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Au loto islandais, personne ne gagne

En nationalisant ses trois banques nationales à la fin 2008, l’Etat islandais a récupéré la dette d’Icesave. Les Britanniques et Néerlandais ayant imprudemment confié de l’argent à cette banque en ligne ont cependant obtenu de leurs Etats respectifs un dédommagement. Les Islandais risquent fort de refuser de régler la facture d’Icesave lors du prochain référendum organisé à cette fin...

 Le 11 février dernier, Gérard Lemarquis – envoyé spécial du Monde a repris le fil d’une histoire drôle islandaise plusieurs fois racontée par d’autres que lui (Histoire drôle islandaise). Même si la chute ressemble aux précédentes, la tonalité d’ensemble respire le pessimisme. La crise frappe en effet la grande île septentrionale. Il ne s’agit plus de rappeler les excès d’un âge d’or révolu, et l’éventuelle punition prononcée au nom de la morale ou du Divin. Avant 2008, les Islandais vivaient dans l’opulence et l’argent facile. Ils cumulaient les entorses aux bonnes mœurs. Les entreprises locales cherchaient à conquérir des marchés, les banques à placer leurs avoirs en Amérique du nord ou en Europe, et les Islandais à prendre du bon temps. Les zones commerciales, les maisons individuelles, et les 4x4 : tout dépassait les limites du convenable. Mais qui sait où celles-ci se situent ?

Gérard Lemarquis a croisé des gens normaux. Sans doute s’attendait-il à rencontrer la misère noire, le désespoir envieux, la hargne revendicatrice. Son explication est toute trouvée. L’Etat-providence veille. Il a construit des centres d’accueil pour les sans-logis et a interdit aux banques de saisir les biens des chômeurs sans ressources, de ceux qui ne paient plus leurs traites. Le nombre de personnes privées de toits s’accroît au rythme du glissement de la couronne par rapport aux devises étrangères. Au même moment, les salaires stagnent. L’inflation sape les fondations de l’ancienne prospérité islandaise. Personne n’y échappe, mais chacun reste chez soi. « Les banques ont reçu l’ordre de transformer les propriétaires défaillants en locataires de leur habitation. Les enfants peuvent ainsi rester dans l’école de leur quartier, et cela évite un vent de panique sur l’immobilier qui ferait encore baisser les prix. » Le secteur du bâtiment souffre. « Le carreleur Johann est au chômage, le peintre en bâtiment Hilmar a abandonné son métier, Fridrik, aménageur de jardins, n’a plus de clients. »

Les Islandais n’ont pas inventé le loto. A lire le journaliste du Monde, ils l’ont néanmoins transformé en jeu national. Gérard Lemarquis a rencontré quelques spécimens. Un ancien ancien mécanicien – pêcheur – éleveur d’animaux à fourrures lui raconte qu’il s’est payé au début des années 2000 une formation de pilote de jet. En 2008, après avoir volé plusieurs années, il est licencié. Une mine d’or au Groenland l’embauche pour ses connaissances en mécanique, mais fait faillite fin décembre 2009, avant de lui proposer un salaire plus modeste. Il n’a guère de choix, mais pressent qu’il devra quitter sa maison achetée à crédit. Globalement, les citadins rentrent dans la catégorie des perdants du loto islandais.

A l’extérieur des villes, si ce n’est la fortune, l’aisance semble sourire aux marginaux d’hier. Un cinquantenaire explique qu’il voudrait changer son fusil d’épaule. Au bout d’une vie de pêcheur professionnel, il lui faut envisager une reconversion. Il aimerait promener des touristes français sur les traces de leurs ancêtres pêcheurs d’Islande décrits par Pierre Loti. Peut-être se contentera-t-il de pêcher un poisson longtemps dédaigné en dehors de ses oeufs, le lump. Partira-t-il à la recherche des baleines [source] ? En attendant, des Islandais réparent son moteur, pour moins cher qu’en Angleterre ou en Pologne. C’était impensable il y a encore deux ans. Gérard Lemarquis jubile à l’idée d’une relocalisation du travail manuel. Vive le cambouis. Les villages de bord de mer se sortent mieux de la crise que les autres. Conséquence de la dévaluation de la couronne, les produits locaux sont redevenus compétitifs : le poisson, mais aussi les coraux utilisés dans les usines de retraitement des eaux usées.

Dans la grande plaine du Sud, la clémence relative du climat permet à un agriculteur de pratiquer une polyculture moderne, faisant coexister élevage et céréaliculture. Le journaliste évoque l’impact du réchauffement climatique mondial mais oublie de rappeler les apports de l’agronomie, la sélection de semences à croissance rapide. Il existe des variétés d’orge désormais disponibles qui atteignent leur maturité en moins de six mois, juste la durée d’une belle saison islandaise. Sur son exploitation de 600 hectares broutent 300 moutons et 70 chevaux. L’heureux homme se méfie d’une entrée de l’Islande dans l’Union européenne. Celle-ci risque fort de ne pas intervenir de sitôt, car un dossier empoisonne la vie politique islandaise depuis plusieurs mois.

Les parieurs perdants ne se trouvent pas seulement à Reyjavik. Beaucoup habitent à Amsterdam, ou à Londres. Une banque islandaise a spécifiquement créée en 2008 une succursale pour drainer une épargne à la recherche de fonds dynamiques. Dans les faits, Icesave a siphonné les économies de 300.000 Britanniques et Néerlandais en leur garantissant une forte rémunération. « La banque en ligne Icesave, qui opérait surtout à destination de clients britanniques et néerlandais, a fait faillite lorsque le système bancaire islandais s’est pour ainsi dire effondré fin 2008. Les gouvernements britannique et néerlandais ont dans un premier temps épongé les pertes de leurs ressortissants, avant de se retourner vers Reykjavik. ».

En nationalisant ses banques, l’Etat islandais a apporté une réponse dans l’urgence. Il en résulte pour la population l’obligation théorique de payer les dettes d’Icesave, c’est-à-dire d’assumer l’imprudence de parieurs étrangers : 3,5 milliards d’euros. Ils rejetteront cette solution si l’on en croit les sondages, puisqu’ils seront consultés par référendum. Les autorités britanniques sollicitent un accord de Reykjavik pour éviter cette extrémité. Aux Pays-Bas, la discrétion est de mise. Les uns et les autres redoutent manifestement la perspective d’une explication simple [source]. Ceux qui ont parié au loto islandais ont perdu. Quelqu’un règlera la note, quelle qu’elle soit. 

Le quotidien La Croix a lui aussi diligenté un journaliste en Islande. Antoine Jacob décrit les mêmes cas de propriétaires étranglés par leur emprunt ou reclus dans leur garage pour louer leur maison, d’un chauffeur de taxi doublant son volume hebdomadaire de travail pour maintenir son niveau de vie, des Polonais quittant en masse l’Islande (la moitié des 12.000 présents sur place ?), suivis par les Islandais eux-mêmes. Et puis, comme si la logique s’imposait naturellement, tombe la sentence. « L’Islande ayant bien vécu depuis une quinzaine d’années, il y a du gras dans lequel tailler. » Bien sûr, cette métaphore me gêne par son évidente confusion entre l’homme et l’animal, mais elle illustre une décision aussi triviale qu’imparable, autrement appelée dégraissage. L’Etat islandais va payer la politique de l’argent facile rubis sur l’ongle. Comprenez par là une brutale compression des dépenses d’équipement et un renvoi d’une partie des fonctionnaires : au risque de donner corps à un sentiment d’injustice et à une profonde incompréhension. La sanction ne retomberait pas sur ceux qui le mériteraient le plus.

Or le gouvernement ne pouvait éviter la nationalisation des banques et ce qui s’ensuit. De fait, aucun repas n’est gratuit. Au loto islandais, tous les Islandais ont perdu. Quant aux 300.000 dindons de la farce d’Icesave, ils imaginent sans doute avoir reçu de leurs gouvernements respectifs leur dû. Mais la partie de loto islandais continue au Royaume-Uni, aux Pays-Bas, ou ailleurs... Nul ne peut en siffler la fin. Geographedumonde scrutera en tout cas à l’avenir deux phénomènes ici esquissés en Islande, sans en attendre plus de bien que de mal : d’une part, le regain des activités faisant appel à une main d’oeuvre locale (relocalisation), d’autre part le revitalisation des zones agricoles en déclin...

 

 


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13 réactions à cet article    


  • foufouille foufouille 4 mars 2010 11:00

    pour avoir des ofres madoff,
    acheter un magazine eco
    remplir les petites de renseignement sur les placements « rentable »
    mettre le salaire max ou 5k mini
    2 voitures de luxe
    2enfants
    age 50
    ..............


    • Bruno de Larivière Bruno de Larivière 4 mars 2010 12:06

      Le problème est qu’Icesave est une banque en ligne ’normale’. Elle a proposé à ses clients une rémunération attractive. Donc à risque. Cela me semble donc un peu différent que Madoff, usurier de riches fortunés, agissant en dehors du circuit officiel ! Il s’en vantait, d’ailleurs, et pour cela attirait les gogos...
      Pour en revenir à Icesave, il paraît évident qu’à Londres et à Amsterdam, les autorités ont pris une décision CONTESTABLE en couvrant des risques inutiles pris par des épargnants téméraires. Et mauvais perdants.


    • foufouille foufouille 4 mars 2010 12:16

      « madoff »
      en 96, il y avait deja des offres avec 10 a 20% de rendement


    • Reinette Reinette 4 mars 2010 12:34

      Résultat : programme d’austérité pour les particuliers  = réductions des dépenses et hausses d’impôts ! 

      chronologie de la crise financière en Islande
      http://www.iceland.org/info/iceland-crisis/timeline/

      à lire :
      Transcription d’une conférence de presse du Fonds Monétaire International Managing Director Dominique Strauss-Kahn
      Avec John Lipsky, Premier Directeur général adjoint, et Caroline Atkinson, directeur, Relations extérieures _ Jeudi, Janvier 14, 2010
      http://www.imf.org/external/np/tr/2010/tr101410.htm


      • saint_sebastien saint_sebastien 4 mars 2010 12:35

        Le peuple islandais est courageux et il saura encaisser le choc , néanmoins , pas de victimisation , quand on vit à crédit , un jour il faut payer... difficile quand des banquiers pourris sont partis avec la caisse...


        • le naif le naif 4 mars 2010 13:13

          J’ai perdu au casino, tu veux éponger mes pertes ?????

          Même courageux, j’espère que les Islandais vont dire aux Anglais et aux Hollandais d’aller se faire m..... bien profond


        • Reinette Reinette 4 mars 2010 12:38

          quelques infos à lire sur Association France Islande
          http://www.france-islande.com/v2/?q=taxonomy/term/26


          • Bruno de Larivière Bruno de Larivière 4 mars 2010 14:16

            Mais personne n’a été engagé ! Il y a simplement un cas pratique et classique. Quand des épargnants français ont placé leurs économies dans les chemins de fer russes, le pétrole de Bakou, ou les mines ukrainiennes (au début du XXème siècle), ils ont tout perdu lors du déclenchement de la révolution d’Octobre, puis avec la proclamation de l’Etat bolchévique. Il n’y avait rien de foncièrement répréhensible dans leur volonté de gagner de l’argent ailleurs qu’en France. Mais à l’époque, le gouvernement français n’a pas indemnisé les personnes ruinées !


          • le naif le naif 4 mars 2010 14:42

            Pas tout à fait d’accord avec vous

            Prenons le cas Enrico Macias, le pôôôvre.....

            Il possède une superbe villa, viens un « conseiller financier » qui lui tint à peut près ce langage : " C’est ballot, tout cet argent qui dort...

            -Hypothèque ta villa, place le pognon sur les marchés financiers...
            -Je connais une banque Islandaise, tu m’en dira des nouvelles
            -10 à 20 pour cent assuré........
            -Non ??? 
            -Si Si !!!!!
            -Le Macias ne se sent plus de joie à l’idée de gagner des pépettes....
            -Las, l’affaire tourne mal, le pognon est perdu et la villa vendue.....
            -Le Macias fou de douleurs hurle un peu tard qu’on ne l’y prendra plus.......
            -Est-ce aux Français ou aux Islandais de payer les traites du Macias ?????
            -Ou au Macias de payer ce qu’il doit ???
            -Car enfin, s’il avait gagné, l’entendrait-on pleurer ????


          • Yvance77 4 mars 2010 16:43

            Monsieur de Larivière,

            Il me semble qu’il y a un distinguo à faire entre l’épargnant qui tente un coup pour spéculer (peu importe le marché), et toute une population à qui l’on demande de régler une ardoise dont elle n’est pas responsable ?

            Bon post cela dit

            A peluche


          • Bruno de Larivière Bruno de Larivière 4 mars 2010 16:59

            A Yvance 77,
            Mais il est impossible de distinguer scientifiquement un épargnant d’un spéculateur... ?
            De la même façon, un parieur gagnant et un parieur perdant se ressemblent peu ou prou. Et pourtant, notre regard varie du tout au tout en passant de l’un à l’autre.
            Tout le problème est là !


            • Reinette Reinette 4 mars 2010 18:00


              j’ai lu récemment un excellent polar

              Le temps de la sorcière - Arni Thorarinsson
              Muté dans le nord de l’Islande, Einar, un reporter du journal du soir, se meurt d’ennui.
              Tout ceci deviendrait vite monotone.. si ce n’étaient ces étranges faits divers qui semblent se multiplier...

              traduit par Eric Boury - éditions Métaillé poche

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