Après l’Afghanistan, l’ex-Yougoslavie et la Libye, voici la Syrie. Bernard-Henri Lévy semble hanter le Ministère des Affaires étrangères depuis près de deux décennies.
Coïncidence troublante ce mardi 29 mai 2012, au sortir d’un mois interminable de ponts et de jours fériés : alors que l’écrivain Bernard-Henri Lévy (63 ans) demandait à la France d’intervenir en Syrie où les miliciens de Bachar El-Assad continuent de massacrer la population civile, le nouveau Président François Hollande évoquait l’éventualité d’une intiative militaire lors de sa première prestation télévisée dans le journal de 20 heures sur France 2.
François Hollande a effectivement affirmé qu’il n’excluait pas une telle intervention armée sous réserve d’un accord du Conseil de sécurité de l’ONU. Si sur le fond, il ne prend aucun risque (la Russie et la Chine refuseraient a priori le principe d’une telle démarche), sur la forme, il y a escalade des hostilités. Dès le matin de ce 29 mai, le gouvernement avait d’ailleurs décidé d’expulser l’ambassadrice de Syrie à Paris.
Après avoir réaffirmé les liens solides entre la France et l’OTAN le 21 mai 2012 à Chicago, après avoir fait une visite éclair en Afghanistan le 25 mai 2012 pour assurer aux troupes françaises toute la considération de la nation, François Hollande se pare de plus en plus des habits du chef des armées et menace le Proche-Orient d’une nouvelle guerre. Dans son processus initiatique de présidentialisation, François Hollande risque même d’en faire un peu trop. Serait-il devenu un va-t-en-guerre ?
Les diplomates du quai d’Orsay avaient un peu craint l’arrivée à l’Élysée du candidat socialiste. Certes, ils n’avaient pas forcément apprécié non plus le comportement assez hors norme de son prédécesseur, mais ils se savaient dans de bonnes mains depuis février 2011 avec le retour de leur ancien ministre Alain Juppé (qui l’avait déjà été de mars 1993 à mai 1995).
Peu avant la formation du premier gouvernement de Jean-Marc Ayrault, l’hypothèse d’une nomination de Pierre Moscovici, organisateur des rencontres internationales de François Hollande entre le 6 et le 15 mai 2012, considéré comme un moderniste proche des thèses atlantistes, avait inquiété tandis que le choix final de Laurent Fabius, plus traditionnel dans son approche des relations extérieures et plus souverainiste, avait finalement été perçu avec soulagement même si cet éléphant très ancien de la vie politique aurait mérité la retraite au profit de la jeune génération.

Mais ce qui doit être assez stressant pour les diplomates, c’est l’omniprésence de l’écrivain Bernard-Henri Lévy alors que rien ne l’autorise à parler au nom de la France. Il fait partie de ces conseillers occultes qui semblent avoir une très grande influence sur la politique de la nation, à tel point que les rumeurs d’un déjeuner avec le candidat François Hollande début février 2012 chez "Laurent" avaient provoqué quelques polémiques (notamment pour le prix du repas).
BHL n’est pas nouveau dans ce rôle et l’on pourrait dire qu’il a toujours voulu faire partie de ces consultants de l’ombre des gouvernants. Normalien brillant, il a acquis très jeune (le 10 juin 1976 exactement, à 27 ans) le statut (autoproclamé) de "nouveau philosophe" qui lui a permis l’introduction permanente dans les grands médias. Son camarade de la rue d’Ulm, l’académicien Jean-Luc Marion, l’a tout de suite compris : « Il avait son propre programme, depuis le début : publier, faire savoir des choses tragiques et, à l’occasion, se faire connaître. » ("Le Figaro Magazine" du 13 février 2010 repris par Wikipédia).
Et François Mitterrand l’a "utilisé" dès que possible : « Je me flatte d’avoir pressenti en ce jeune homme grave le grand écrivain qu’il sera. Un danger le guette : la mode. Mais la souffrance, amie des forts, le sauvera. (…) J’accepte qu’il dépense encore beaucoup d’orgueil avant de l’appeler vanité. » (dans son livre "L’Abeille et l’architecte", éd. Flammarion, 1978).
Dès septembre 1981, BHL s’est intéressé aux résistants afghans (confrontés alors au joug soviétique) mais c’est le 23 juin 1992, il y a près de vingt ans, que Bernard-Henri Lévy a pris réellement pied dans la politique étrangère de la France en conseillant au Président François Mitterrand de soutenir les forces bosniaques d’Alija Izetbegovic (alors que la diplomatie française était traditionnellement tournée en faveur de la Serbie).
Pendant la décennie 1990, l’écrivain médiatique a fait beaucoup de lobbying pour aider les victimes de la guerre civile en Bosnie et au Kosovo (jusqu’à initier une liste pour les élections européennes du 12 juin 1994). Il fut aussi très satisfait de l’intervention des troupes alliées en octobre 2001 en Afghanistan contre les talibans qu’il a considérée comme « la victoire éclair d’une stratégie que nous n’étions pas bien nombreux à juger d’une habileté, d’une efficacité militaro-politique insoupçonnées » ("Le Point" du 16 novembre 2001). Il en fit d’ailleurs un rapport officiel à la demande du Président Jacques Chirac et du Premier Ministre Lionel Jospin (qui fut publié le 1er avril 2002).

En 2003, même s’il n’était pas opposé à une guerre en Irak (pour se débarrasser de Saddam Hussein), il a eu encore une influence dans la politique extérieure de la France. Pour preuve, cette excellente bande dessinée "Quai d’Orsay" d’Abel Lanzac et Christophe Blain (éd. Dargaud), parue en août 2010, qui est probablement le meilleur témoignage du passage de Dominique de Villepin au Ministère des Affaires étrangères, où Lanzac (pseudonyme d’un ancien collaborateur très proche) décrit avec minutie la capacité d’un « ami philosophe » à faire pression sur les éléments de langage.


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