. Ce qui nous semble être une "doxa" de toujours est en fait une "désidentaricisation" récente qui ne remonte que vers les années 1970.

                                Voir en Gouguenheim un dépassement intellectuel est tout simplement une erreur doublée d’une méconnaissance collective agissante et nocives des mileux médiatiques et "militants".

                                L’autre ironie de l’affaire est que Sánchez-Albornoz avait un patronyme "à moitié arabe" !


                              • del Toro Kabyle d’Espagne 16 juin 2008 20:11

                                Bonsoir Piffard,

                                "J’ai toujours cru ce qu’on me disait à ce sujet, à savoir que sans les Arabes nous ne saurions rien des Grecs, que c’est grâce à eux que l’Europe a eu accès aux textes grecs et donc , in fine, aux Lumières. Je suis donc surpris d’apprendre qu’il n’en est rien et de savoir grâce à Gouguenheim (et à votre article qui confirme, même indirectement, sa pertinence) qu’il existait au moyen âge, dans nos monastères, un vif intérêt pour cette chose étrange qu’est la philosophie grecque aux yeux des barbares occidentaux que nous sommes. "

                                Le problème est que ce "vif intérêt" a été filtré par les dogmes chrétiens. Il en est de même pour le monde musulman. Mais là, Gouguenheim fait dans le sophisme du "deux poids, deux mesures".

                                Le même sophisme est à l’oeuvre lorsqu’il diagnostique un hellénisme limité en Orient (ou encore de la maîtrise de la langue grecque). Rémi Brague (et là, je crois, c’était une critique voilée) rappelait que l’ "hellénisme" n’était pas un phénomène de masse, en Orient comme en Occident. Le changement commence avec la Renaissance où l’intérêt pour la philologie classique va grandissant (c’est là où Brague parle de "filet" pour le Mont Saint-Michel et d’"inondation" pour l’Italie puis l’Europe de la Renaissance).

                                Le problème avec le livre de Gouguenheim, se ne sont pas les erreurs factuels mais plutôt les sophismes et les traitements déséquilibrée qu’il applique aux aires qu’il est censé étudier. Sans doute qu’à force de vouloir tordre le cou aux clichés popularisés par les médias et certains manuels, il a versé dans le même manque de retenue.


                              • Lapalice Lapalice 16 juin 2008 13:38

                                Au niveau du fond de l’ouvrage je rappelle que des thèses similaires sont considérées (avec sérieux) par Alexandre Koyré...


                                • ZEN ZEN 16 juin 2008 14:32

                                  @ Lapalice

                                  Dans quel ouvrage, svp ?

                                  Je ne me souviens plus avoir rencontré chez lui un telle thèse, si j’ai bien lu...


                                  • del Toro Kabyle d’Espagne 16 juin 2008 19:59

                                    @ Lapalice,

                                    Comme Zen, je vous adresse la même supplique.

                                    J’ai finalement mis la main sur un extrait qui m’était familier par ouvrage interposé où l’avis de Koyré est bien net (The Introduction of Arabic Philosophy into Europe).

                                    Pensiez-vous à autre chose ?

                                    ps : pour être plus bachelardien, j’aurais mis des guillemets à "arabe" dans chaque occurrence. L’économie de langage aboutit parfois à des raccourcis pénibles à lever.


                                    • ZEN ZEN 16 juin 2008 20:44

                                      Merci, Fils de la Méditerranée. Quelle érudition !


                                      • del Toro Kabyle d’Espagne 16 juin 2008 21:21

                                        Je vous remercie à mon tour de votre sympathique intérêt et de votre suivi, manifestement actif.

                                        Je suis heureux aussi d’avoir eu un fil plus que décent. Un vrai plaisir.

                                        Petit cadeau aux visiteurs et aux lecteurs : ce fabuleux blog qui recense les meilleurs périodiques en ligne (gratuits). Son nom est La Criée.

                                        Bien à vous tous,

                                        KdEsp

                                         


                                        • Trope15 16 juin 2008 21:39

                                          La notion de "régression" en histoire me paraît délicate. Elle suppose une sorte d’anthropomorphisme ou de personnification d’une Histoire avec majuscule, Histoire qui connaîtrait une enfance immature, puis un âge adulte, une maturité parfaite, et éventuellement une régression. Régression sent un peu trop la psychologie et un optimisme idéologique que les Anglais qualifieraient de "whig vision of history" ; c’est-à-dire une vision de l’histoire toujours en progression positive sur une ligne imaginaire ascendante, où le passé n’a d’autre raison d’être que de nous présenter, dans une belle architecture a posteriori, les éléments constitutifs du progrès idéal que le présent prétend avoir édifié, et que des démolisseurs menacent. D’où la "régression" - (pas de régression sans progression préalable ; qui, et à quel titre, décrète cette progression ?).

                                           

                                           


                                          • Trope15 17 juin 2008 08:33

                                            Je partage votre avis sur le fait que toutes les thèses ne se valent pas. Les "stratégies externes" qui sapent l’autonomie d’un champ -pour vous citer- "argument d’autorité", "pouvoir administratif", se sont maladroitement, mais notoirement, invitées dans ce débat précis, sous forme de pétitions et de mises en cause institutionnelles et ad hominem, qui parasitent une controverse qui méritait mieux que cela. Votre article traite au contraire le sujet par le haut.

                                            Je persiste toutefois -sans aucun irénisme- à voir dans le terme de "régression" un présupposé non argumenté, qui fait appel à une sorte de consensus extérieur (précisément la doxa et l’opinion dominante dont vous parlez ci-dessus), qui lui même peut affaiblir l’argumentation solide que vous proposez, argumentation qui devrait pouvoir se passer de ce genre de catégories normatives ("c’est une régression" ressemble à ces jugements à l’emporte-pièce, typiquement journalistiques, du genre "c’est un retour au Moyen Âge" - encore lui !)

                                             


                                          • del Toro Kabyle d’Espagne 17 juin 2008 01:24

                                            Bonsoir Trope15,

                                            "qui, et à quel titre, décrète cette progression ? "

                                            Grossièrement, deux choix s’offrent à vous :

                                            1- ou bien vous pensez que les idées se confronteront entre elles "tout seul", et que seules les meilleures prendront le devant de la scène (type Rational Action Theory, Politeness Theory, et autres irénismes communicationnels).

                                            2- ou bien vous concevez que la "vérité" est portée par des groupes concurrents et que tous n’utilisent pas les armes de la raison, telle que constituée dans un "champ" déterminé. L’autonomie d’un champ peut-être sapée par des stratégies externes (journalisme, essayisme, pouvoir administratif, argument d’autorité, etc.)

                                            C’est parce qu’il y a des forces qui ne sont pas de l’ordre de la force des idées que des coups médiatiques ou éditoriaux peuvent transformer d’authentiques efforts collectifs de rupture contre le sens commun (savant ou populaire) en "doxa" et "opinion dominante", dans un relativisme en communion discrète avec des épistémès encore politiquement agissantes.

                                            Et c’est pour cela que je parle de "régression", intertextualité à l’appui, sans quoi toutes les "thèses" se valent.


                                            • Senatus populusque (Courouve) Courouve 17 juin 2008 16:08

                                              Que le mot "algèbre" soit d’origine arabe ne prouve pas plus contre l’invention de François Viète que l’origine, également arabe, du mot "assassin" ne prouve que l’assassinat soit le monopole des Arabes.

                                              J’ai lu quelque part sur AV : "Un des phénomènes majeurs [à Bagdad] était alors l’essor des traductions du grec, directement en arabe ou par le truchement du syriaque. [...] Malek Chebel, auteur de L’Islam et la raison (Tempus, août 2006), de s’écrier : « Faut-il rappeler que les grands penseurs chrétiens comme Thomas d’Aquin, ou juifs, comme Maïmonide, et toute la pensée médiévale ont eu accès à la philosophie grecque - Aristote, mais aussi Hippocrate, Euclide, Ptolémée - grâce aux Arabes, aux institutions de traduction financées par les califes de Bagdad ou d’Andalousie ? »."

                                              Inutile de "rappeler" ce qui est faux. Les textes anciens étaient connus de l’Occident grâce aux traductions effectuées directement à partir du texte grec par Boèce, puis par Jacques de Venise, entre autres. On sait part ailleurs que nous disposons des textes grecs de la philosophie antique, philosophie qui d’autre part nous était aussi connue par l’intermédiaire des auteurs latins, notamment le philosophe Cicéron.


                                              • del Toro Kabyle d’Espagne 17 juin 2008 16:14

                                                @ Trope15

                                                Je pense que vous confondez deux activités : celle de l’historien qui se propose de faire l’histoire d’un objet donné (activité principalement descriptive qui doit éviter les anachronismes, les causalités purement narratives, les jugements de valeurs sur les époques et les personnes, etc.) et l’activité d’évaluation de l’épistémologue, activité critique et "discriminante".

                                                Votre reproche sur le mot de "régression" est receveable pour cette activité descriptive (histoire) et n’est pas toujours respectée ni même recommandée à l’heure des bilans historiographiques.

                                                Soutiendirez-vous les mêmes propos, alors qu’un François Bédarida s’exprime d’une telle manière que je la fais mienne ?

                                                Au risque de vous décevoir et de montrer la pertinence de la distinction de ces deux activités, je voudrais vous rappeler que régression, stagnation, recul, dépassement, progrès, progression, croissance, révolution, changement, bouleversement, etc. font intégralement partie des plus grands textes d’épistémologie contemporaine, de Bachelard à Passeron en passant par Kuhn et ou Ian Hacking.

                                                Même un désarçonnant historien-épistémologue comme Paul Veyne parle de "révolution" au sujet de Foucault, périmant durablement (mais pas irréverssiblement, d’où les régressions possibles) des manières de voir et faire.

                                                Puis-je terminer en vous citant, l’hilarant et pourtant si rigoureux Bachelard ?

                                                • En revenant sur un passé d’erreurs, on trouve la vérité en un véritable repentir intellectuel. En fait, on connaît contre une connaissance antérieure, en détruisant des connaissances mal faites, en surmontant ce qui dans l’esprit même fait obstacle à la spiritualisation.

                                                 

                                                • Une connaissance acquise par un effort scientifique peut elle-même décliner.

                                                 

                                                • Quand il se présente à la culture scientifique, l’esprit n’est jamais jeune. Il est même très vieux, car il a l’âge de ses préjugés. Accéder à la science, c’est, spirituellement rajeunir, c’est accepter une mutation brusque qui doit contredire un passé.

                                                Bachelard, comme vous le voyez, est sans doute très "normatif", si je dois me limiter à la présentation que vous m’en faites... C’est pour cela que le mot de "régression" me semble adéquat et à sa place dans une perspective critique et évaluative.

                                                Mais passons. Ces débats épistémologiques risquent d’être sans fin. Dites-moi plutôt, si vous le voulez bien, en quoi le livre de Gouguenheim est-il une avancée significative dans le domaine ?

                                                 

                                                 


                                                • del Toro Kabyle d’Espagne 17 juin 2008 16:31

                                                  ps : la réf de Bachelard se trouve sur ce site.


                                                • Trope15 17 juin 2008 20:53

                                                  Je ne pourrai hélas vous dire mon opinion sur le livre en question car je ne l’ai pas lu. C’est pourquoi d’ailleurs mon intervention ne se situait pas sur le fond de la controverse, mais sur la rhétorique à laquelle la recension du livre donne lieu, qui me paraît en soi passionnante et révélatrice d’une foule de clivages actuels. J’ai lu à peu près toutes les critiques qui sont parues depuis le début de l’affaire. J’ai certes trouvé le sujet du livre intéressant, mais également aussi éloigné de mes compétences critiques que ne le serait une étude sur la physique des particules. J’ai beau avoir un diplôme du troisième cycle en histoire, avoir fait du grec ancien et du latin, avoir lu par plaisir des textes médiévaux en moyen français … Je n’ai néanmoins aucun moyen de comparaison pour juger le travail de cet historien : il faudrait pour cela maîtriser au moins quelques sources primaires et secondaires en la matière. De surcroît, toute nouvelle critique sérieuse du livre ne fait que me conforter dans le sentiment de mes insondables lacunes à ce sujet, puisqu’elles élargissent le champ des domaines de connaissances à explorer (sans parler d’être à jour sur l’état de la recherche) - la vôtre, avec ses intéressants aperçus sur le monde byzantin et sur l’historiographie espagnole, en est un bon exemple.

                                                   

                                                  Il est un autre point qui me paraît épineux dans votre article très bien informé. Il me semble que dans le domaine de la linguistique, on ne peut pas montrer une trop grande hauteur à l’encontre des théories anciennes, qui n’utilisent aucunement, et pour cause, les catégories et la terminologie des dernières décennies. Le concept de « génie de la langue » n’est certes pas une notion universitaire recevable aujourd’hui, mais ceux qui s’en sont servis dans les siècles passés avaient une maîtrise littéraire parfois si fine de la langue (et ont laissé d’ailleurs une oeuvre estimée), qu’il serait peu humble de les railler (aussi peu humble que de railler le jargon universitaire actuel, parfois filandreux, mais adapté). Même observation à propos de certains historiens du dix-neuvième siècle. Sachant que la qualité et la précocité de la formation en langues anciennes de l’époque donnaient une maîtrise des sources médiévales dont on aurait du mal à trouver l’équivalent chez nombre d’universitaires contemporains, on se doit, non pas d’approuver, mais de prendre au sérieux certains aperçus de ces historiens (à la façon dont les politistes continuent à lire Tocqueville, par exemple).

                                                   

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