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Blackwater, l’ascension de l’armée privée la plus puissante du monde

Blackwater : pour les Irakiens, ce nom en est venu à symboliser toute leur colère contre l’occupation américaine consécutive à l’invasion de mars-avril 2003. Des mercenaires au comportement décalé qui ne peuvent être jugés pour leurs actes, aussi criminels et hors-la-loi soient-ils. Pourtant, la société qui porte ce nom, un véritable empire, n’était guère connue du grand public avant la mort de 4 de ses membres à Falloujah en 2004, et surtout le massacre de la place Nisour en 2007 à Bagdad, qui a véritablement mis sous les feux de la rampe cette entreprise, tout en posant la question de sa présence en Irak et de sa justification. Jeremy Scahill dresse ici un véritable réquisitoire contre cette société qui navigue en eaux troubles, à l’image de sa dénomination -aujourd’hui modifiée d’ailleurs, puisque Blackwater est devenue Xe le 13 février 2009.
 
Voici les principaux points développés par J. Scahill dans son ouvrage :

- l’incident de la plase Nisour à Bagdad, le 16 septembre 2007, où un convoi de 4 véhicules de la société Blackwater a ouvert le feu sur la foule, tuant 17 Irakiens et en blessant plus d’une vingtaine, a constitué un tournant dans le sens où Blackwater n’est plus, alors, épargnée par son statut de contributeur à la sécurité en Irak. D’autres incidents du même genre avaient déjà impliqué Blackwater, mais tous avaient été réglés en sous-main ou classés. Pourtant, en dépit des protestations véhémentes du gouvernement irakien, Blackwater continue ses missions en Irak, tout simplement parce que l’armée américaine et les Etats-Unis en sont arrivés à un point où le recours aux mercenaires est devenu indispensable et nécessaire, quel que soit le prix à payer. Eric Prince, le fondateur de Blackwater, n’a pas à répondre des exactions de ses employés ; l’enquête américaine sur place est manifestement bâclée, et tout est fait pour étouffer un incident qui pourrait avoir des conséquences désastreuses pour l’engagement américain en Irak. Blackwater, quant à elle, contre-attaque par une intense campagne de propagande en sa faveur : elle est renommée Blackwater Worldwide. Blackwater est bien le symbole de la révolution des affaires militaires conçue sous l’administration Bush, une externalisation massive des opérations de l’armée américaine, à tel point qu’à l’été 2007, on trouve semble-t-il plus de contractuels privés (180 000) que de soldats réguliers (160 000) en Irak (même si les chiffres sont difficiles à obtenir pour la première catégorie au moins). Le processus avait cependant commencé sous les mandats de Bill Clinton et même à partir de la première guerre du Golfe (1991).

- cette privatisation des affaires militaires s’est accélérée après les attentats du 11 septembre 2001 et la réaction de l’administration Bush aux attentats. Dick Cheney avait été un des grands promoteurs des débuts de cette méthode au moment de la guerre du Golfe et lors des conflits dans les Balkans (formation de troupes croates pour lutter contre les Serbes par exemple). La société qui en a le plus bénéficié est Blackwater, au départ petite entreprise de sécurité installée à Moyock, en Caroline du Nord, dans une zone marécageuse (d’où son nom). L’entreprise est dirigée par Eric Prince, un multimillionaire chrétien qui n’a jamais caché ses sympathies pour le camp républicain et pour un fondamentalisme chrétien parfois à la limite de l’extrême-droite. Le principal succès initial de Blackwater est d’obtenir le contrat pour la protection de Paul Bremer, le premier super-gouverneur irakien après la campagne de 2003, lequel, à la fin de son mandat, fait publier le 28 juin 2004 le fameux Ordre 17, qui garantit l’immunité totale aux compagnies de sécurité comme Blackwater engagées en Irak. Une guerre qui a justement provoqué l’ascension de telles compagnies en raison des limites mêmes de l’armée américaine face aux multiples théâtres d’opérations : politiquement et économiquement, embaucher des mercenaires est bien plus facile. Même si Eric Prince et le milieu dans lequel il évolue sont caractérisés par une idéologie de suprématie chrétienne. C’est le lynchage de 4 contractuels de Blackwater à Falloujah le 31 mars 2004 qui, paradoxalement, en propulsant la compagnie sur le devant de la scène médiatique, fait sa fortune tout en dévoilant en plein jour l’importance de ces "mercenaires", dont on taisait le nom jusque là, dans la campagne irakienne des Etats-Unis.

 

- Blackwater se résume en un nom, celui de son fondateur, Eric Prince. Héritier d’une dynastie industrielle bâtie par un self-made-man dans le Michigan, financier des causes républicaines (plus de 100 000 dollars pour la première campagne présidentielle de G.W. Bush) et d’extrême-droite comme le Conseil de Recherche sur la Famille animé par des évangélistes ultra-conservateurs, Eric Prince a lui-même opté en 1992 pour le candidat d’extrême-droite Pat Buchanan face à Bush père. Prince passe ensuite 4 années comme commando SEAL dans l’US Navy, avant de revenir aux affaires familiales après la mort de son père. La vente de l’empire paternel permet au jeune homme de se retrouver milliardaire ; sa conversion au catholicisme ne le détourne pas de la tradition familiale et il injecte son argent dans les organisations de la droite catholique extrémiste : Catholic Answers, par exemple, une organisation fondamentaliste basée à San Diego. Prince est également présent dans le Conseil Secret de la Politique Nationale, une organisation de conservateurs fondée en 1981 qui cherche à définir les orientations futures du pays (on y trouve par exemple le président de la NRA, l’organisation militant pour le port des armes à feu). Il est aussi très lié avec des nombreuses personnalités de l’administration Bush -Dick Cheney ou Donald Rumsfeld. Prince finance aussi le programme Prison Fellowship, une association qui veut réformer les prisons américaines par la foi. Prince a contribué également au programme Evangéliques et Catholiques Ensemble (ECT), consacrant l’ascension des théocons (théo-conservateurs, conservateurs religieux) et leur unification ce qui permit notamment l’élection de G.W. Bush à la présidence. Il a aussi offert plus de 200 000 dollars à l’Institut Haggai d’Atlanta, qui se vante d’avoir formé plus de 60 000 missionnaires évangéliques destinés à aller prêcher la bonne parole dans les pays sous-développés. Avec les attentats du 11 septembre, la carrière de Prince allait connaître un formidable coup d’accélérateur.

- si Prince tend aujourd’hui à considérer Blackwater comme la 5ème branche de l’armée américaine (!), les débuts n’en furent pas moins modestes. C’est Al Clark, l’un des formateurs SEAL de Prince, qui avait eu l’idée d’une entreprise bâtissant un site spécialement dédié à l’entraînement des forces de sécurité. A ce moment-là, vers 1993, l’âge d’or des républicains est terminé après la défaite de Clinton. Certains ultra-conservateurs posent même la question d’une confrontation brutale avec le pouvoir, position très disputée dans le camp républicain lui-même. C’est dans ce contexte que Prince acquiert une immense étendue de terrain en Caroline du Nord, près d’un immense marécage, le Great Dismal Swamp. L’immense complexe de Moyock commence alors à accueillir des compétitions de tir et enchaîne les séances d’entraînement. Deux événements, en 1999, accroient son audience : en avril, deux lycéens ouvrent le feu dans un lycée de Littleton, au Colorado : c’est le fameux massacre de Columbine. En septembre, Moyock accueille un concours de tirs dédié à 400 personnels du SWAT, les forces spéciales de la police urbaine. Clark, en désaccord avec la politique de Prince, qui vise à recevoir le plus grand nombre de personnes aux dépens d’un certain élitisme dans la formation, jette l’éponge. Après l’attentat contre le destroyer USS Cole en octobre 2000, Blackwater décroche un contrat avec l’US Navy. Mais c’est le 11 septembre 2001 qui va marquer l’ascension de la firme dans le marché de la sécurité. Blackwater est alors sollicitée par plusieurs départements des administrations de sécurité américaine ; le directeur exécutif de la CIA, Krongard, donne un coup de pouce à l’entreprise. En mars 2003, après l’invasion de l’Irak, Blackwater décroche le contrat pour la protection du premier gouverneur du pays, Paul Bremer. L’épopée des mercenaires en Irak commence.

- Bremer, comme Prince, est un catholique reconverti respecté par les évangélistes et les néo-conservateurs. Il a été le bras droit de Kissinger, puis d’Alexander Haig sous Reagan. Il travaille ensuite dans une société d’assurances, dont 295 employés sur les 1 700 présents meurent dans l’effondrement des tours du World Trade Center. Sa nomination à la tête de la reconstruction de l’Irak est très contestée. Bremer mit pour ainsi dire le pays en coupe réglée, procédant au licenciement de tous les militaires irakiens (plus de 400 000) et d’une bonne partie des cadres civils, qui vont en grande partie rejoindre les rangs de la résistance. Influencé par l’idéologie religieuse qui anime aussi Prince, il utilise l’Irak comme tremplin pour les activités des multinationales américaines aux dépens des locaux. C’est cet homme que Blackwater doit protéger à partir d’août 2003. A ce moment-là les attaques contre les forces américaines vont crescendo. Bremer lui-même est pris sou le feu d’un IED (engin explosif improvisé) et de tirs d’AK-47 lors d’un déplacement, en décembre. A la fin du mandat de Bremer, en mai 2004, on compte déjà plus de 20 000 contractuels privés de sécurité en Irak. Les salaires alléchants des entreprises comme Blackwater attirent tous les anciens des forces spéciales et des troupes d’élite américaines, mais aussi des personnes moins recommandables comme les mercenaires sud-africains. La société britannique Erynnis se construit en moins d’un an une armée privée de 14 000 hommes, dont certains Irakiens. Mais on ne parle pas encore de mercenaires à ce moment-là ; beaucoup d’Irakiens pensent que ces hommes sont des agents de la CIA, voire du Mossad israëlien. L’incident de Falloujah va permettre à Blackwater d’accroître encore son emprise sur un marché devenu des plus exponentiels.

 

- le 30 mars 2004, 4 contractuels de Blackwater imprudemment aventurés dans la ville de Falloujah sont tués et mis en pièces par la foule, qui suspend deux des cadavres sur un pont de la ville. Falloujah connaît alors une situation très tendue depuis la fin de l’invasion en avril 2003. Pour ajouter à la tension, les Israëliens viennent alors d’abattre le chef spirituel du Hamas, le cheikh Yassin. Le gouvernement américain cherche alors à biaiser en parlant de contractuels civils, mais finalement, la réalité du mercenariat sera bien mise à jour. L’événement rappelle de mauvais souvenirs aux médias et aux dirigeants américains, qui font le parallèle avec le désastre de Mogadischio en 1993, qui avait entraîné le retrait américain de Somalie. Mais cette fois, l’administration Bush ne veut pas céder : les Marines reçoivent l’ordre de nettoyer Falloujah, après une étude du terrain réalisée par Jim Steele, ancien colonel des Marines qui avaient formé les milices contre les marxistes du Salvador pendant les années 80.

 

- au même moment, Blackwater se retrouve impliquée dans un autre incident, à Nadjaf, une des villes saintes du chiisme, le 4 avril 2004. Moqtada al-Sadr est alors devenue l’une des cibles des Américains en Irak, qui craignent le pouvoir de ce manieur de foules. Il peut compter alors sur 10 000 hommes dans tout le pays. Bremer décide de faire arrêter l’un de ses lieutenants le 3 avril. Le lendemain, à l’appel d’al-Sadr, une foule importante se dirige sur Kufa, puis à Nadjaf. Elle approche du quartier-général des forces d’occupation, où se trouvent seulement quelques Marines, des soldats salvadoriens et 8 contractuels de Blackwater. Ces derniers, réfugiés sur le toit du bâtiment, dirigent le tir qui s’abat sur les Irakiens en contrebas. Le nombre des victimes demeure difficile à établir, mais certaines sources parlent de 20 à 30 morts et plus de 200 blessés. Pour les chiites, c’est le signal de l’insurrection.

- le même jour, les Marines se lancent à l’assaut de Falloujah, appuyés par les chars, les hélicoptères et l’aviation. L’opération Vigilant Resolve est parfois présentée comme une mission de représailles après le meurtre des contractuels de Blackwater. Les combats, très violents, font beaucoup de victimes chez les civils -280 morts et 400 blessés au moins. Une deuxième offensive suivra en novembre. Au total 700 frappes aériennes seront dirigées sur Falloujah, 18 000 des 39 000 bâtiments de la ville seront détruits.

 

- Prince déploie alors un ensemble de lobbyistes pour défendre la cause de Blackwater aux Etats-Unis. Parmi eux Paul Behrends, membre influent du Alexander Strategy Group. Prince et Behrends ont été membres de Liberté chrétienne internationale, une organisation de missionnaires évangélistes regroupant des anciens de l’administration Reagan, et qui appuie la politique de Bush contre le terrorisme. Pourtant, des démocrates commencent à poser des questions sur les activités de Blackwater. Cela n’empêche pas Prince d’agrandir le complexe de Moyock, qui passe de 2 700 à 6 400 m². Une conférence accueille David Grossman, auteur de L’Acte de tuer, et qui annonce alors : "Les méchants arrivent avec des fusils et des armures ! En un seul jour, ils anéantiront notre mode de vie !". En Irak, les contractuels deviennent la cible des attentats et des enlèvements. Malgré cela, de nombreuses sociétés emboîtent le pas à Blackwater. L’armée américaine, en sous-traitant des tâches au départ non-combattantes mais progressivement de plus en plus combattantes, crée un appel d’air. Le scandale d’Abu Ghraib en avril 2004, où auraient été impliqués quelques membres de Blackwater, n’altère pas les capacités de l’entreprise qui, en plus de proposer des salaires largement supérieurs à ceux des forces régulières, n’hésitent pas à surfacturer ses services. Une entreprise britannique, Aegis, fondée par Tim Spicer, un ancien des SAS, est alors violemment prise à partie : Spicer, en effet, a précédemment dirigé la société Sandline qui s’est faite remarquer par son intervention musclée en Sierra Leone pendant la guerre civile. En 2006, on trouve ainsi plus de 21 000 contractuels britanniques en Irak. En juin 2004, un convoi de Blackwater comprenant des Américains et des Polonais, ancien de l’unité anti-terroriste GROM, est attaqué sur la route entre la Zone Verte et l’aéroport, et plusieurs mercenaires sont tués. Lorsque Paul Bremer quitte l’Irak fin juin 2004, la situation s’est dégradée à un point tel que son escorte comprend 17 véhicules Humvee, trois hélicoptères de Blackwater avec des tireurs d’élite, 2 hélicoptères Apache et des chasseurs-bombardiers F-16.

- Blackwater se retrouve aussi, en juillet 2004, impliquée dans le "Grand Jeu" mené en Asie Centrale par les Américains. Le but est alors de mettre la main sur le pétrole et le gaz de la mer Caspienne, plus accessibles depuis la chute de l’URSS. Pour assurer sa position dans la région, le gouvernement américain n’hésite pas à contribuer à la révolution des Roses en Géorgie, en 2003. Il s’implique aussi dans le renouveau militaire de l’Azerbaïdjan et du Kazakhstan, dans le but de former des unités spéciales destinées à la protection de l’oléoduc devant acheminer les hydrocarbures jusqu’en Turquie. Le but est aussi d’avoir une base proche du théâtre d’opérations du Moyen-Orient, alors que l’on évoque une attaque probable contre l’Iran voisin. C’est bien évidemment Blackwater qui reçoit la mission de créér l’équivalent d’une unité SEAL sur place. L’importance stratégique du pays se voit aux membres de la Chambre de commerce américaine locale : James Baker, Kissinger, anciennement Dick Cheney et Richard Armitage. Les Blackwater s’attèlent à la tâche en récupérant une ancienne base des Spetnatz à Bakou. Ils protègent les lieux jusqu’à l’ouverture du très controversé oléduc BTC (Bakou-Tbilissi-Ceyhan) en mai 2005. Tout cela en appuyant le président azéri Ilham Aliyev, qui malheureusement n’est pas particulièrement connu pour son respect des droits de l’homme.

 

- Blackwater recrute aussi des soldats étrangers pour alimenter la demande en mercenaires en Irak ou ailleurs. On est là dans la continuité de l’Ecole militaire des Amériques, qui a formé pendant la guerre froide plus de 60 000 militaires d’Amérique latine à la "contre-insurrection", prônant des méthodes des plus expéditives. L’un des principaux foyers de recrutement est le Chili, où un intermédiaire, Pizarro, ancien commando, recrute des centaines ex-membres de l’armée chilienne, dont beaucoup sont vétérans du régime de Pinochet. A partir de novembre 2003, et en moins de deux ans, celui-ci fournit 756 anciens militaires chiliens à Blackwater. Une fois connue, le procédé suscite un tollé dans la société chilienne, encore mal remise du coup d’Etat de 1973 et de ses suites. Le nombre aurait pu être bien plus important si Pizarro n’avait commis l’erreur de traiter aussi avec Triple Canopy, l’un des concurrents de Blackwater, en proposant des hommes de seconde main pour maximiser ses profits, ce qui provoque évidemment l’ire de Prince et la fin du contrat. Autre lieu de recrutement, la Colombie, où les forces armées bénéficient de l’assistance américaine pour la lutte contre la drogue ; des contrats mirobolants sont proposés, qui d’ailleurs ne sont pas toujours honorés en Irak. Une autre entreprise, Your Solutions, utilise la base de Lepaterique, au Honduras, pour former des mercenaires ; cette même base avait servie à la CIA pour entraîner les Contras et le fameux bataillon 316, employés contre les socialistes nicaraguayens et en tant qu’escadron de la mort dans les années 80. Oscar Aspe, un ancien militaire chilien et associé de Pizarro ayant travaillé pour Blackwater en Irak, est l’un des responsables de Lepaterique où il forme un certain nombre de Chiliens mercenaires, une initiative qui lui vaut l’interdiction d’exercer par le Honduras fin 2006.

- en janvier 2005, les familles des 4 Blackwaters tués à Falloujah portent plainte contre l’entreprise. Celle-ci, appuyée sur son groupe de pression et par une batterie d’avocats, échappe à toute poursuite. Un autre incident avait encore mis Blackwater sous le feu des projecteurs, le crash du Blackwater 61, un avion privé au service de l’armée américaine, le 27 novembre 2004 en Afghanistan. Manifestement des fautes avaient été commises, mais au nom du secret d’Etat et de la contribution de Blackwater à l’effort de guerre, comme lors du procès des morts de Falloujah, l’entreprise reste intouchable. La division aviation de Blackwater, créée en avril 2003, rappelle pour beaucoup la célèbre Air America de la guerre du Viêtnam utilisée par la CIA. Il est quasiment certain que ses appareils participent au transport des prisonniers vers des pays laxistes en matière de droits de l’homme, où se trouvent des prisons secrètes qui permettent de pratiquer la torture, si besoin.

- un des autres personnages-clés de Blackwater est J. Coffer Black, un ancien de la CIA qui pendant la guerre froide a servi en Rhodésie, en Afrique du Sud, en Somalie et en Angola avant de se retrouver au Soudan entre 1993 et 1995 pour surveiller, notamment un certain Ben Laden. Mais on ne lui donna pas l’autorisation d’opérer, même si en août 1994 c’est lui qui mène l’arrestation du fameux terroriste Carlos. En 1999, il dirige le Centre anti-terroriste de la CIA. Il prétend ensuite ne pas avoir eu assez de moyens pour arrêter Ben Laden, mais d’autres spécialistes avancent qu’il a surtout développé les opérations spéciales paramilitaires au lieu d’infiltrer l’organisation du milliardaire saoudien. Des opérations faisant déjà appel à des mercenaires privés, qui seront engagés en Afghanistan lors d’Enduring Freedom. En 2004, c’est Black qui coordonne les forces de sécurité lors des Jeux Olympiques d’Athènes, en Grèce. Ses déclarations intempestives sur la capture de Ben Laden, imminente selon lui, poussent néanmoins le gouvernement à le mettre sur la touche et, début 2005, il entre chez Blackwater. Autre personnage sulfureux accueilli chez Blackwater, Joseph E. Schmitz, un catholique fondamentaliste qui supervisait l’emploi des contractuels privés en Afghanistan en en Irak entre 2002 et 2005, un mandat qui donna lieu à de nombreuses fraudes : le contrat des avions-ravitailleurs de Boeing, le problème d’Abu Ghraïb, l’esclavage sexuel... d’où l’intérêt de rejoindre ensuite Blackwater, puisqu’il était la cible de nombreuses critiques, y compris dans le camp républicain, notamment de John Mc Cain.

 

- le successeur de Bremer en Irak fut John Negroponte, vite baptisé "le proconsul". Il avait en effet dirigé l’ambassade au Honduras à partir de 1981, où se trouvait le plus grand centre de la CIA destiné à former les Contras envoyés au Nicaragua, tout en appuyant la junte locale au service des Etats-Unis. L’ambassade en Irak regroupe vite 2 500 agents de sécurité, soit plus qu’un régiment de Marines, ainsi que 500 agents de la CIA. Negroponte accélère une politique qui existait déjà avant son arrivée, l’option "Salvador", qui consiste à financer des groupes irakiens armés pour lutter contre l’insurrection. Negroponte, victime de ses choix, est congédié dès février 2005, mais le mal est fait. Pourtant le marché des mercenaires se porte toujours aussi bien, et obtient même des financements supplémentaires après qu’un hélicoptère Mi-8 piloté par des Bulgares au service de Blackwater ait été abattu par un missile sol-air SA-7 utilisé par les insurgés.

- Blackwater investit ensuite un autre marché porteur : la sécurité intérieure des Etats-Unis. Immédiatement après que le cyclone Katrina ait ravagé La Nouvelle-Orléans, le 29 août 2005, 150 mercenaires armés jusqu’aux dents débarque dans la ville pour y faire régner l’ordre. Prince prétend que ses hélicoptères ont même aidé les garde-côtes à sauver des sinistrés. L’opération est en tout cas fort rentable : en juin 2006, les contrats obtenus pour Katrina ont déjà rapporté 73 millions de dollars à Blackwater. Certains appellent bientôt La Nouvelle-Orléans "Badgad-sur-bayou" tant se multiplient dans les rues les mercenaires destinés à protéger des installations privées. Ceux de Blackwater sont équipés de fusils d’assaut M-4, de fusils à pompe Mossberg et de Glock 17. La société Instinctive Shooting International, composée de vétérans des forces militaires israëliennes, expédie tout un contingent dans la ville. Au final, l’Agence Fédérale pour les Situations d’Urgence reçoit moins de fonds que ceux destinés aux forces de sécurité. L’implication des Blackwater dans la catastrophe est violemment critiquée dans le pays. Cela n’empêche pas Blackwater de lorgner vers un autre projet, celui de la militarisation de la frontière avec le Mexique. En avril 2005, le projet de corps de défense civil (Minutemen, en référence aux miliciens de la guerre d’Indépendance) est ressorti des tiroirs. Parmi les soutiens du projet, Duncan Hunter, parlementaire chevillé à Blackwater.

- fin 2006, lorsque Donald Rumsfeld quitte le secrétariat à la Défense, le travail de privatisation de l’armée américaine est déjà bien avancé. A ce moment-là, Blackwater déploie 23 000 personnels dans 9 pays et dispose d’une réserve de 21 000 membres. Prince va même jusqu’à proposer de mettre une brigade de contractuels à disposition du gouvernement (!). Blackwater ouvre un centre nord dans l’Illinois. En mars 2006, au salon des Forces spéciales armées d’Amman en Jordanie -dont le souverain a fait appel à Blackwater pour former ses propres troupes d’élite-, Coffer Black annonce à la stupéfaction des militaires américains présents que Blackwater est prête à déployer un corps expéditionnaire pour assurer une mission de maintien de la paix, évoquant particulièrement le Darfour. Prince avait déjà formulé l’idée en février 2005 ; le Darfour est un sujet cher au coeur de Liberté chrétienne internationale, cette organisation de missionnaires évangéliques dont a fait partie le patron de Blackwater. Une proposition soutenue par la presse, néo-conservatrice comme Mark Hemingway dans le Weekly Standard, mais aussi Max Boot dans le Los Angeles Times ou Ted Koppel dans le New York Times. Blackwater assure aussi son avenir en contribuant à la montée en puissance de l’association des mercenaires, répondant au doux nom d’Association Internationale des Opérations de Paix. Cet organisme vise surtout à fournir un blanc-seing aux opérations des mercenaires à travers le monde en édictant une sorte de code de conduite, rarement respecté dans les faits ; Blackwater s’est d’ailleurs retiré de l’organisation après la fusillade de la place Nisour, pour avoir plus de marge de manoeuvre. Au printemps 2008, 180 000 mercenaires serviraient en Irak, toujours protégés par l’Ordre 17 de Bremer. Un autre cas intéressant est celui des mercenaires sud-africains. Après l’intervention de la société de mercenaires sud-africains, regroupant d’anciens nervis de l’apartheid, Executive Outcomes, en Angola, puis au Sierra Leone avec Sandline dans les années 90, l’Afrique du Sud fit passer une loi interdisant l’activité mercenaire. Mais manifestement, la loi ne fut pas appliquée puisqu’en 2004, une tentative de coup d’Etat ratée en Guinée-Equatoriale impliquait une soixantaine de mercenaires sud-africains conduits par Simon Mann, ancien des forces spéciales britanniques et associté de Tim Spicer à Sandline. A l’époque, on estime que 2 000 mercenaires sud-africains se trouvent en Irak. Le 29 août 2006, l’Afrique du Sud vote une loi anti-mercenaires des plus sévères, malgré les protestations de l’association internationale. Blackwater, elle, crée la division Greystone, une filiale implantée à La Barbade et qui cherche à recruter des mercenaires dans les endroits les plus mal famés de la planète. Peu d’informations filtrent sur cette division, de même que sur le financement des opérations de sécurité en Irak. Blackwater a elle seule aurait déjà empoché plus d’un milliard de dollars. Le poids des sociétés de sécurité privée dans l’économie mondiale s’élèverait à 100 milliards de dollars. En février 2006, le Pentagone reconnaît symboliquement l’importance des mercenaires en incluant Blackwater dans les "Forces Totales" de l’armée américaine. Cofer Black fait suivre l’événement de plusieurs déclarations assimilant les Blackwater aux "chevaliers de la Table Ronde", engagés dans un combat épique pour la défense de la chrétienté.

- en septembre 2007, Blackwater annonce qu’elle est sur les rangs pour des contrats dans la lutte anti-drogues en Amérique latine et à la frontière mexicaine, marchant ainsi sur les plates-bandes d’un de ses principaux concurrents, DynCorp. Le projet mexicain est abandonné début 2008 après la résistance des habitants de la petite ville où la société devait s’implanter. Le centre de Moyock, lui, forme quelques 25 000 personnels par an. Benazir Bhutto, avant d’être assassinée en décembre 2007 au cours de la campagne présidentielle pakistanaise, aurait sollicité les services de Blackwater pour sa protection. La firme développe aussi des matériels militaires comme le véhicule blindé "Grizzly", construit dans une entreprise installée... en Caroline du Nord, ou le drone Polar 400. La création de Total Intelligence Solutions privatise aussi un autre secteur, celui du renseignement. Washington dépense déjà 42 milliards de dollars pour l’embauche d’agents privés ; 70 % du budget de défense américain va au secteur privé. Total Intelligence Solutions est dirigée par des anciens de la CIA, à l’image de Black, qui mettent à profit leurs anciennes relations dans le cadre de leurs activités gouvernementales pour obtenir des renseignements et des contrats (Jordanie, par exemple). L’Irak est au coeur de la campagne présidentielle américaine de 2008, mais aucun des deux candidats démocrates, Barack Obama ou Hillary Clinton, malgré certaines déclarations de circonstance, n’a pu envisager de se séparer des sociétés privées assurant la protection des diplomates américaines dans la Zone Verte : Blackwater, Triple Canopy et DynCorp. Au-delà de ce constat, le plus inquiétant est sans doute l’expansion considérable de Blackwater vers des domaines jusque-là épargnés.

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Les réactions les plus appréciées

  • 0 vote deja vote forum
    Par Alpo47 (xxx.xxx.xxx.253) 11 août 2009 10:56
    Alpo47

    Ce que nous avons tous le plus à craindre, c’est que l’implication actuelle de Blackwater et consorts ne préfigure l’avenir souhaité pour le New World Order.

    Ainsi, ces groupes de mercenaires, flexibles et ne rendant de comptes à personne, seront sans doute de plus en plus, employés par les multinationales pour protéger les matières premières, les voies de communication, les intérêts tout simplement, des sociétés privées.

    Plus besoin d’armées nationales, lorsqu’on aura aboli les nations. Des armées privées leur succèderont.

  • 0 vote deja vote forum
    Par non666 (xxx.xxx.xxx.101) 11 août 2009 13:28
    non666

    Exactement Alpo47.
    Quand on aura une "gouvernance mondiale" non elue, il faudra bien qu’elle fasse appliquer ses decisions.
    Avec les armée "régulières" on cassera les gouvernement et l’infrastructure du pays qui refusera, comme en Irak, et avec les armées privées on recuperera les juteuses affaires :
    1) L’’escorte des entrepreprises vautour de premier rang, qui debarquent dans un pays pour "s’occuper" de ses ressources.
    2) les interrogatoires "à l’israelienne" avec viol des prisonniers que l’armée US avait refusé de pratiquer elle-meme ce qui a valu de confier tous les sous-sols d’Abuh Grahib a des "compagnies de renseignement privé"....
    Quand on part au combat en recrutant par avance, dans les journaux spécialisés sado maso des types a qui on promet des viols en toute impunité, il y a forcement premeditation....
    3) Le pillage organisé des musées, l’exfiltration des richesses archéologiques des pays visités qui augmenteront les richesses privées des commanditaires....
    4) La disparition des richesses accumulées (certes à la limite de la moralité et de la légalité des "anciens dictateurs") au profit des commanditaires des "nouveaux envahisseurs", comme les millions de dollar de saddam Hussein qui "disparaissent" dans les camps US

    Vive le moyen age et les nouveaux capitaines mercenaires !

  • 0 vote deja vote forum
    Par Marcel Chapoutier (xxx.xxx.xxx.214) 12 août 2009 12:04
    Marcel Chapoutier

    Qu’est-ce que "Dirtywater" sinon une officine barbouzarde dont les origines n’ont rien d’anglo-saxones mais bien de chez nous (kokoriko) c’est à dire les escadrons de la mort de la bataille d’Alger, militaires hors cadre agissant dans l’ombre selon des méthodes copiées sur celle de la gestapo et de la SS de Himmler. Ces barbouzes privés ont été aussi largement utilisés par la France en Afrique (toujours de nos jours)... Il ne faut pas oublier Aussaresses qui a dispensé son savoir sur la guerre contre révolutionnaire aux amériques ce qui a permis au gouvernement US d’utiliser des milices privées afin de liquider les dirigeants des Black Panthers et de l’extrème gauche US. Utiliser des barbouzes privés permet de s’éxonérer de tout compte à rendre éventuels, et d’éviter des désagréments du genre Abou Ghraïb.

     Quoiqu’il en soit il est à craindre que ce genre d’officine ne prenne de l’expansion et remplace les armées nationales et dans un deuxième temps la police, il n’y a qu’à voir la mutiplication exponentielle des vigiles en tout genre...

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    Par Montagnais (xxx.xxx.xxx.14) 11 août 2009 13:24
    Montagnais

    Excellent article.. Excellent travail de recherche.

    Vous écrivez : "Au-delà de ce constat, le plus inquiétant est sans doute l’expansion considérable de Blackwater vers des domaines jusque-là épargnés."

    L’analyse d’Alpo47 peaufine votre diagnostic.. D’autant plus que, si les guerres se terminent, les soldats sont toujours là.. L’observation vaut aussi pour les soldats privés, surtout dans un contexte parfaitement mondialisé qui fait que ces soldats sont désormais innombrables, presque gratuits, en recherche permanente d’emploi pour échapper à la misère (en attendant qu’ils n’obéissent à plus personne et se fédèrent..). Un soldat ghanéen vaut 600 $ par mois, bien moins qu’un américain.

    La France (ou ce qu’il en reste) n’est pas en reste dans la course du "marché des armées privées". Un exemple intéressant, quoi qu’à la marge du sujet, est www.ifs2i.com : partenariat avec les Septnatz.

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