En affirmant en janvier 1989 que cinquante ou cent ans plus tard, le Mur de Berlin serait encore debout, le chef du parti communiste d’Allemagne de l’Est ne pensait pas qu’il serait détruit avant la fin de l’année.
Avant de revenir sur l’événement principal de l’année 1989, lorsque pendant la nuit du 9 au 10 novembre des milliers d’allemands franchissaient pour la première fois la frontière de béton qui, depuis plus de 28 ans, symbolisait la guerre froide et coupait leur pays et l’Europe en deux, nous allons analyser ce qui a préparé et permis la chute du « mur de la honte ». Ce sont naturellement tous les événements qui ont bouleversé l’histoire du monde il y a 20 ans en libérant six pays d’Europe de l’Est de la domination soviétique avant de provoquer son effondrement : la Hongrie, la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Bulgarie, la République démocratique d’Allemagne (RDA) et la Roumanie qui, le jour de Noël, a renversé, puis exécuté par une révolution le dirigeant le plus stalinien du bloc communiste, Ceaucescu.
Mais comment en l’espace d’une année, l’URSS a pu perdre ses satellites, son empire communiste en Europe ? Quel est le rôle du pape polonais Jean Paul II qui soutenait activement le syndicat Solidarnosc (« Solidarité »), de la politique de Reagan contre l’Empire du Mal ou encore du dirigeant le plus « paradoxal » de l’époque, Gorbatchev (Gorby pour les intimes) ?
L’année 1989 est l’aboutissement d’une période troublante de l’histoire et est la conjonction de plusieurs facteurs. En réalité la résistance au communisme n’a jamais vraiment cessé à partir de l’instauration de tous ces régimes communistes en Europe de l’Est au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale. En effet, il y a eu des explosions sporadiques pendant toute la guerre froide : le blocus de Berlin en 1948, l’insurrection de Budapest en 1956, l’occupation de la Tchécoslovaquie en 1968 qui suivit le printemps de Prague...
Mais le tournant majeur de cette période est 1980 lors de la naissance du premier syndicat indépendant Solidarnosc en Pologne avec Lech Walesa. Cet événement retentit comme un signal démocratique dans tous les pays satellites de l’URSS (surtout la Hongrie et la Pologne) : une opposition démocratique anticommuniste, voire une révolution libératrice était possible.
A cela s’ajoute l’arrivée d’un jeune leader à Moscou en mars 1985, Mikhaïl Gorbatchev, qui était un vrai communiste assez orthodoxe, mais qui, de façon pragmatique, prit conscience que le système soviétique ne pouvait plus tenir tel quel : de plus en plus de révoltes anti-soviétiques éclataient en Europe de l’est, le régime de pénurie, instauré par la doctrine Brejnev, mettait à bout de souffle l’économie de l’URSS et de tous ses pays satellites, et les Russes étaient engagés dans la guerre d’Afghanistan et dans une course à l’armement contre les États-Unis qui ruinaient petit à petit le bloc communiste. Tous ces dérèglements ont contraint Gorbatchev à réformer le système soviétique par des politiques de non-intervention militaire, de liberté d’expression (la glasnost) et de modernisation de l’économie (la perestroïka).
Dès lors, l’URSS n’interviendrait plus militairement dans les affaires d’autres États communistes, même si des révoltes se dressaient contre elle. Cette première mesure plutôt "naïve" donnait la possibilité à chaque peuple sous domination communiste de choisir librement son régime sans aucune contestation de Moscou : ce fut l’un des prologues à l’éclatement du bloc de l’Est. Naturellement, Gorbatchev fut bien dépassé par les événements révolutionnaires de 1989, et ce fut son grand mérite de reconnaître que l’URSS et lui-même ne pouvaient en rien s’y opposer.
PREMIER EPISODE : le 4 Juin 1989, premières élections libres en Pologne
Les premières élections libres organisées dans le bloc soviétique depuis 40 ans, qui se soldèrent par la victoire du parti de Lech Walesa, le parti Solidarité, ont symbolisé le début de la fin du communisme.
Les élections s’étaient déroulées le 4 juin, et le dépouillement et la comptabilisation des votes ont eu lieu toute la nuit : chaque parti faisait sa propre comptabilité. Au quartier général de Solidarité, qui se situait au centre de Varsovie (sur la place de la Constitution), personne ne s’attendait à une telle surprise : à l’aube du 5 juin 1989 (vers 5-6 heures du matin), le peuple polonais dans son unité démocratique n’a pu que constater la victoire massive de Solidarité - 99 % des voix du Sénat. Les dirigeants du parti s’attendaient évidemment à gagner – ils connaissaient plutôt bien les opinions des polonais, mais n’ont jamais espéré une si large victoire de leur parti.
Au même moment, à quelques milliers de kilomètres de l’euphorie électorale, dans un autre pays communiste se tenait le tragique écrasement d’un autre espoir anticommuniste : le massacre de la place Tian’anmen...
Après un long bras de fer opposant le Solidarnosc de Lech Walesa au parti ouvrier unifié du général Jaruzelski (le célèbre dirigeant polonais aux lunettes noires), les dirigeants communistes négocièrent la transition pacifique vers la démocratie, toute répression étant impuissante : le 19 août 1989, Tadeusz Mazowiecki est investi à la tête du premier gouvernement non communiste en Europe de l’Est (grâce à une coalition entre Solidarité, le parti paysan et le parti démocrate). Simultanément, un autre pays est à la tête de la contestation de l’hégémonie soviétique : la Hongrie. C’est d’ailleurs ce pays qui provoquera la première brèche dans le très renommé rideau de fer...
DEUXIEME EPISODE : le 10 septembre 1989, la Hongrie décide d’ouvrir ses frontières avec l’Autriche
Deux mois avant la chute du mur, la Hongrie offrit la possibilité aux premiers allemands de l’Est de pouvoir partir vers l’Europe de l’Ouest, ce qui entraîna un raz-de-marrée d’immigrés venus se réfugier en République fédérale d’Allemagne (RFA).
En effet, la Hongrie, comme la Pologne, joua un rôle considérable dans la libéralisation et l’explosion du bloc soviétique. Tandis qu’en Pologne, les Polonais, via le Solidarnosc, menaient une opposition populaire soutenue par la religion catholique et le pape et appuyée par une longue tradition de résistance anticommuniste, en Hongrie, c’est au sein même du parti socialiste ouvrier hongrois (le courant des réformateurs) qu’on imposa d’ouvrir les frontières avec l’Autriche. La décision a d’ailleurs été prise le 2 mai 1989 par le premier ministre de l’époque, Miklós Németh, membre du parti communiste, mais qui paraissait tout à fait occidentalisé (formé à Harvard). Un million d’est-allemands sont alors venus se réfugier dans les ambassades de la RFA à Prague et à Budapest.
Une manifestation se tient en juin 1989, pendant laquelle le ministre autrichien des affaires étrangères de l’époque, Alois Mock, et son homologue hongrois, Gyula Horn, cisaillent symboliquement à Sopron la clôture de la frontière entre les deux pays
Cette décision de « briser le rideau de fer » a provoqué un exode massif d’« Ossies » désespérés vers la Hongrie attendant par milliers à l’ambassade ouest-allemande le démantèlement officiel du rideau de fer – qui eut donc lieu quelques mois plus tard le 10 septembre 1989 – afin de rejoindre l’autre partie de l’Allemagne, la RFA. . Fin septembre 1989, 25 000 Allemands de l’Est sont passés légalement en Allemagne de l’Ouest.
Un autre événement marque aussi le début du démantèlement du rideau de fer. Le 19 août 1989 est organisé un "pique-nique paneuropéen" près de la frontière austro-hongroise à l’endroit même où le rideau de fer a été cisaillé par les minitres des affaires étrangères autrichien et hongrois . L’opposition hongroise et l’Union paneuropéenne ouvrirent un passage entre les deux pays pendant trois heures : 661 habitants de l’ex-RDA ont ainsi pu fuir vers l’Autriche. Mais, suite à la fuite de plusieurs centaines d’Allemands de l’Est vers l’Autriche, la RDA va décider de verrouiller ses frontières. Le mécontentement des deux côtés du Rideau de Fer, qui s’élevait déjà depuis plusieurs mois, va se propager à l’ensemble de la population et l’opposition au régime de la RDA va s’amplifier, les manifestations se multipliant.
En Allemagne de l’Est, quelques semaines avant que le mur ne s’effondre et à cause des événements en Hongrie et en Pologne, le régime est-allemand se retrouve donc dans une situation impossible et incontrôlée...
TROISIEME EPISODE : le 9 novembre 1989 à 22h30, les informations de l’Ouest annoncent que « les portes du Mur sont grandes ouvertes »
Lorsque Honecker, le secrétaire général du Parti socialiste unifié d’Allemagne, reçoit le 6 octobre 1989 Gorbatchev à Berlin à l’occasion du 40ième anniversaire de la proclamation de la RDA, le dirigeant sovietique lâche publiquement Honecker : « La vie punit celui qui arrive trop tard », déclare le responsable soviétique à Erich Honecker, 77 ans, secrétaire général du SED, le Parti communiste d’Allemagne de l’Est, et chef de l’Etat.
A l’époque, il y avait deux types de pays : ceux qui résistaient au communisme en s’engageant dans un mouvement de libéralisation – la Pologne, la Hongrie et l’URSS dans une moindre mesure, et ceux qui étaient dirigés par des régimes durs qui étaient en complet déni des événements libératoires - la Roumanie, la Bulgarie et la RDA.
L’Allemagne de l’Est appartenait donc à ce dernier groupe. C’est ainsi que le régime communiste est-allemand évoluait dans une double illusion : Honecker n’a jamais cru à la fin du communisme en Europe et pensait certainement que la RDA était tellement importante aux yeux de Moscou que l’URSS ne les laisserait pas tomber. D’ailleurs, tous les commentateurs de l’époque auraient pu imaginer que la Pologne et la Hongrie s’échappent du bloc communiste, mais personne n’aurait pu prédire la fin de l’Allemagne de l’Est. La RDA était le symbole même de la guerre froide – notamment par la division de l’Allemagne qui rendait légitime la constitution de deux blocs opposés : si la RDA s’écroulait, le monde communiste implosait et l’URSS chutait.
A la suite de la fermeture des frontières avec la Tchécoslovaquie, des manifestations explosèrent de toute part en RDA contre le régime communiste et, ce, lors de la célébration du quarantième anniversaire de la création de la RDA, les 6 et 7 novembre 1989. Pendant le défilé, Gorbatchev est acclamé aux cris des manifestants : « Wir sind das Volk, Gorby, Freiheit ! » (« Le peuple, c’est nous, Gorbi, Liberté ! ») ou « Gorby, hilf uns ! Gorby, hilf uns ! » (« Gorbi, aide nous ! Gorbi, aide nous ! »). A la tribune, Mieczyslaw Rakowski, l’ex-premier ministre polonais, est à la tribune avec le général Jaruzelski, juste derrière Gorbatchev. Il s’adresse alors au dirigeant soviétique : "Mikhaïl Sergueïevitch, vous comprenez l’allemand ? - Suffisamment pour comprendre ce que scandent les manifestants", rétorque Gorbatchev. Rakovski conclut : "Vous comprenez que c’est la fin ?"
En pleine crise politique, Honecker est obligé de démissionner le 18 octobre 1989. Il est alors remplacé par Ergon Krenz, qui, en novembre, prend une décision incroyable, rendue publique le 9 novembre 1989 à 19 heures à la radio par un obscur membre du comité central, Günter Schabowski. C’est cette annonce qui provoquera la chute du Mur de Berlin :