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Cameroun : un remaniement sans objet

Déclenchée à la suite de la publication d’un rapport accablant du CCFD de ce mois juin, la crise camerounaise est certainement la plus grave crise interne qu’ait connu le régime despotique de Biya depuis 1992. Elle est encore loin d’être achevée. Paul Biya procède dans l’empressement à un remaniement ministériel pour distraire l’opinion et masquer les rapports sur ses biens mal acquis, qui font la une des journaux et le met au ban de la communauté internationale.

A l’intérieur, elle a fait perdre au pouvoir une part importante de sa légitimité. En effet, les arrestations, les mises en débet au Cameroun - La Cour des Comptes,le Contrôle Supérieur de l’Etat, le comité national anti corruption (CONAC) -, n’ont pas pour but la récupération des biens volés au peuple, puisqu’elles ne sont pas démocratiques, les candidats à se déshonneur étant sélectionnés au préalable par une instance supérieure du régime, la police politique. Ces arrestations ont un autre objectif, bien plus fondamental pour le régime : la légitimation d’un pouvoir tortionnaire qui se veut vindicatif et se présente comme massivement soutenu par les citoyens. Un leurre. Si, comme c’est le cas dans cette vaste campagne anti corruption, l’honnêteté du déroulement est vivement contestée par une grande partie de la population, c’est donc bien évidemment la légitimité de tout l’édifice pseudo révolutionnaire qui est atteinte.

LES BOUCS EMISSAIRES

La deuxième conséquence sur le plan interne est la réaction massive et spontanée de la société civile camerounaise qui, par centaines de patriotes, bravant les dangers et les interdits du pouvoir, s’investit dans les arcanes du pouvoir pour réclamer ses biens "volés" et ses droits à la richesse nationale bafoués. Certes, en quelques jours, les forces de répression et les miliciens du régime ont repris, par l’intimidation et la violence, le contrôle des rédactions, syndicats. Le cas du journaliste Jean Bosco Talla dont la vie est en danger est édifiant. Mais, en même temps, ce remaniement précipité , a eu le mérite de permettre aux camerounais de reprendre confiance en eux-mêmes et de comprendre le camouflet essuyer par ce régime reposant sur de l’esbroufe. Paul Biya semble accuser son ancien premier ministre Inoni Ephraïm, d’inaction, d’inefficacité, d’indolence, de complicité d’abus de biens sociaux, c’est cette lecture qui ressort de cette bouillabaisse de remaniement. Pour la première fois, après tant d’années, les camerounais se rendent compte qu’ils sont très nombreux à ne pas avoir renoncé à leur liberté et au désir de changement, et qu’ils sont toujours capables, quand l’occasion se présente, de défier l’ordre qui leur est imposé. La société civile a donc ébranlé les certitudes.

LE PARTI UNIQUE EST DE RETOUR

Un autre tabou a aussi volé en éclats, celui du rôle du président et son armée, pierre angulaire de la ploutocratie. Le président Biya, à l’instar de son prédécesseur Ahidjo, a toujours voulu se présenter comme une personnalité au-dessus de la mêlée, intervenant en dernier ressort, pour mettre un terme aux divergences opposant les factions rivales. Même s’il n’a jamais été l’arbitre qu’il prétend être et qu’il a toujours favorisé les tendances les plus radicales, il voulait néanmoins préserver cette image de père du régime. Aujourd’hui il est diminué dans son rôle, c’est dans ce registre qu’on retrouve Yang Philémon, qui fut en 1975 partie prenante à l’arrestation de milliers de camerounais, par Ahidjo, lorsqu’il était vice ministre de l’administration territoriale. Biya se charge donc d’entériner le passif d’Ahidjo, dont il assume l’entier héritage.

Autre conséquence : l’approfondissement, sans précédent, du conflit à l’intérieur du sérail de la République du Cameroun. Désormais, un fossé très difficilement franchissable sépare les deux pôles importants du régime. D’un côté, on trouve pêle-mêle, autour de l’aile progressite du RDPC, les pragmatiques, les réformateurs, les modérés. De l’autre, autour du président, sont regroupés les ultraconservateurs, la plupart des Ahidjoïstes et autres radicaux tribaux, auxquels il faut ajouter certains religieux comme le sultan des Bamoun, Sa Majesté Ibrahim Mbombo Njoya qui sont carrément favorables à un "gouvernement d’anciens du parti unique", et ne veulent même pas d’une "République" progressiste. Le retour en force des politiciens de musée, tous octogénaires : Beleoken,Oyono, Maïkanou, etc ; dans un pays où la moyenne d’âge est de trente ans (30 ans), nous renvoie indubitablement aux années dures du parti unique.

ET SI LE GABON M’ETAIT CONTE...

Sur le plan régional et international aussi, les conséquences de la crise actuelle au Gabon sont déjà très nombreuses. Cette dernière a fait perdre au régime une part de sa crédibilité sur son activité lugubre dans la Françafrique, par la dilapidation des fonds pétroliers et miniers à l’instar de feu Bongo. De manière générale, l’image du Cameroun tant comme "pays stable" que comme "étoile montante" a été fortement endommagée, en même temps que ses capacités d’influence ont été réduites. Par ailleurs, en Occident, chez ceux qui soulignaient les aspects "démocratiques" du système politique camerounais par rapport à ses voisins, il y a une réelle désillusion.Pays trop corrompu à leurs yeux.

Quoi qu’il arrive, il semble évident que désormais les priorités du pouvoir conservateur de Paul Biya vont aller avant tout à la gestion de la situation interne et non à la politique extérieure ternie par les affaires et l’absence de diplomatie clairvoyante. Car, Monsieur propre, en parlant de Paul Biya, a hissé notre drapeau, autant que notre football, au sommet mondial de la vénalité.

Parmi les gouvernements d’Afrique centrale,notamment au Congo Brazzaville, en Guinée Equatoriale et en Centrafrique l’inquiétude est de mise , proches de Yaoundé, tandis que les autres capitales anglophone et francophone du Nigéria et du Tchad se réjouissent des revers que connaît Paul Biya, qui ne les a pas soutenus contre les rebelles ; tout en craignant que ces déballages publics sur les biens des chefs d’Etat ne donnent des idées à leurs opposants. Quant aux deux questions principales qui préoccupent la communauté internationale, à savoir la question de la gabegie et les relations avec l’Union européenne, affaires d’ailleurs liées, il est trop tôt pour énoncer un pronostic définitif. Mais prenant en compte la politique passée du tandem Biya-Ahidjo, il semble improbable que la communauté internationale s’attende à des changements en profondeur. Dans leur esprit, il n’est pas exclu que l’option pour une attitude dure soit un bon moyen pour retrouver une crédibilité perdue. L’alternance.

Aimé Mathurin Moussy


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