• mercredi 23 avril 2014
  • Agoravox France Agoravox Italia Agoravox TV Naturavox
  • Agoravox en page d'accueil
  • Newsletter
  • Contact
AgoraVox le média citoyen
  Accueil du site > Actualités > International > Approche des Indes
4%
D'accord avec l'article ?
 
96%
(33 votes) Votez cet article

Approche des Indes

India_pop_1973_map Le raid boursier de l’entreprise familiale Mittal Steel sur Arcelor nous rappelle que l’Inde existe, qu’elle se développe, qu’elle sera probablement la puissance rivale de la Chine, en Asie, à la fin de ce siècle. Car si la Chine, centralisée, presque jacobine, va plus vite, sa démographie future, déjà inscrite dans les chiffres par ses vivants d’aujourd’hui, la fera passer derrière l’Inde vers 2050.

Mais je veux parler des Indes. Ce pays-continent est en effet si divers que l’État fédéral indien, la plus grande démocratie parlementaire du monde, est une zone à lui tout seul. Du fait de la géographie, qui forme une vaste péninsule, mais aussi du fait de l’histoire, qui a intégré les invasions successives venues du Nord-Est dans le melting pot. Des Aryas venus de Perse aux Musulmans venus de Turquie, en passant par les Grecs post-Alexandre et les Huns Hephtalites venus d’Asie centrale, l’histoire des Indes est faite de flux et de reflux d’empire. État centralisé sous la botte d’une dynastie conquérante, puis morcelé en régions autonomes par les querelles de succession, le pays oscille entre l’Inde et les Indes. Les Anglais ont forcé l’unité ; elle subsiste aujourd’hui, car elle est la modernité.

Kerala_femme

L’Inde est bien dans le monde d’aujourd’hui, celui de l’ordinateur et d’Internet, des médicaments et des services. Les Indes sont encore d’hier, avec une population à plus de 50% rurale, peu alphabétisée au fond, et restée traditionnelle. Les Occidentaux ont souvent des Indes l’image des plages de Goa où la ganja est en vente libre, ou des bidonvilles de Calcutta où la misère concentre ses maux. 99% des Indes ne correspondent pas à ces images d’Epinal de babas cools ou de Mère Theresa, même si le journalisme médiocre est friand de créer des oppositions.India_wash

L’Inde de près d’un milliard d’habitants est démocratique, avec son Parlement à deux chambres, ses 670 millions d’électeurs inscrits, son taux de participation autour de 60%, sa séparation des pouvoirs, ses droits de l’individu, et sa liberté de la presse. Plus de 56 000 journaux existent, édités à 142 millions d’exemplaires, dont 60 millions quotidiens. Comme si, en proportion de population, la presse française éditait à 8,9 millions d’exemplaires dont 3,8 millions au quotidien. 800 langues étaient encore parlées en 1960 ; il en subsiste 24 grandes aujourd’hui, dont les deux langues officielles que sont l’hindi et l’anglais.

India_tribalyouth Mais oui, l’anglais. Supprimée comme langue officielle en 1965 (trop coloniale), il a fallu la rétablir en 1968 sur protestation des États non-hindis qui refusaient de se laisser acculturer par leurs voisins. L’anglais joue en Inde le rôle du latin dans l’Europe médiévale : c’est une langue neutre, qui permet d’exprimer le savoir moderne et d’apprendre la technique. Nombre d’Indiens cultivés sont au moins trilingues (hindi, anglais et langue régionale), voire plus, comme les Belges, les Néerlandais ou les Suisses en Europe. La frilosité des « intellos » français contre « l’impérialisme » anglophone et contre le « communautarisme » des langues régionales apparaît pour ce qu’il est : une intolérance autoritaire de plus. Qui dira la souplesse d’esprit que prodigue la maîtrise de plusieurs langues aux références éloignées ? Les Indiens sont très attachés à cette tension entre le global et le local, entre l’État fédéral et les régions, entre l’anglais universel et le parler maternel. C’est peut-être pour cela qu’ils savent s’ouvrir au monde tout en gardant leur identité. Les marqueurs que sont la langue, la religion et la caste sont restés fluides. Le nationalisme hindou existe, mais il est passé des hautes castes brahmanes aux classes moyennes. Il est un moyen d’adopter la modernité tout en maintenant les traditions que sont la piété religieuse, le moralisme social et la vertu domestique. Kerala_fillette

Les castes subsistent, mais l’État a su en faire un levier du développement par son action affirmative. Les trois castes initiales des Vedas (prêtres, guerriers et paysans) ne composent que 15% environ de la population et 33% des parlementaires. Les basses castes composent 52% de la population et sont parvenus à 25% de représentation au Parlement. Les indigènes, les musulmans, les sikhs et les chrétiens et autres sont « hors castes » ; ils composent le reste. La libéralisation de l’économie s’est faite en douceur, pilotée depuis le haut. Le secteur public représente encore un quart du PIB indien et 60% des salariés. Le droit du travail est resté fédéral, par cogestion entre le Congrès et les syndicats. Les prix agricoles restent administrés, car plus de 50% de la population travaille encore dans l’agriculture. Mais ce sont les États locaux qui libéralisent, pas l’État central. Peut-être avec l’arrière-pensée politique initiale d’en rejeter le blâme sur les régions en cas de problèmes sociaux, mais surtout parce seul le niveau régional permet une bonne adaptation des mesures aux conditions locales. Depuis 1991, lancement de la dérèglementation indienne, la croissance économique a doublé, passant d’environ 3% l’an à 6 ou 7%, selon les années. La corruption bureaucratique subsiste, prix de l’administration tentaculaire, mais l’État continue de jouer globalement son rôle de contrôle social et de protection, celui qu’il avait déjà bien avant les Anglais. La « noblesse d’État » de l’Inde, en ses hauts fonctionnaires de l’indépendance, a poussé ses fils à faire un MBA aux États-Unis et à s’intéresser aux affaires. C’est plus de 35 millions d’Indiens aujourd’hui qui ont un revenu mensuel de l’ordre de 1000 dollars, ce qui en fait les « riches » du pays (car le salaire doit être mis en relation avec le prix de la vie et avec le poids des taxes). Cette catégorie augmente de 10% chaque année.

Kerala_internet_et_vaches

L’Inde émerge lentement, mais avec sûreté. Son État et sa société paraissent plus solides qu’en Chine. Aucune revendication territoriale ne pose de véritable question. Le Cachemire est marginal, plus un problème identitaire pakistanais qu’une revendication indienne. Les territoires du Nord-Est aux frontières du Tibet, contestés par la Chine et occupés depuis 40 ans, sont vides de population, et constituent plus un problème d’emprise han sur les Tibétains qu’une question vitale pour l’Inde. Car ce pays-continent, qui a su penser par lui-même depuis des millénaires, élaborer une suite de civilisations originales par l’apport successif de ses envahisseurs, lié par l’épopée héroïque du Ramayâna et par l’hindouisme éclaté en centaines de sectes, encourage des comportements individuels légitimement différents.

India_panneau_scolaire_3 L’Inde existe, il faut s’en rendre compte, et elle court vite, comme ses enfants sur le chemin de l’école, auxquelles les panneaux avertissent de prendre garde. Je l’ai parcourue au Nord et au Sud durant plusieurs séjours, mais je n’ai pu que l’approcher. Depuis les hautes vallées bouddhistes entre Leh et Kargill jusqu’aux vallées hindouistes de la Kumaon au-delà d’Almora, de Delhi l’ancienne, grouillante de population et divisée en religions qui se côtoient, à Delhi la « New » dont les espaces verts sont envahis de gosses l’après-midi et de singes macaques en tout temps, India_panneau_scolaire_4_1 d’Agra la pure au Taj Mahal qui est un poème de pierre dédié à l’amour et à la mort, de Fatephur Sikri en pierre rouge, surgie de la volonté d’un sultan puis abandonnée en moins d’un siècle faute d’eau, de Darjeeling aux collines envahies de thé parfumé au petit royaume du Sikkim enchâssé dans les Himalaya, au-delà de Gangtok et de Rumtek, jusqu’aux villes et aux temples du Kerala et du Tamil Nadu, tout au sud, dont les noms à rallonge chantent dans la bouche comme des promesses de liens : Mahabalipuram, son temple du rivage et ses cinq rathas, Tirukkalikundram, son temple à Shiva accessible par 550 marches donnant vue sur la plaine de Bhaktavatsaleshava, et Thiruvananthapuram, encore...

Je vous en parlerai.




par Argoul (son site) lundi 6 février 2006 - 8 réactions
4%
D'accord avec l'article ?
 
96%
(33 votes) Votez cet article

Réactions à cet article

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


Faites un don

Les thématiques de l'article

Palmarès

Agoravox utilise les technologies du logiciel libre : SPIP, Apache, Debian, PHP, Mysql, FckEditor.


Site hébergé par la Fondation Agoravox

Mentions légales Charte de modération