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Approche des Indes

India_pop_1973_map Le raid boursier de l’entreprise familiale Mittal Steel sur Arcelor nous rappelle que l’Inde existe, qu’elle se développe, qu’elle sera probablement la puissance rivale de la Chine, en Asie, à la fin de ce siècle. Car si la Chine, centralisée, presque jacobine, va plus vite, sa démographie future, déjà inscrite dans les chiffres par ses vivants d’aujourd’hui, la fera passer derrière l’Inde vers 2050.

Mais je veux parler des Indes. Ce pays-continent est en effet si divers que l’État fédéral indien, la plus grande démocratie parlementaire du monde, est une zone à lui tout seul. Du fait de la géographie, qui forme une vaste péninsule, mais aussi du fait de l’histoire, qui a intégré les invasions successives venues du Nord-Est dans le melting pot. Des Aryas venus de Perse aux Musulmans venus de Turquie, en passant par les Grecs post-Alexandre et les Huns Hephtalites venus d’Asie centrale, l’histoire des Indes est faite de flux et de reflux d’empire. État centralisé sous la botte d’une dynastie conquérante, puis morcelé en régions autonomes par les querelles de succession, le pays oscille entre l’Inde et les Indes. Les Anglais ont forcé l’unité ; elle subsiste aujourd’hui, car elle est la modernité.

Kerala_femme

L’Inde est bien dans le monde d’aujourd’hui, celui de l’ordinateur et d’Internet, des médicaments et des services. Les Indes sont encore d’hier, avec une population à plus de 50% rurale, peu alphabétisée au fond, et restée traditionnelle. Les Occidentaux ont souvent des Indes l’image des plages de Goa où la ganja est en vente libre, ou des bidonvilles de Calcutta où la misère concentre ses maux. 99% des Indes ne correspondent pas à ces images d’Epinal de babas cools ou de Mère Theresa, même si le journalisme médiocre est friand de créer des oppositions.India_wash

L’Inde de près d’un milliard d’habitants est démocratique, avec son Parlement à deux chambres, ses 670 millions d’électeurs inscrits, son taux de participation autour de 60%, sa séparation des pouvoirs, ses droits de l’individu, et sa liberté de la presse. Plus de 56 000 journaux existent, édités à 142 millions d’exemplaires, dont 60 millions quotidiens. Comme si, en proportion de population, la presse française éditait à 8,9 millions d’exemplaires dont 3,8 millions au quotidien. 800 langues étaient encore parlées en 1960 ; il en subsiste 24 grandes aujourd’hui, dont les deux langues officielles que sont l’hindi et l’anglais.

India_tribalyouth Mais oui, l’anglais. Supprimée comme langue officielle en 1965 (trop coloniale), il a fallu la rétablir en 1968 sur protestation des États non-hindis qui refusaient de se laisser acculturer par leurs voisins. L’anglais joue en Inde le rôle du latin dans l’Europe médiévale : c’est une langue neutre, qui permet d’exprimer le savoir moderne et d’apprendre la technique. Nombre d’Indiens cultivés sont au moins trilingues (hindi, anglais et langue régionale), voire plus, comme les Belges, les Néerlandais ou les Suisses en Europe. La frilosité des « intellos » français contre « l’impérialisme » anglophone et contre le « communautarisme » des langues régionales apparaît pour ce qu’il est : une intolérance autoritaire de plus. Qui dira la souplesse d’esprit que prodigue la maîtrise de plusieurs langues aux références éloignées ? Les Indiens sont très attachés à cette tension entre le global et le local, entre l’État fédéral et les régions, entre l’anglais universel et le parler maternel. C’est peut-être pour cela qu’ils savent s’ouvrir au monde tout en gardant leur identité. Les marqueurs que sont la langue, la religion et la caste sont restés fluides. Le nationalisme hindou existe, mais il est passé des hautes castes brahmanes aux classes moyennes. Il est un moyen d’adopter la modernité tout en maintenant les traditions que sont la piété religieuse, le moralisme social et la vertu domestique. Kerala_fillette

Les castes subsistent, mais l’État a su en faire un levier du développement par son action affirmative. Les trois castes initiales des Vedas (prêtres, guerriers et paysans) ne composent que 15% environ de la population et 33% des parlementaires. Les basses castes composent 52% de la population et sont parvenus à 25% de représentation au Parlement. Les indigènes, les musulmans, les sikhs et les chrétiens et autres sont « hors castes » ; ils composent le reste. La libéralisation de l’économie s’est faite en douceur, pilotée depuis le haut. Le secteur public représente encore un quart du PIB indien et 60% des salariés. Le droit du travail est resté fédéral, par cogestion entre le Congrès et les syndicats. Les prix agricoles restent administrés, car plus de 50% de la population travaille encore dans l’agriculture. Mais ce sont les États locaux qui libéralisent, pas l’État central. Peut-être avec l’arrière-pensée politique initiale d’en rejeter le blâme sur les régions en cas de problèmes sociaux, mais surtout parce seul le niveau régional permet une bonne adaptation des mesures aux conditions locales. Depuis 1991, lancement de la dérèglementation indienne, la croissance économique a doublé, passant d’environ 3% l’an à 6 ou 7%, selon les années. La corruption bureaucratique subsiste, prix de l’administration tentaculaire, mais l’État continue de jouer globalement son rôle de contrôle social et de protection, celui qu’il avait déjà bien avant les Anglais. La « noblesse d’État » de l’Inde, en ses hauts fonctionnaires de l’indépendance, a poussé ses fils à faire un MBA aux États-Unis et à s’intéresser aux affaires. C’est plus de 35 millions d’Indiens aujourd’hui qui ont un revenu mensuel de l’ordre de 1000 dollars, ce qui en fait les « riches » du pays (car le salaire doit être mis en relation avec le prix de la vie et avec le poids des taxes). Cette catégorie augmente de 10% chaque année.

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L’Inde émerge lentement, mais avec sûreté. Son État et sa société paraissent plus solides qu’en Chine. Aucune revendication territoriale ne pose de véritable question. Le Cachemire est marginal, plus un problème identitaire pakistanais qu’une revendication indienne. Les territoires du Nord-Est aux frontières du Tibet, contestés par la Chine et occupés depuis 40 ans, sont vides de population, et constituent plus un problème d’emprise han sur les Tibétains qu’une question vitale pour l’Inde. Car ce pays-continent, qui a su penser par lui-même depuis des millénaires, élaborer une suite de civilisations originales par l’apport successif de ses envahisseurs, lié par l’épopée héroïque du Ramayâna et par l’hindouisme éclaté en centaines de sectes, encourage des comportements individuels légitimement différents.

India_panneau_scolaire_3 L’Inde existe, il faut s’en rendre compte, et elle court vite, comme ses enfants sur le chemin de l’école, auxquelles les panneaux avertissent de prendre garde. Je l’ai parcourue au Nord et au Sud durant plusieurs séjours, mais je n’ai pu que l’approcher. Depuis les hautes vallées bouddhistes entre Leh et Kargill jusqu’aux vallées hindouistes de la Kumaon au-delà d’Almora, de Delhi l’ancienne, grouillante de population et divisée en religions qui se côtoient, à Delhi la « New » dont les espaces verts sont envahis de gosses l’après-midi et de singes macaques en tout temps, India_panneau_scolaire_4_1 d’Agra la pure au Taj Mahal qui est un poème de pierre dédié à l’amour et à la mort, de Fatephur Sikri en pierre rouge, surgie de la volonté d’un sultan puis abandonnée en moins d’un siècle faute d’eau, de Darjeeling aux collines envahies de thé parfumé au petit royaume du Sikkim enchâssé dans les Himalaya, au-delà de Gangtok et de Rumtek, jusqu’aux villes et aux temples du Kerala et du Tamil Nadu, tout au sud, dont les noms à rallonge chantent dans la bouche comme des promesses de liens : Mahabalipuram, son temple du rivage et ses cinq rathas, Tirukkalikundram, son temple à Shiva accessible par 550 marches donnant vue sur la plaine de Bhaktavatsaleshava, et Thiruvananthapuram, encore...

Je vous en parlerai.



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Réactions à cet article

  • Par Cergy - Osny 2008 (---.---.---.70) 6 février 2006 10:03

    L’OPA lanc ?par Mittal Steel sur Arcelor a donn ?ne nouvelle fois l’occasion ?os gouvernants d’ ?ler d’une part leur impuissance et d’autre part leur totale incompr ?nsion de la mondialisation et finalement de se couvrir de ridicule.

  • Par Sam (---.---.---.229) 6 février 2006 18:50

    Très bel article, Merci ! - Qui fait que ce nouveau média (AgoraVOX) est exceptionnel par la richesse de ces articles et de ces rédacteurs. Je n’ai rien trouvé de comparable à ce jour.

    Merci à tous.

  • Par Olso (---.---.---.37) 7 février 2006 10:05

    Intéressant article. 2 petites remarques. C’est bien beau d’hagiographer l’Inde (beaucoup de Français ont la tendance masochiste de se pâmer devant les puissants, ce n’est pas nouveau), mais ce n’est pas un pays si modèle. « 800 langues étaient encore parlées en 1960 ; il en subsiste 24 grandes aujourd’hui, dont les deux langues officielles que sont l’hindi et l’anglais ». Toutes proportions gardées, ce serait comme en France, où la plupart des langues régionales sont en voie de disparition. Pas de quoi se vanter de cette catastrophe culturelle.

    « L’anglais joue en Inde le rôle du latin dans l’Europe médiévale ». Oui, mais souvenons-nous que l’empire latin d’occident s’était effondré depuis plusieurs centaines d’années. En Inde, l’anglais est la langue coloniale, le pays n’ayant acquis son indépendance qu’il y a une cinquantaine d’années. Donc pas vraiment un modèle pour nos pays, sauf si notre idéal est d’être une néo-colonie.

    • Par argoul (---.---.---.97) 7 février 2006 10:23

      Mais pourquoi voulez-vous à tout prix trouver des « modèles » à chaque fois que l’on évoque un pays ? Ne peut-on avoir envie de connaître sans se voir « imposer » ? N’est-il pas unique de savoir comment fonctionne ce pays au moment où l’un de ses ressortissants tente de racheter une grande entreprise industrielle européenne ? Si vous voulez devenir indien, qu’à cela ne tienne. Mais sinon, laissez l’Inde entrer dans la modernité si elle le veut et comme elle le veut ; et trouvons en nous les ressources pour notre propre avenir. Là, je crois que ça manque chez les commentateurs... Quant à l’anglais, vous êtes sans doute passé trop vite sur la phrase de l’article qui dit que cette langue a été supprimée comme « langue officielle » en 1965 puis rétablie en 1968 (3 ans plus tard) sur réclamation des autres régions dont les langues sont « non-officielles ». C’est qu’il y avait un besoin de langue commune. Un besoin de langue non connotée culturellement - donc non « impérialiste ». Il s’agit de langue de travail, fonctionnelle. Cela vous a sans doute échappé au moment de rédiger, très vite, votre opinion sur le sujet.

  • Par (---.---.---.169) 7 février 2006 21:29

    Il faut quand meme dire quelque chose, c’est que cette OPA n’a de lien avec l’inde que l’origine (lointaine) du proprio. Parce qu’à ce que j’ai compris, Mittal est une entreprise europeenne, que Mr Mittal habite à Londres depuis de tres nombreuses années, et que les entreprises qu’il a en inde ne sont pas là dans un but d’ameliorer les conditions de vie en inde, mais simplement de faire du « bas cout » et de gagner plein de pognon.

    Quand à l’évocation de l’inde par les medias... elle ne sert qu’à tenter de liguer la population contre cette OPA...

    On ne fait pas tant de chichi quand ce sont de tres riches emirs qui font leurs empletes...

    • Par argoul (---.---.---.97) 8 février 2006 09:45

      Vous avez parfaitement raison et c’était l’objet de cet article : faire connaître l’Inde réelle d’aujourd’hui pour casser la naïveté de cette image d’Epinal des bidonvilles et de la lèpre. L’Inde est un pays qui entre dans la mondialisation de fait, qui possède une population dont une fraction a un haut niveau d’éducation et des entrepreneurs qui ont compris le capitalisme comme système économique. Que Mittal soit enregistré au Luxembourg en fait certes une multinationale, mais l’entreprise est bel et bien née des ferrailles à Calcutta. Michelin reste « de Clermont-Ferrand » même si elle a des filiales aux Etats-Unis et en Chine. Le battage médiatique vient de l’ignorance abyssale des gôchistes de la gôche qui plaquent les théories du 19ème, sentimentalisées par Zola, à une réalité du 21ème qui n’a plus guère à voir. Curieusement, dans ce pays « cartésien » qui est le nôtre, ce n’est pas la réflexion la plus aboutie qui l’emporte mais ceux qui braillent le plus fort. D’où mes tentatives - répétées - de déconstruire les mythes à la mode. Ceci dit, sur l’avenir de l’Inde comme sur le nôtre, la discussion est ouverte. Sommes-nous condamnés au seul modèle alternatif, l’américain, ou sommes-nous capables de fédérer d’autres européens (nos voisins) pour imposer un modèle d’adaptation au monde nouveau bien à nous ? Ce ne sont malheureusement pas les manifestants, ni les nonistes, ni les braillards médiatiques qui offrent des réponses concrètes et élaborées... (Je ne me permets pas de vous mettre dans ce sac, rassurez-vous)

  • Par poussant genevieve (---.---.---.35) 11 février 2006 11:50

    merci pour votre article passionnant sur l’INDE et son histoire. enfin un autre regard sur cette affaire MITTAL STEEL et ARCELOR ...

  • Par longcours (---.---.---.173) 12 février 2006 14:43

    Bravo à Argoul pour ce bel article, et merci A lire les réactions (en-dehors des seuls remerciements), tenter d’élever le débat est plus difficile et moins gratifiant que le jeu de massacre habituel chez nos chers concitoyens... Je ne connais pas l’Inde mais lis tout autant de bêtises et de raccourcis sur la Chine, où je réside, que lui sur l’Inde. De façon amusante, si l’on veut, les « locaux » ont autant de préjugés et poncifs (la plupart d’origine culturellement anglo-saxonne et politiquement quasi-bushienne...) sur nous. Alors merci - je commence à avoir envie d’y aller voir, et c’est un encouragement. Quant à défendre Arcelor, cette belle aventure européenne qui a suivi une si longue et si dure mais si bien conduite, finalement, période de restructurations, qui ne mérite pas les raccourcis méprisants de certains sur l’industrie européenne, contre Mittal, cette entreprise familiale sans doute gérée à coût très compétitif par une famille sans doute extraordinaire mais dont la « valeur ajoutée » sera probablement surtout de fermer des usines devenues non-compétitives, et de supprimer des postes administratifs et d’optimiser les fonctions centrales, c’est une autre histoire, et qui aurait pu se passer là aussi de raccourcis et être décrite pour ce qu’elle est : une grande bataille industrielle et financière, où la négociation doit rester reine tant que l’on est favorables au développement économique mondial qui tire de plus en plus les gens de la pauvreté. In fine, personne ne contraindra les gouvernements partenaires ou quelque actionnaire que ce soit à apporter ses actions s’il ne le souhaite pas. Foin des guerres de religion et des invectives... A quand des investissements familiaux français et européens aussi courageux et agressifs en Inde, en Chine... en France (?) que ceux de Mittal aujourd’hui ?

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