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Carlos Fuentes et l’orgasme du pouvoir

Le poète et essayiste salvadorien Federico Hernandez Aguilar rend hommage à l’écrivain mexicain Carlos Fuentes via une diatribe contre le pouvoir.

Le décès, peut-être trop soudain, du maître Carlos Fuentes encore frais, cela vaut la peine de se pencher sur le goût inquisitorial de la critique qui, face au pouvoir politique, a toujours caractérisé cet écrivain mexicain fondamental. Ce dernier, s’efforçant d’être conséquent dans ses postures, fit d’étranges volte-face qui le rapprochèrent et l’éloignèrent du castrisme, mais qui l’amenèrent aussi à apporter un soutien polémique et soutenu au gouvernement de Luis Echeverria, impliqué dans le massacre de Tlatelolco.

En dépit de tout, il est vrai que Fuentes a souvent fait mouche à l’heure de dépeindre, littérairement, les excès du pouvoir. Dans un de ses romans les plus géniaux, Le Siège de l’Aigle, il fait dire à un de ses personnages : « Le destin politique est un long orgasme, mon amour. Le succès doit être médiat et lent à venir pour être durable. Un long orgasme, mon amour ».

Nous voyons ici en quelques lignes décrit l’itinéraire que tout politique ambitieux et à peu près convaincu de ses talents prétend suivre sur la scène politique latino-américaine. Il s’agit de l’extase que portent en eux, face à l’histoire, les douceurs emmiellées de l’accès successif aux sommets de certaines trajectoires publiques, incarnées par des hommes et des femmes de notre époque, transportés par la simple possibilité d’être les hérauts d’irrépressibles transformations sociales.

Face à ce messianisme dangereux, Carlos Fuentes sut faire étalage de l’ironie la plus fine pour exorciser les démons du pouvoir, au moins chez ses lecteurs. Son homonyme, ami et collègue Carlos Monsivais – décédé il y a deux ans – relate une anecdote illustrative de 1977, alors que venait d’être nommé ambassadeur en Espagne Gustavo Diaz Ordaz, responsable en chef du massacre de Tlatelolco. Quand il fut questionné sans ambages sur ce crime, l’ex-président, très troublé, profita d’autant mieux de l’occasion pour agresser, hystérique, Octavio Paz et Carlos Fuentes, censeurs implacables de son régime. Informé que Monsivais, alors journaliste, avait été témoin de la sortie, Fuentes l’appela de Paris pour obtenir des détails. Il rit de bon cœur de la crise de nerfs de Diaz Ordaz et mit fin à la conversation par ce commentaire : « Eh bien je te félicite : tu as eu la chance d’assister à l’effondrement psychique d’un bourreau ».

En effet, oui, qu’a donc le pouvoir pour devenir une drogue pour tant de personnes ? Quel nombre incalculable de circonstances irréelles pullulent toujours autour de certaines ambitions politiques, qui détruisent aisément le psychisme et la capacité autocritique de centaines, de milliers d’individus sur cette planète, mais qui en outre concentrent des énergies surhumaines tendues exclusivement vers l’obtention de toujours plus de pouvoir ?

Serait-ce juste une affaire de vanités précocement altérées par la flagornerie qui entoure les « oints » ou bien sommes-nous devant quelque chose de bien moins commun et, par conséquent, de plus difficile à expliquer et à étudier ? Comment est-il possible, nous demandons-nous aujourd’hui nous autres Salvadoriens, que certains de nos députés osent justifier d’indignes augmentations salariales ou défendre le paiement de 15 000 dollars par le maigre trésor public pour financer langouste et caviar lors d’une réception qui dura moins de deux heures ? Comment un groupe de personnes que l’on suppose avoir accepté de grands sacrifices en temps voulu pour lutter contre le gaspillage, les abus de pouvoir et la corruption, s’isolent aujourd’hui avec un tel toupet dans leur bulle d’argent et prétendent du reste que personne n’osera remettre en cause leurs actions ?

Voici pour la postérité les propos altiers et déconcertants du président de l’Assemblée Sigfrido Reyes, proférés le jour où il prit possession de la législature actuelle. Je n’ai jamais vu un cas de suicide politique plus attendrissant. Quelle sorte de cécité frappe aujourd’hui le regard, jadis plus limpide et serein, du député Reyes, au point qu’il lui fût impossible de remarquer l’absolue inopportunité de sa diatribe ? Comment quelqu’un peut-il s’aventurer à exiger « respect », « prudence », « bon sens », « raison » et « responsabilité » à d’autres organes de l’Etat, quand on a été à la tête de l’une des assemblées législatives les plus irrespectueuses, imprudentes, insensées, déraisonnées et irresponsables qu’ait connues notre histoire démocratique ? Et que dire du non moins pénible écho que le président de la République fit à la pénible allocution de Reyes ?

Ces convois de véhicules tout-terrain défilant à contre-sens, aux heures de pointe, dans des rues remplies de conducteurs bouche bée ou les spectaculaires arrivées dans des évènements publics au milieu d’un nuage de « fanfreluches » superficielles – crissements de pneus, déploiement de gardes du corps, maniement d’armes longues – peuvent rendre fou n’importe qui. De fait, il en est qui se laissent tant obnubiler par les « petitesses » qui entourent le pouvoir, qu’ils ne veulent plus jamais descendre de ce nuage d’auto-affirmation permanente. Ils en ont besoin pour se sentir vivants, comme un drogué a besoin de son extase ou bien, aux dires de Carlos Fuentes, comme une nymphomane a besoin de son orgasme.

« Au fond », écrit David Escobar Galindo dans un article récent, « celui qu’il faut éduquer c’est le pouvoir et surtout son usage. Le pouvoir est perturbateur par excellence : il désarçonne les égos, bouleverse les volontés et dérégule les appétits. En outre, dans les situations extrêmes, il défie même la mort, comme dans le cas pathétique et édifiant du président vénézuélien Hugo Chavez, qui s’accroche avec angoisse à la vie, non pas pour la vie, mais pour le pouvoir ».

Certains politiques se rendraient un énorme service – et nous le rendraient à nous, les citoyens, qui payons leurs salaires – si quelquefois ils s’habituaient à garder à l’esprit le caractère intrinsèquement éphémère des charges publiques qu’ils occupent. Dans cet effort de se regarder dans le miroir, leur recommander une lecture profitable de Carlos Fuentes ne sera peut-être pas inutile. Ils y trouveraient le meilleur antidote contre la stupidité.

 

Texte original : HERNANDEZ AGUILAR F. (2012). « Carlos Fuentes y el orgasmo del poder » : http://www.laprensagrafica.com/opinion/editorial/263783-carlos-fuentes-y-el-orgasmo-del-poder.html


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