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Chine – Guinée : un partenariat à sens unique

Premier producteur et consommateur mondial d’aluminium, la Chine est en quête constante de bauxite, minerai essentiel à l’obtention du précieux métal. Or, la moitié des réserves mondiales de bauxite se trouve en Guinée. Un atout, en apparence, pour le pays africain, mais qui pourrait rapidement devenir une véritable malédiction, comme le craignent plusieurs économistes français. En cause : le comportement des entreprises chinoises dans le pays.

La Guinée, véritable mine d’or pour la Chine

Aucun pays ne renferme autant de bauxite que la Guinée : on y trouve pas moins de 25 milliards de tonnes, soit la moitié des réserves mondiales connues. Une aubaine pour ce petit Etat africain dont les caisses sont vides et qui a vu le cours des autres matières premières dont il dispose largement diminué au fil des ans. 

Ainsi, selon une étude du CRU International Limited, la production de la bauxite guinéenne pourrait s’élever à 42 millions de tonnes en 2020. De quoi faire rêver et la population guinéenne, dont plus de la moitié vit encore sous le seuil de pauvreté, et les investisseurs étrangers, en majorité chinois, qui se ruent sur « l’or rouge » du pays. La demande chinoise en bauxite devrait atteindre 51,4 millions de tonnes d’ici à 2019, et les principales entreprises chinoises productrices d’aluminium n’ont de cesse de renforcer leurs positions dans le pays d’Afrique de l’Ouest.

China Hongqiao Group, le plus grand producteur d’aluminium chinois, a ainsi signé, en 2015, un accord avec le gouvernement guinéen pour sécuriser son approvisionnement en bauxite : en plus d’avoir obtenu la permission d’extraire 10 millions de tonnes de minerais contre un investissement de 200 millions de dollars, le groupe pilote désormais, via sa filiale Shandong Weiqiao, la Société minière de Boké (SMB), un consortium fondé en 2014 et regroupant Winning Shipping, plus grand transporteur maritime d’Asie, UMS, leader du transport routier en Afrique de l’ouest et l’Etat guinéen. L’objectif du consortium est d’exporter 165 millions de tonnes de bauxite sur une durée de 5 ans.

Pendant ce temps, Chinalco, l’autre géant chinois du secteur, a signé, en janvier, un accord avec la Société guinéenne du patrimoine minier, dans le but d’exploiter deux blocs de la bauxite de la ville de Boffa, située à 150 km de Conakry. Les Chinois se sont ainsi engagés « à produire dans un premier temps 12 millions de tonnes de bauxite, puis 40 millions de tonnes après 5 ans d’exploitation ».

La Guinée en danger

Mais l’enthousiasme chinois pour les réserves guinéennes cache une voracité néfaste pour l’environnement, l’économie et même la vie politique du pays africain. C’est en tout cas ce qu’affirment deux économistes français qui ont tenu à alerter le président Alpha Condé lors de son passage à Paris le 10 avril dernier.

En effet, selon les informations du magazine Challenges, Christian de Boissieu et Patrice Geoffron, professeurs d’économie à Paris 1 et Paris-Dauphine, ont remis au président guinéen un rapport dans lequel ils dénoncent la « dépendance aiguë » et « les risques économiques importants » que fait courir la très forte présence chinoise en Guinée.

Les deux chercheurs affirment que le pays africain est devenu le principal fournisseur des aciéries chinoises et signalent que « cette progression est faite au prix d’un traitement ‘asymétrique’ des différents opérateurs ». En effet, « la Compagnie des Bauxites de Guinée (5 à 10 millions de tonnes par an) contribue, par le paiement des redevances et des impôts, au budget de l’Etat pour environ 10,5 dollars par tonne de bauxite exportée, tandis que la SMB (30 millions de tonnes par an) ne paie que 4 dollars ». Pour les auteurs, ce privilège accordé aux gros volumes décourage les investisseurs « susceptibles de s’engager en Guinée pour des volumes moindres, mais avec des process plus responsables ».

En effet, les grandes entreprises chinoises sont régulièrement accusées de surexploiter les ressources du sous-sol sans s’inquiéter des conséquences désastreuses pour l’environnement, à l’image du sulfureux groupe China Hongqiao qui écope régulièrement de sanctions financières pour atteinte à l'environnement. Par ailleurs, en Indonésie et en Malaisie, principaux fournisseurs de l’empire du Milieu en bauxite avant la Guinée, les entreprises chinoises chargées d’extraire le minerai étaient majoritairement illégales et ne respectaient aucune des mesures sanitaires et sécuritaires en vigueur. Face aux multiples dégradations environnementales, les deux pays ont été contraints de stopper les exportations de bauxite et paient, encore aujourd’hui, les conséquences de cette surexploitation inconsciente.

La stratégie chinoise contestable et contestée

L’appétit de l’empire du Milieu est également problématique pour l’économie du pays d’Afrique de l’Ouest. Les entreprises chinoises sont en effet connues pour importer leur propre main-d’œuvre, reléguant alors les populations locales « au rang de simples spectateurs de la croissance de leur pays ». Au lieu de construire des usines d’extraction d’alumine en Guinée (composé chimique présent dans la bauxite et indispensable à la fabrication de l’aluminium), ce qui permettrait de créer des emplois pour une population qui en manque cruellement, la Chine a fait le choix d’importer de la bauxite pour en extraire l’alumine sur son propre sol. 

Cette volonté de conserver la production d’alumine sur son territoire met en lumière les limites de l’engagement chinois dans le pays d’Afrique de l’Ouest. La construction d’usines d’extraction d’alumine en Guinée serait pourtant plus que bienvenue pour un pays dans lequel plus d’une personne sur deux vit sous le seuil de pauvreté. A ce titre, la Guinée ne semble être qu’une simple terre à exploiter pour l’Empire du Milieu et non pas un partenaire commercial à part entière. Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que les médias locaux fassent état de tensions constantes entre Chinois et Guinéens.

Enfin, la présence des entreprises chinoises soulève des questions d’ordre politique, les scandales et soupçons de corruption entourant la signature des contrats étant monnaie courante. La Chine est d’ailleurs réputée moins regardante que d’autres pays, notamment occidentaux, sur les questions des droits de l’homme, de démocratie et de transparence, ce qui l’amène à tendre la main à des régimes autoritaires vivement condamnés par la communauté internationale.

La stratégie chinoise semble donc consister à exploiter les ressources guinéennes sans investir dans le développement à moyen et long terme du pays. Alors que l’OCDE encourage l’Afrique à dépasser sa dépendance vis-à-vis de la production et l’exportation de matières premières, la Guinée risque gros en fondant tous ses espoirs de développement sur un minerai et un partenariat qui pourrait s’avérer fatal pour l’environnement et contre-productif économiquement et politiquement.


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I.diabate


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