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Ben Ammar, véritable ange gardien ou disciple de Sun Tzu ?

« Tout l’art de la guerre est basé sur la duperie ».

Sun Tzu, l’Art de la guerre.

Nous avons tous vus ces images de la Révolution Tunisienne qui ont, il est vrai, avec le parfum du jasmin, embrasé notre hiver si gris, si froid… ces images d’hommes et de femmes, de toutes catégories sociales, de tous âges, et de toutes croyances resteront pour des années encore gravées dans nos cœurs comme le moment où un peuple a prouvé qu’il était encore possible de rester souverain, à l’ère des satellites, des tasers, des flash ball, et autres bidules high tech qui ont été conçus dans le but unique de mieux contrôler les humains devenus la proie d’un système ayant muté et qui avait pourtant été inventé à l’origine pour garantir leur liberté.

Je pense d’ordre général à toute cette jeunesse tunisienne courageuse, bravant la mort pour la conquête de sa liberté, afin de pouvoir accéder entre autres choses à une éducation libre, un véritable emploi, un système de santé, et bien sûr à l’égalité entre tous les citoyens… mes pensées vont en particulier aux femmes tunisiennes dont certaines – je le tiens d’une amie tunisienne habitant Tunis – ont été victimes de viols par les milices de Ben Ali durant les exactions commises par celles-ci ces dernières semaines… Increvable femme tunisienne ! Que le monde peut soudain nous sembler beau quand il se dessine dans le reflet de leurs yeux ! Nous avons aussi tous vus, ces images toutes aussi émouvantes de militaires fraternisant avec la foule, la fleur au fusil. Ce qui n’a d’ailleurs rien d’étonnant ! Nul besoin d’être historien ou fin stratège pour comprendre que lors d’une révolte, ou d’une révolution, il est fréquent qu’un certain seuil de la révolte franchie, les militaires – faisant eux aussi partie du peuple – se mettent à fraterniser avec la foule. Le phénomène s’est produit à maintes reprises tout du long de l’histoire de l’insoumission des peuples face aux nantis et aux puissant voulant leurs faire courber l’échine. Et plus proche de nous, cela a valu à de nombreux photographes des clichés qui ont fait leurs renommées, et dont la plus connu est incontestablement celle de Jeff Widener montrant le jour fatidique du 5 juin 1989 un homme arrêtant en se plaçant en travers de leur route, une colonne quatre chars. Symbolisant ainsi de la façon la plus universelle qui soit, la volonté d’un seul être humain et l’espoir de tous les peuples de la terre oppressés face à la barbarie.

Mais l’euphorie dans laquelle peuvent nous plonger les images ne saurait pour autant égarer notre jugement, qui doit rester lui, clair et impartiale. Il convient de savoir raison garder et faire la différence entre une armée qui puise ses racines dans le peuple, et son élite de généraux, à la solde elle d’un système mis en place par un gouvernement. Aussi, lorsqu’hier le Général Ben Ammar, nous dit-on devenu célèbre pour avoir refusé de tirer sur son peuple alors que Ben Ali lui en intimait l’ordre, déclarait devant les caméras du monde entier afficher l’armée dans laquelle il apparaît de facto comme le légitime leader – « la garante de la révolution » ; rassurant comme s’il y avait besoin de l’être rester « fidèles à la Constitution du pays. Nous ne sortirons pas de ce cadre » ; assurant aux tunisiens venus manifester et refusant ce nouveau gouvernement où siège des proches de Ben Ali que leurs « demandes sont légitimes. Mais j'aimerais que cette place se vide, pour que le gouvernement travaille, ce gouvernement ou un autre », tout en concluant par ce qui ressemble tout de même fort à une mise en garde, à qui voulait l’entendre que « le vide engendre la terreur, qui engendre la dictature »… n’est-il pas légitime de se poser quelques questions ?

La première de ces questions qui pourrait pour le moins nous sembler légitime, serait de revenir au moment où ce général refuse l’ordre d’un dictateur de tirer sur son peuple, alors que son armée – faisant partie de ce peuple, les soldats de seconde classe étant rarement recrutés ailleurs que parmi les classes les plus défavorisées – est en train de fraterniser avec. Quand bien même en aurait-il donné l’ordre, notre fameux général, et ses lieutenants, aurait-il vraiment été suivi ? Et si oui dans quelle proportion ? Répondre à cette question n’est pas bien compliquée si l’on en écoute Sun Tzu quand il nous enseigne que « la meilleure stratégie est celle qui permet d’atteindre ses objectifs sans avoir à se battre » ou que « la règle, c’est que le général qui triomphe est celui qui est le mieux informé ». On comprend alors qu’être un grand militaire est avant tout être un fin stratège, et qu’en conséquence, Général héroïque et sincère ou non, la prudence même inviterait à rester sur ses gardes…

La seconde question sur laquelle j’ai envie de m’attarder, c’est à quoi, ou plutôt à qui faisait allusion notre fameux général en déclarant : le vide engendre la terreur, qui engendre la dictature ». Car que peut-on entendre par « vide », en faisant allusion à l’absence de gouvernement pour diriger un peuple qui goûte lui à peine le plaisir de justement ne plus en avoir ? Un vide politique ? Autrement dit à l’anarchie ! Cette anarchie qui n’a jamais fait peur à nul autre qu’aux nantis d’un pouvoir, et aux militaires garants de ces derniers. Car de qui d’autre qu’un gouvernement dépend une armée, et que penser pour une armée, quelle qu’elle soit, d’un peuple qui commence à prendre de plus en plus d’assurance et comprend jour après jour que le seul garant de sa sécurité n’est autre que lui-même ?

PocketSunTzu.gif

« Dites aux gens ordinaires ce qu’ils veulent entendre ».

Sun Tzu, l’Art de la guerre.

A la lumière de ces interrogations, on peut comprendre que cette mise en garde subliminale du général tunisien vienne faire écho à point nommé aux interrogations de la majeure partie des tunisiens, non habitué à cette liberté soudaine et encore inconnue, sur son avenir. Tout comme une femme magnifique pour laquelle on serait soudain pris d’un coup de foudre irrésistible, pour laquelle on viendrait de terrasser des montagnes, et qui soudain, alors qu’elle finit par succomber à nos avances, et nous laisserait entrevoir le mariage « pour la vie ». L’inconnu tout comme la monotonie étant le poison de l’amour, il est bien humain qu’un peuple cède aux avances d’un général s’imposant en héros à point nommé. Mais, me diras-tu, le propre de tout démocrate est d’accorder la présomption d’innocence à chacun de ses interlocuteurs. Et il est aussi vrai qu’il est sage de ne pas succomber à la paranoïa et de s’adonner à la théorie de complot systématique. Certes ! Entièrement d’accord avec toi ! Je dirais même que les sociétés qui se construisent sur la paranoïa est le propre des sociétés fascistes. Mais en toute règle, n’est-il pas une exception qui la confirme ? Et c’est pourquoi je poserais une dernière question : une armée garante d’un peuple, ça a déjà existé ça ?

Une armée dont on raconte à son peuple depuis l’instauration de sa république qu’elle est garante de sa démocratie, il y en a une dans un pays particulièrement cher à mon cœur et dont les citoyens les plus démocrates ont goûté à leur désillusion qu’elle n’était qu’un mythe et que la seule chose dont elle était garante était de ses propres intérêts. Je parle bien sûr de l’armée Turque. Mais si je parle de la Turquie, c’est non tant combien ce pays m’est cher, que je sais que le peuple tunisien s’en sent tout aussi proche, jusqu’à son drapeau, et à Mustafa Kemal Atatürk dont les réformes pour son pays ont inspiré Bourguiba lui-même. Mustafa Kemal, lui aussi arrivé en héros des Dardanelles, instigateur de la guerre d’indépendance. Ma comparaison s’arrêtera là, Mustafa Kemal, véritable esprit éclairé admirateur des Lumières, étant lui-aussi une exception à la règle. Ce qui ne fut pas forcément le cas de ses successeurs. La fameuse armée turque est à l’origine d’un premier coup d’Etat en 1960 contre le gouvernement d’Adnan Menderes, qui avait aboli de nombreuses interdictions religieuses datant de Mustafa Kemal comme l’appel à la prière qui redevient en arabe, sans pour autant les rétablir. En 1980, les factions de gauche et de droite qui s’affrontant dans les rues, rien ne va plus, balle au centre, le général Kenan Evren arrive au pouvoir après un second coup d’Etat et fait interdire les partis politiques. En juillet 1996, onze mois après son élection, le gouvernement islamiste du parti du Refah a compris la musique et se voit indiquer la sortie par la société civile et la même armée qui s’en dit garante. Mais demandez donc aux alevis (première minorité religieuse du pays) qui ont vu 37 des leurs périr dans l’incendie criminel de l’hotel de Madimak à Sivas en 1993 s’ils pensent que l’armée, pourtant présente avec la police sur les lieux, et qui n’a pas bougé le petit doigt quand les islamistes qui ont entouré l’hôtel et y ont mis le feu en scandant des slogans antirépublicains, s’ils pensent qu’elle est pour eux véritablement garante de la Liberté. Vous comprendrez que cette armée là, comme toute autre armée, n’est garante que de ces propres intérêts. Et les intérêts de l’Armée Turque résident dans le fonds de pension des forces armées (OYAK) et la Fondation pour le renforcement des forces armées (TSKGV). La première étant une holding militaro industrielle de 30 entreprises fondée en 1961 et employant dans les années 2000 plus de 30 000 salariés et possédant à travers sa banque l’une des plus grosses institutions financières du pays. La seconde, le TSKGV, comprenant aussi une autre trentaine d’entreprises, employant 20 000 salariés. Ces deux holdings réalisant à elles seules un chiffre d’affaires estimé à plusieurs milliards de dollars par an. Les exportations de la défense nationale turque pour 2009 ayant atteint 669 millions de dollars et devant augmenter d’avantage les années à venir, le chiffre d’affaires de la défense turque étant la même année de 2,319 milliards.

Mais charité bien ordonnée commençant par soi-même, un autre pays que nous connaissons bien avec un militaire arrivant en héros au retour de sa campagne d’Egypte à la sortie de la révolution, c’est la France de Napoléon. Napoléon qui bien que prétendument républicain louait à outrance la religion dont il disait qu’ « une société sans religion est comme un vaisseau sans boussole » parce qu’elle lui permettait de tenir ses ouailles. Et qui, au nom de la liberté et de l’instauration de la démocratie, à mis l’Europe à feu et à sang pour placer sur chaque trône un membre de sa famille…

Il y a aussi l’armée américaine dont le budget était de 636,5 milliards de dollars en 2009. Une autre grande armée dont on n’a eu de cesse de nous répéter qu’elle était garante pour installer la démocratie dans des pays exportateurs de pétrole. Bon… qui y croit encore aujourd’hui ? Nous pourrions parler tout aussi bien des casques bleus, sous les ordres d’un « Conseil de Sécurité » composé de façon permanente par les 5 plus gros vendeurs d’armes de la planète, dont on se souvient qu’il à tardé à empêcher le nettoyage ethnique à Sarajevo, tout comme il est resté en sa qualité d’observateur lors du génocide au Rwanda. Et si nous devions faire un focus sur ce génocide, d’ailleurs, et nous interroger sur quel y fut le rôle de notre armée française dont un récent rapport vient accabler la France sur sa participation à la préparation du génocide. Armée française dont on pourrait encore plus légitimement se poser la question de son utilité dans les couloirs du métro parisien. Car serait-elle vraiment efficace pour nous protéger si un homme avec un sac à dos comme ils sont des centaines de milliers à emprunter le métro chaque jour, venait à jouer les petits artificiers ; ou n’a-t-elle simplement de véritable utilité que de nous maintenir dans un climat de peur et de suspicion les uns par rapport aux autres pour mieux nous diviser et ainsi nous radicaliser ? A toutes ces interrogations sur l’importance de l’armée, Victor Hugo, lui, y avait répondu quand il écrivait que « les guerres ont toutes sortes de prétextes, mais n’ont jamais qu’une cause : l’armée. Otez l’armée, vous ôtez la guerre » ; et qui continuait rassurant les plus frileux d’entre nous, en nous affirmant qu’ « on résiste à l’invasion des armées, on ne résiste pas à l’invasion des idées ». Peut-être est-ce pourquoi les régimes les plus totalitaires et les armées, n’ont jamais apprécié les intellectuels et les artistes…Mais quand les peuples vont-ils enfin apprendre à s’émanciper de cette perversion de l’esprit qu’est l’utilité d’une armée ?

par Aurélien Roulland (son site) mercredi 26 janvier 2011 - 20 réactions
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Les réactions les plus appréciées

  • Par Fergus (xxx.xxx.xxx.26) 26 janvier 2011 10:21
    Fergus

    Bonjour, Aurélien.

    Vous n’évoquez pas (ou alors cela m’a échappé) une autre hypothèse : l’influence souterraine des Etats-Unis et la connivence de Ben Ammar avec ce pays, désireux de s’appuyer sur les émeutes populaires pour mettre à bas le régime de Ben Ali et disqualifier du même coup la France. Tout cela sans prendre le risque d’un coup d’Etat militaire à la mode chilienne.

    Plusieurs faits sont troublants : Ben Ammar ayant refusé de tirer sur les manifestants n’a pas été mis aux arrêts comme cela se pratique dans la plupart des dictatures, et Ben Ali a pris étrangement vite pris la décision de partir alors qu’aucun des symboles de l’Etat n’était encore menacé, du palais présidentiel à la télévision. Comme si Ben Ali savait que la partie était jouée, les Etats-Unis ayant clairement affirmé en sous-main leur volonté de tirer un trait sur le régime.

  • Par COVADONGA722 (xxx.xxx.xxx.34) 26 janvier 2011 14:48
    COVADONGA722

    yep bonjour,envoyer une armée composée de 92%de conscrits faire du maintien de l’ordre
    c’est prendre le rique de la voir mettre la crosse en l’air , cela peut avoir pesé dans la décision du CEM tunisien le culture militaire des generaux tunisiens est assez éloignée des mafieux étoilés algeriens , reste qu’il apparait que l’armée aurais joué un moyen de pression évident sur ben ali , y a t’il un "sabre" tunisien qui traine ça reste a demontrer.
    On remarqueras que l habituel charge antimiltariste est proférés comme dhab par des borgnes qui refusenr de voir que la possibilité de proferer leur discour est lié à la présence de force veillant à leur liberté .Quand l’armée sort de ces casernes " pour maquerautér" l’economie c’est qu’il ne c’est pas trouvé de pouvoir civil lui rappelant l’adage "cedant armae togae".L’auteur n’oublie de nous rappeler les "turpitudes" qui sont à mon sens plus afférente aux sociétés qu ’aux armées qui les défendent.Quelqu’un a fait réference au temps bibliques c’est dire si le probleme est nouveau , déja à l’epoque il se disait
    que "ceux qui refusent de veiller aux remparts doivent tot ou tard combattre au seuil de leur maison."

  • Par Peachy Carnehan (xxx.xxx.xxx.42) 26 janvier 2011 18:07
    Peachy Carnehan

    Voilà une info qui permet de mettre en valeur les propos de Alliot-Marie :

    Selon « Le Monde » daté de jeudi, le gouvernement français a bel et bien donné son accord fin 2010 pour « la livraison de matraques et de grenades lacrymogènes » au régime du tyran Ben Ali.
    (...)
    C’est ce qui s’appelle être pris les doigts dans le pot de confiture. Interrogée mardi lors de la séance des questions au gouvernement, Michèle Alliot-Marie avait en effet prétendu le contraire en déclarant que le gouvernement n’avait apporté aucun soutien matériel au dictateur en fuite.
    (...)
    Il semble maintenant établi que N.Sarkozy et son gouvernement étaient fermement déterminés à tout faire pour assister Ben Ali dans sa répression contre la révolution tunisienne.

    Lien vers l’article.

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