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Prendre un Paris, celui de 1910

Il y a un siècle, la capitale subissait la plus terrible crue de la Seine de son histoire, hors celle du début du règne de Louis XIV. Les scientifiques ont retenu en effet un pic plus élevé en 1658 qu’en 1910. Mais aujourd’hui, qu’en est-il de ce risque naturel en région parisienne ?

 

 Nous approchons du centième anniversaire de l’inondation de 1910. A l’époque, la Seine a crû au cours de l’automne, pour atteindre son niveau maximal (8 mètres 62 au pont d’Austerlitz) à la fin du mois de janvier. La décrue s’est ensuite prolongée tout le long du mois de février. Les Parisiens ont attendu un retour à la normale de la Seine jusqu’au début du printemps. Sur un total estimé à plus de six milliards de mètres-cubes d’eau, plus d’un tiers (2,4) ont débordé dans Paris ou sur les communes environnantes [chiffres Grands Lacs de Seine

La presse consacre donc des articles à l’événement, non sans arrière-pensées. Il s’agit d’abord de témoigner de ce qui s’est passé, en s’appuyant sur une documentation abondante. A ce titre, l’observateur découvre des photographes intrigués par l’inondation, mais qui ne cherchent à pointer ni l’incurie de l’Etat, ni la détresse des sinistrés. Les cartes postales figurent surtout des rues familières transformées en canaux vénitiens, plus rarement des passants et des badauds amusés ou débrouillards. Certains se servent de barques, d’autres empruntent des ponts de planches. Tout cela distrait l’amateur de vieux clichés, mais fait oublier l’essentiel.

L’envers du décor correspond ici aux problèmes techniques en général vite brossés. Les gares et les tunnels du métro ont été inondés ? Les trains ont alors cessé de circuler. Mais ce que l’on ne perçoit pas sur les photos demeurent. Plus de deux millions de Parisiens n’ont pas quitté leur domicile, ont continué à rejeter des eaux usées et à boire de l’eau potable. Comment ont-ils pu continuer à travailler ? Comment ont-ils fait leurs courses ? Comment se sont-ils chauffés en plein hiver ? Les enfants ont-ils raté l’école ? Pour nourrir la population, pour transporter les poubelles ou les cadavres, pour faire fonctionner la Chambre le gouvernement et les ministères, pour secourir l’isolé ou pour empêcher les pillages et les vols, une armée de conscrits est intervenue dans la capitale.

En 2010, la presse veut également éclairer ses lecteurs sur les risques. Informer sans sombrer dans le catastrophisme semble être le mot d’ordre. La Croix parvient assez bien à réunir ces deux objectifs dans un dossier spécial, le mardi 12 janvier. « La question n’est pas de savoir ’si’ mais ’quand’. Quand Paris sera-t-il sous les eaux comme lors de la crue centennale de janvier 1910, c’est-à-dire une crue qui a une chance sur cent de se produire chaque année ? » Le risque apparaît ici comme une donnée normale, à envisager sereinement. Marie Verdier évite ainsi la pente sentimentale : on va tous mourir noyés, rien n’est prévu, les politiques sont nuls . En outre, elle ne prend pas pour argent comptant les promesses des technocrates : aucun problème n’est insurmontable il n’y a pas de problèmes.

On ne lira cependant aucune narration de l’événement lui-même. Marie Verdier expose les faits pour les Parisiens de 2010, en commençant par la donnée la plus brutale. A la fin janvier 1910, la Seine a charrié dix fois plus que son débit moyen : 2.500 mètres-cubes au lieu de 250. Dans les semaines précédentes, il a beaucoup plu, puis beaucoup neigé au centre du bassin parisien. Aujourd’hui, des capteurs servent à jauger en temps réel les changements du débit du fleuve. A partir de ces mesures, des professionnels construisent une courbe de crue, afin de transmettre aux autorités deux renseignements : le niveau prévisible et l’heure du pic. 

« Lorsque l’eau grimpe à trois mètres, ce qui se produit presque tous les hivers dans la capitale, les voies sur berges commencent à être fermées. À 4,30 m, la navigation est interdite. À partir de six mètres – ce seuil a été franchi à douze reprises au XXe siècle, la dernière fois remontant au 14 janvier 1982 –, les tunnels du RER C sont inondés et, pour éviter que l’eau n’envahisse les rues, il faut rehausser les murettes des quais. Au-delà de sept mètres, l’eau commence à gagner certaines rues. À partir de huit mètres, comme en 1910, l’ensemble des zones inondables le long de la Seine – 13 arrondissements sont concernés au moins en partie – se retrouvent sous les eaux par débordement de surface mais aussi via le réseau d’assainissement et la remontée de la nappe d’eau. » Marie Verdier s’arrête là. Comme si elle souhaitait ne pas s’éterniser sur la description du problème, elle passe aux solutions.

Un organisme public interdépartemental baptisé les Grands Lacs de Seine assure la gestion des quatre grands lacs réservoirs du bassin-versant. En hiver, on retient l’eau en amont, jusqu’à un maximum de 830 millions de mètres-cubes . En été, on soutient le débit d’étiage en aval. le lac de Pannecière (1949) dans le Morvan régule l’Yonne (1949), le lac de la forêt d’Orient (1966) régule la Seine, le lac du Der-Chantecoq (1974) la Marne. L’Aube alimente depuis 1990 ceux du Temple et d’Amance (1990). Si l’on met en rapport les 830 millions de mètres cubes d’eau avec le débit extraordinaire de janvier 1910, (2.500 mètres-cubes par seconde), les réservoirs peuvent théoriquement se vider en 332.000 secondes. Autant dire en 5.533 minutes, ou en 92 heures. Les Grands Lacs de Seine représentent donc moins de quatre jours de crue centennale. La journaliste préfère parler de grands travaux écrêteurs. De fait, les aménagements ont mis sous l’eau des centaines d’hectares de terres agricoles (sans compter des villages) pour un résultat mineur.

Pascal Popelin, interrogé par la journaliste de La Croix n’en a cure. Vivent les grands travaux [Petits travers des grands travaux] ! «  D’où le projet d’un cinquième grand aménagement, dit de la Bassée, en Seine-et-Marne, à l’étude depuis 2001, qui devrait faire l’objet d’un débat public fin 2011 en vue d’une réalisation en 2014. Finie l’époque des grands barrages. L’ouvrage de la Bassée suit une philosophie différente : il vise à réaménager sur 2 300 hectares en Seine-et-Marne une ancienne zone naturelle d’expansion de crues – une plaine située entre Montereau-Fault-Yonne et Bray-sur-Seine – pour y stocker de manière temporaire 55 millions de mètres cubes d’eau supplémentaires qui seraient pompés dans la Seine et permettraient ainsi de faire baisser le niveau d’une crue à Paris de 30 à 60 cm. Mais pas encore de totalement supprimer le risque d’inondation.

S’il avait existé au XXe siècle, l’aménagement de la Bassée aurait été utilisé à 18 reprises et aurait évité trois milliards d’euros de dommages’, fait valoir Pascal Popelin. » En économie on parle du rapport coût / bénéfices. Le président de l’organisme promet des châteaux en Espagne (Ivry, Alfortville ou la ligne C du RER sauvées) et minimise les contraintes. L’investissement - chassez le mot dépense - serait de 500 millions d’euros. Pour réaménager 2.300 hectares, combien de personnes faudra-t-il indemniser ? Les soixante kilomètres de talus évoqués indiquent bien la difficulté posée aux aménageurs lorsqu’ils projettent de construire des barrages-réservoirs en plaine.

La fin de l’article ouvre d’intéressantes perspectives sur d’autres risques climatiques. Avant de les examiner, je regrette cependant que l’universitaire interrogé dans la colonne débat [Ghislain de Marsily, hydrogéologue à l’Université Pierre-et-Marie-Curie] verse dans un optimisme béat. En résumé, il y aurait peu à redouter d’une crue équivalente à celle de 1910. Je ne veux pas m’inscrire en faux par simple contradiction, mais relever le danger d’une comparaison simple. Le centre du bassin parisien ne ressemble plus vraiment à ce qu’il était en 1910. Le remembrement a augmenté la taille des parcelles agricoles et détruit les haies bocagères. Les champs laissés au repos hivernal sont aujourd’hui façonnés, préparés pour être ensemencés à la fin de l’hiver pour des moissons tardives (blés de printemps). En 1910, une petite paysannerie vivait grâce à un élevage extensif. Combien de troupeaux de moutons paissent aujourd’hui dans le centre-est du bassin parisien ? A cause de l’évolution des pratiques agricoles, le ruissellement n’est manifestement pas comparable en 2010, alors même que des milliers d’hectares sont recouverts par du macadam, dans ce qui n’est plus depuis longtemps la campagne .

L’article de Marie Verdier s’achève sur une autre perspective du risque climatique. « ’Les crues de la Seine sont d’ordinaire dues à des pluies d’origine océanique, des précipitations de longue durée et d’intensité modérée, le cumul finissant par créer la crue’, explique Daniel Duband, président de la division Eau et environnement de la Société hydrotechnique de France et organisateur du colloque sur les risques d’inondations en Île-de-France, qui se tiendra les 24 et 25 mars prochains. […] Mais aujourd’hui, hydrologues et météorologues s’interrogent sur le risque d’un cumul exceptionnel de crues à la fois d’origine océanique et méditerranéenne dû à une alternance rapprochée de circulations météorologiques. ‘Cela s’est déjà produit par deux fois sur le Rhône et la Loire au XIXe siècle : à des longues pluies régulières venues de l’océan succède un épisode de pluies méditerranéennes plus intenses à un moment où les sols sont déjà gorgés d’eau’, explique Daniel Duband. Le résultat est évidemment dévastateur. »

Les climatologues utilisent généralement l’expression de pluies cévenoles pour qualifier ces orages brusques observés en été dans les régions méditerranéennes et dans l’Europe danubienne. Le scénario envisagé s’avère plus saisissant, parce que la courbe de crue se dessine en quelques heures, et non pas sur plusieurs semaines comme en 1910, dans un contexte de précipitations venues de l’océan Atlantique. Mais les scientifiques se heurtent en réalité à une ville, peu dense, étalée et fonctionnant à l’aide de réseaux fragiles, imbriqués et performants. Cette réalité géographique est assez simple à définir mais difficile à protéger. Il ne sert à rien de prendre un Paris, même celui de 1910. Dans une région métropolitaine saturée en temps normal comme celle de Paris, des milliards de mètres-cubes d’eau bloqueront tout et couperont l’électricité. Il en est ainsi. Des organismes veillent (le Schapi / Service Central d’hydrométéorologie et d’appui à la prévision des inondations), des plans prévoient les procédures à suivre (le PPRI), mais l’armée n’a plus de conscrits.

Et puis des milliers de Franciliens ont choisi de construire ou d’acheter leur maison individuelle à proximité de la Seine, de la Marne, de l’Oise ou de l’Essonne. Le classement en zone inondable touche plus d’une commune sur quatre dans la région Île-de-France, d’après Marie Verdier. Le plus souvent, les maisons sont sans surélévation ni pilotis [Que la Marne en furie dévale dans la Seine]. Ceux qui ont prévu un étage pourront au moins sauver des eaux leurs biens les plus fragiles. Les maires ont délivré sans discernement les permis de construire, et les préfectures ont renoncé à sévir. Il est trop tard pour revenir en arrière. Car les prix de l’immobilier dans Paris et la première couronne - loin de résulter d’une pente naturelle [Le creux entouré de vide] - ont repoussé les foyers à revenus modestes particulièrement attirés par des terrains vendus à bon prix. Beaucoup de Franciliens se bercent aujourd’hui dans l’illusion que des parades pourront un jour leur permettre d’échapper aux eaux furieuses (digues, réservoirs, barrages). Les plus cyniques n’ignorent pas que la collectivité crachera au bassinet au jour venu. En France, on parle de reconnaissance d’un état de catastrophe naturelle…

PS./ Geographedumonde sur le risque d’inondation : Toulouse, si j’ose…, Certaines catastrophes prennent corps en silence, Wild wet MidwestQue la Marne en furie dévale dans la SeineDéjouer les tours du sort, De Batavia à Jakarta et De la croissance des prix de l’immobilier au risque de crue.

Incrustation : fausse-piste.net


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2 réactions à cet article    


  • Romain Desbois 15 janvier 2010 11:03

    Merci pour cet article très bien fait, agréable à lire et passionnant.
    Votre qualité de synthèse est tout à votre honneur.

    Un fait assez récent concernant l’étiage des bassins de rétention en été confirme le peu d’efficacité du système mis en place. Une économie de loisirs sur ces plans d’eau s’est développée et il est de plus en plus difficile de vider les barrages en été ; les acteurs locaux ne voulant pas porter préjudice à cette économie de loisirs.


    • finael finael 15 janvier 2010 15:50

      Excellent rappel d’une catastrophe naturelle « bien de chez nous » ;

      Eh oui, il n’y a pas que « là bas » que nos civilisations vacillent quand la terre frissonne.

      Je pense, pour ma part, que lorsque une telle crue surviendra, les effets en seront bien plus dévastateurs qu’il y a un siècle.

      Non pas que la population parisienne ait beaucoup augmenté, mais nos sociétés sont devenues beaucoup plus fragiles.

      En sus de tous les facteurs que vous évoquez.

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