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Un vendredi de prière Porte des Poissonniers

Reportage dans la « mosquée de la caserne » du XVIIIe arrondissement de Paris.

A l’instar de la controverse sur la viande halal, celle des prières musulmanes dans les rues du XVIIIe arrondissement de Paris avaient été soulevées par Marine Le Pen à la fin de l’année 2010. Le manque de place dans les mosquées du quartier de la Goutte d’Or poussait environ 2500 fidèles à prier sur le goudron.

Une situation problématique pour l’extrême-droite (invoquant une vision ultra-laïque de l’espace public, et le dérangement du voisinage), mais pas pour le maire socialiste Daniel Vaillant, qui, tout en subventionnant le futur Institut des Cultures de l’Islam, trouvait acceptable de laisser hommes et femmes exercer leurs droits spirituels entre les bouches d’égout et les pots d’échappement.

A la fin de l’été 2011, une solution est trouvée : la location d’une caserne désaffectée avenue de la Porte des Poissonniers (entre celles de la Chapelle et de Clignancourt). Après sept mois, la situation semble réglée. Mais les apparences sont trompeuses.

Avenue de la Porte des Poissonniers

RECIT

Ce vendredi 9 mars 2012, la prière est prévue pour 13h. L’avenue de la Porte des Poissonniers, dans l’extrême nord de Paris, est une rue calme, bordée d’arbres et de larges trottoirs.

Vers 12h, le staff s’organise. Devant l’imposante double-porte de la caserne, les membres du service d’ordre, reconnaissables à leurs brassards orange, accueillent les premières voitures. Ils sont une demi-douzaine, de tout âge et de toutes origines. L’intérieur de la caserne se divise en deux parties : un parking et des hangars. Ce sont d’anciens ateliers, qui, pendant deux heures, se transforment en mosquée. Pour les fidèles, il n’y a pas de différence.

Les places de parking se remplissent vite. D’après un des agents, une centaine de véhicule (voitures, scooters et fourgons) peuvent s’y garer, au maximum. Il faut cependant économiser de la place pour la prière : les automobiles se rangent méticuleusement contre le mur sud du bâtiment. Malgré une telle surface, les agents savent pertinemment qu’ils devront refuser l’accès à de nombreuses voitures.

A 13h, l’affluence est à son comble. Au rythme des bus de la RATP, des dizaines de personnes entre peu à peu dans l’enceinte de la mosquée. Alors que les premiers chants résonnent, le service d’ordre ferme les grandes portes. Seuls les piétons entrent désormais.

C’est à ce moment que la modeste avenue se charge réellement. Les voitures et les scooters stationnent entre les arbres, mais pas sur le trottoir. La police municipale passe en moto, mais ne s’arrête pas. Ça bouchonne, ça klaxonne. Cela dit, c’est très épisodique, et en fin de compte, la circulation est très fluide. D’aucun dirait que le conducteur parisien a l’avertisseur sonore facile le vendredi midi.

A 13h15, alors que les fidèles sont sur le point de commencer, les retardataires arrivent en courant. Commence enfin la prière. Le silence s’installe et règne en maitre. Même les quelques non-musulmans présents dans la rue se taisent religieusement. Les gens prient jusqu’aux portes de la mosquée. C’est un moment très solennel, qui impressionne. Ils sont environ 3000 à prier ainsi, humbles, noyés dans la masse. Il n’y a ni art, ni symbole, ni architecture religieuse, mais c’est relativement beau.

La prière se termine comme elle a commencé : soudainement. Certains courent, se pressent sur leurs deux-roues et s’en vont rapidement. Beaucoup sont en uniformes, costumes ou bleus de travail. On devine leurs timings serrés, leurs emplois du temps tiraillés entre travail et spiritualité. La cohue vient quand tous les fidèles sortent simultanément dans la rue par les grandes portes. Les salutations, les partages d’émotion se font sur le trottoir. Les voitures des fidèles sortent de l’autre côté du bâtiment, pour éviter les bouchons. Malgré tout, la foule de piétons suffit à paralyser l’avenue. Un camion-poubelle démarre un classique concert de klaxon. Il est 13h45.

Quinze minutes plus tard, l’avenue est de nouveau calme et presque déserte. Les fidèles sont rentrés vers l’intérieur de Paris. Entre temps, des policiers ont assuré la circulation au niveau du carrefour du boulevard Ney. Des lycéens marchent en groupe vers le stade voisin. Les grandes portes se ferment définitivement. La prière du vendredi est terminée.

Mosquée de la caserne - entrée

TEMOIGNAGES

Aujourd’hui agitée par des polémiques de viande halal, autrefois par celles des prières de rue, la communauté musulmane offre un visage serein. Quand on en parle aux fidèles, ils ne peuvent que constater que ces histoires « sont très politisées ». Mais paradoxalement, ils s’en écartent, comme si tout cela ne les concernait pas vraiment.

A propos de la « mosquée », selon un agent du service d’ordre, « la majorité des fidèles sont satisfaits ». « Nous, on nous donne une salle de prière, bon, on y vient ! », dit-il l’air impuissant. Le dérangement ? Géographique peut-être, car la caserne est en marge du quartier de la Goutte d’Or, où les musulmans du XVIIIe avaient l’habitude d’aller prier. Un dérangement modéré selon l’agent, car « les gens viennent ensemble ». Ensemble, un mot qui résume parfaitement ces moments de prière.

Force est de constater que la paix domine. La diversité aussi. « Regardez, il y a toutes les couleurs ici ! », clame un quinquagénaire venu accompagner un ami. Sans être un habitué de la mosquée, il assure les bienfaits de celle-ci sur le quartier : « l’Islam est tolérant. Les gens du coin, ça ne les dérange pas car la plupart appartiennent à cette culture. Cette rue avant, c’était sale et plein de prostituées ».

Un autre observateur corrobore cet avis, mais regrette que les prières ne soient uniquement qu’en arabe. Une forte discrimination pour ce musulman francophone : « Les imams sont nommés par le Ministère de l’Intérieur » déplore-t-il avant de laisser supposer que l’Islam est plus contrôlé qu’il n’y parait.

Malgré les apparences, la politique revient rapidement en tête de discussion. L’imam Salah Hamza, responsable de la mosquée, précise qu’aucune personnalité politique, même en ces temps de campagne électorale, ne l’a approché sur la question musulmane. Même s’il revendique ne pas attirer l’attention sur lui, il se dit « à l’écoute ». Car le problème des lieux de culte pour les musulmans de Paris n’est pas réglé. « L’Islam a besoin de place » confesse l’imam. Pour le moment, « c’est l’Etat qui nous loue [la caserne] », mais il aimerait qu’on lui « vende un terrain, pour construire nos propres établissements ».

La mosquée est comble, c’est un fait. Lorsque l’on demande aux fidèles s’ils sont à l’aise, ils répondent tous par l’affirmative. Comment ne pas se satisfaire d’une enceinte close lorsque l’on a été contraint de prier dans la rue Myrha, étroite et défoncée ?

Mathilde, étudiante, connait bien la fonction du bâtiment. Elle habite l’immeuble juste en face. De sa fenêtre, on a une belle vue sur « ceux qui viennent prier ». Elle n’est dérangée en rien par la mosquée. « La foule fait du bruit en sortant, mais certaines classes de sport sont plus bruyantes », assure-t-elle. L’étudiante concède toutefois l’aspect « impressionnant » de la marée humaine, « surtout pour une fille seule ».

En août dernier, LeFigaro.fr estimait que le nombre de place en mosquée à Paris était de onze mille, pour quatre-vingt-dix mille musulmans pratiquants. En 2013, l’Institut des Cultures de l’Islam devrait donner environ 2500 places supplémentaires. Mais si la caserne ferme, alors la situation restera problématique.

La République saurait-elle assurer des bonnes conditions de culte à tous ses citoyens ? Un lieu où les croyants ne risquent pas de se faire renverser à la sortie ? Où hommes et femmes ne s’inclinent pas sur du bitume ? Les futurs candidats-députés du nord de Paris ne devraient-ils pas considérer avec plus d’attention cette problématique à l’aube des élections législatives ?

Vue des hangars

Sur le portail de la caserne, seule une banderole indiquant « Institut socio-culturel des musulmans du 18e » trahit les activités qui s’y déroulent une fois par semaine. Le reste du temps, il est vide. Un autre problème s’élève alors : celui des bâtiments vacants dans la capitale. Des enjeux importants, pour le moment relativement délaissés par les campagnes (présidentielles et législatives). En attendant un traitement politique et médiatique de fond, l’avenue de la Porte des Poissonniers continuera donc d’accueillir dans l’ordre, les prières du vendredi.




par Quentin Chillou (son site) samedi 17 mars 2012 - 30 réactions
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